Publié le 9 sept 2010 sur le blog Mampouya

Sur le blog Mampouya, il y a de nombreux messages vilipendant le franc CFA*, qui est soupçonné freiner le développement des pays de cette zone monétaire (voir notamment une déclaration récente du président du Sénégal).

Le reproche est d’abord subjectif, et vise le fait que la France joue un rôle dans une monnaie « qui, sans elle, serait vraiment nationale ». Partant de là, on développe des arguments économiques et techniques qui ne me semblent pas justifiés, car ils reflètent une idée de la monnaie, certes très répandue dans tous les pays, mais qui à mon avis ne correspond pas aux mécanismes économiques réels.

Il me semble normal que les Africains prennent les décisions qu’ils veulent relatives à leur monnaie, mais il faut qu’ils connaissent les mécanismes en jeu. Pour les décrire, le plus simple est se référer à l’expérience historique ; je commence donc par reprendre ce qui figure dans certains messages, mais à ma façon, ce qui mène d’abord à s’interroger sur la souveraineté monétaire en général, indépendamment de la question du CFA.
La souveraineté monétaire n’existe pas

Pendant longtemps les fonctions de la monnaie ont été remplies par des biens relativement rares et se conservant facilement, comme l’or, mais aussi bien d’autres. Les pouvoirs politiques ne pouvaient agir sur leur production.

Lorsque les conquistadors ont ramené d’Amérique de grandes quantités d’or, il est devenu moins rare. Comme ça n’a rien changé à la production européenne, surtout agricole à l’époque, cela n’a fait que faire monter le prix du blé (en fait, c’est le prix de l’or qui a baissé). Cela a aussi favorisé les débiteurs au détriment des créanciers.

On remarque que les gouvernements n’étaient pas maîtres de la production de monnaie. Personne n’imaginait que l’on puisse « créer » de la monnaie ou la gouverner d’une quelconque façon.

Un des malentendus d’aujourd’hui porte sur le terme « battre monnaie » : il ne s’agissait pas d’en créer, mais d’authentifier des pièces d’or (ou d’autre matérialisation), l’autorité politique se portant garant de la teneur en métal en gravant son image. Plus tard, les billets de banque, au départ simples reconnaissances de dette, étaient de même authentifiés par la signature du banquier.

Ces banques étaient privées et ne créaient pas de monnaie. La masse monétaire augmentait indirectement du fait des crédits (je ne développerai pas davantage ce point qui est classique dans tous les manuels), mais ce n’était la décision de personne, ni de l’État ni d’un banquier en particulier.

Même quand Napoléon a créé la Banque de France, c’était une banque privée, dont il était actionnaire et à qui il avait donné le monopole d’émission des billets, mais ce monopole ne donnait pas de pouvoir de création (je simplifie) puisqu’on était sous le régime de l’étalon or, régime qui a permis la stabilité et la convertibilité internationale des monnaies pendant un siècle, justement parce qu’il était indépendant des gouvernements. Autrement dit son mérite était de ne donner de souveraineté monétaire à personne. Mais les peuples et les gouvernements y croient !

C’est à partir de la guerre de 14 (je passe sur des épisodes plus limités dans l’espace et dans le temps, comme les assignats) que les gouvernements ont dépensé, notamment en armes et munitions, plus qu’ils ne gagnaient. Cela sans pouvoir emprunter suffisamment. Ils ont donc payé leurs fournisseurs en « imprimant des billets » (c’est un raccourci).

Comme cela ne changeait pas la production de biens et de services pour la population, production qui était même diminuée du fait de la guerre, cet afflux de billets a fait monter les prix (en fait, comme pour l’épisode espagnol, c’est la monnaie qui a baissé : par exemple, en imprimant autant de billets qu’il y en avait auparavant, c’est-à-dire en doublant leur nombre, on multipliait les prix par deux).

Donc en fait l’État n’avait pas vraiment « créé de la monnaie » au sens plein du terme (instrument conservant sa valeur dans le temps), mais prélevé la moitié du pouvoir d’achat de la population pour fabriquer des armes.

Remarquons que cela n’a pas pour autant donner à la France, à l’Angleterre ou à l’Allemagne les devises qu’il leur fallait pour acheter une partie des armes aux Etats-Unis ou au Japon : ils ont dû vendre leurs avoirs dans ces pays, ce qui a fait passer leur industrie dans des mains nationales, alors que c’était des Européens qui les avaient créés. Donc le pouvoir monétaire de l’État n’a fait que ponctionner la population nationale, sans rien apporter sur le plan international.

Le problème, c’est qu’à partir de cette époque, les gouvernements ont compris qu’ils avaient le pouvoir de diriger la richesse du pays vers ce qu’ils avaient choisi. Ils en ont donc abusé.

Lorsque le gouvernement est « sérieux », il finance par exemple des infrastructures avec cet argent, qui est finalement prélevé sur l’ensemble de la population. Lorsqu’il n’est pas sérieux, il le gaspille ou l’utilise au bénéfice de son clan.

Dans les deux cas, la monnaie baisse, les prix montent et la population s’appauvrit. Dans le premier cas, on a au moins les infrastructures, dans le second, c’est une perte sèche pour tous, sauf les bénéficiaires du gaspillage.

Mais il ne faut pas confondre « possibilité de faire des bêtises » et « souveraineté monétaire ». La France n’en n’a pas, les autres pays non plus, sauf, dans une certaine mesure, les États-Unis depuis 1971.

Mais cette facilité qu’ont les États-Unis de ne pas avoir besoin de devises les a menés à un laxisme qu’ils payent aujourd’hui. La France ne peut ni dévaluer ni réévaluer un franc qui n’existe plus, et pas d’avantage un euro qui fluctue librement par rapport au dollar, du fait de sa convertibilité.

De toute façon, dévaluation ou réévaluation n’ont jamais été des décisions libres, mais l’obligation de constater la baisse de la monnaie consécutive aux « bêtises » nationales ou sa hausse suite aux « bêtises » des autres.

Ce n’est pas l’euro qui a enlevé à la France sa souveraineté monétaire, il a seulement rendu plus visible le fait qu’elle n’en avait pas : nous n’avons rien perdu en n’ayant plus nos propres réserves de devises, ni en les confiant à des étrangers (Jean Claude TRICHET le président de la BCE est français, mais pas soumis à notre gouvernement, son successeur sera allemand ou autre).

Application au cas du CFA

Pour en revenir au Franc CFA, il est donc techniquement inexact de dire qu’il est sous souveraineté française, puisque la France n’a pas cette souveraineté.

Il a simplement un cours fixe par rapport à l’euro, parce que naguère la France et maintenant la BCE, directement ou non, équilibre son compte en devises, c’est-à-dire en apportant des devises si les pays africains en manquent ou en recevant l’éventuel surplus, comme elle (la BCE) reçoit les devises gagnées par l’Allemagne et apporte celles qui manquent à la Grèce (l’évolution de solde du CFA est controversée, je n’en parlerai pas ici, où je me borne aux mécanismes ; en pensant l’Allemagne et à la Grèce, on voit bien que ce n’est pas le solde en lui-même qui pose problème).

Il est donc techniquement inexact de dire que la France bénéficie des réserves des pays africains : le bénéficiaire est l’ensemble « zone euro +zone franc » (en fait, il n’y a qu’une zone, la zone euro, qui va de Berlin à Brazzaville : on change de billet, mais pas de monnaie). Et cela joue symétriquement si les pays africains manquent de devises.

On peut penser que certains sont dans la situation de la Grèce, et que d’autres, du fait du pétrole, sont excédentaires, mais ce n’est pas du tout certain, l’expérience ayant montré que le pétrole a un effet désastreux sur la politique et l’économie des pays qui en ont.

Si la gestion de leur monnaie était transférée à chaque État et que le CFA disparaisse, les monnaies nationales divergeraient et ne seraient probablement plus convertibles, chaque État ayant sa propre politique et faisant ses propres « bêtises » (sauf si la qualité des équipes au pouvoir s’améliore).

Cela créerait de considérables difficultés aux frontières, avec frein au commerce régional, déjà très faible, contrebande et corruption, comme on peut déjà le constater aux frontières de la zone, notamment avec le Nigeria.

Ce qui se passe entre les pays du Maghreb, pourtant bien moins pauvres, et entre eux et l’extérieur, notamment la corruption et le gâchis économique lié aux attributions de devises, n’est pas encourageant.

En contrepartie de ces inconvénients, chaque État pourrait proclamer qu’il a récupéré sa souveraineté monétaire. Mais qu’est-ce que cela signifiera concrètement, puisque ça n’existe pas ?

Le cas de la Guinée hier et du Zimbabwe aujourd’hui nous montre que cette soi-disant souveraineté a mené des pays à des catastrophes sanglantes.

Il est probable que si les gouvernants des pays africains restent ce qu’ils sont, la plupart des États concernés se trouveront en situation de faiblesse et devront quémander aux organismes internationaux, en pratique souvent via la France, ce qui est le contraire de ce que souhaitent les partisans de la dissolution du CFA.

Côté français, je ne vois pas quelle arme le CFA donne à la France (ou maintenant à la BCE). Le CFA est, comme l’euro dont il est un prolongement, une commodité pour les entreprises européennes et africaines (d’où l’hostilité des entreprises d’autres régions). Mais ce n’est qu’une simple commodité et non un avantage important, puisque les entreprises de la zone euro prouvent tous les jours qu’elles sont capables de faire de bonnes affaires avec des pays d’autres zones monétaires

Finalement je ne suis ni pour ni contre le Franc CFA en tant que tel. Théoriquement on peut défendre que chaque monnaie africaine flotte librement par rapport aux autres. Je pense simplement qu’il faut voir le problème en face.

Brandir le drapeau d’une souveraineté monétaire est certes symboliquement important, mais ne transformera pas le problème de base : le manque de sérieux des élites africaines au pouvoir, qui est dénoncé régulièrement sur ce blog. Et la disparition du CFA ne ferait alors qu’étendre au domaine monétaire les conséquences déjà catastrophiques de ce manque de sérieux. Et le jour où il y aura un gouvernement sérieux, il s’apercevra que cette souveraineté n’existe pas, et refusera tout usage de « la planche à billets » (terme en usage, mais qui n’est pas pertinent), y compris en contrepartie, par exemple, de recettes pétrolières massives. Son peuple le lui reprochera, alors qu’aujourd’hui il est pratique de dire « c’est de la faute au CFA ».

Yves Montenay

 

Publicités