Jean-Luc Mélenchon a réussi un joli coup. Mais y a-t-il lieu d’être fier de relancer un mythe qui a profondément souillé l’image de la liberté et qui a été largement utilisé lors des pires moments de l’histoire contemporaine ?

Donc Jean-Luc Mélenchon a réussi un très joli coup politique. Tous les romantiques de la révolution ont le sourire et de l’épopée plein de la tête. Il ne s’agit pas ici d’évaluer les conséquences sur la campagne électorale, mais d’évoquer ce mythe qui a profondément souillé l’image de la liberté et qui a été la source de centaines de millions de morts et de milliards de miséreux.

Nous avons appris à l’école, et une partie du monde entier avec nous que la prise de la Bastille était le symbole du rejet de la lettre de cachet, c’est-à-dire du droit qu’avait le roi d’emprisonner sans jugement. C’est la justification positive du mythe et qui explique son succès mondial.

Mais que s’est-il passé réellement ce jour-là, puis ensuite pour ceux qui l’ont invoqué ?

Ce jour-là ? Un massacre par la foule d’une garnison débonnaire et de son chef. On connaît le récit de Chateaubriand : « J’assistai, comme spectateur, à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur : si l’on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par les invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés sur les tours. De Launay, arraché de sa cachette, après avoir subi mille outrages, est assommé sur les marches de l’Hôtel de Ville ; le prévôt des marchands, Flesselles, a la tête cassée d’un coup de pistolet ; c’est ce spectacle que de béats sans-cœur trouvaient si beau. » Les têtes de Launay et de Jacques de Flesselles, prévôt des marchands de Paris, ainsi que d’autres, furent promenées au bout d’une pique dans les rues de la capitale.

Et cela pour délivrer 4 prisonniers de droit commun, 2 fous et, sauf erreur, une seule victime de la lettre de cachet au sens de la liberté de comportement : un débauché, le comte Hubert de Solages, pour lequel, avant de crier au scandale, il faut se souvenir de la morale et de la religion de l’époque. Sade avait été libéré de cette même Bastille quelques jours avant, et a regretté toute sa vie d’avoir manqué cette magnifique occasion de publicité.
Bref, ce fut une anticipation des pages les plus sanglantes de la révolution qui ponctuèrent les quatre années suivantes, de la Terreur au génocide vendéen. Bien sûr la révolution ce ne fut pas que ça. Mais je préférerais fêter la nuit du 4 août et la Déclaration des droits de l’homme !

Et l’héritage historique ?

Un an plus tard, « la fête de la Nation » est devenue notre fête nationale, ce qui permet aux érudits de dire que nous ne fêtons pas cet événement sanglant. C’est jouer sur les mots : la fête de la Nation (avec un grand « N ») a bien été célébrée comme l’anniversaire de la prise de la Bastille. La Nation remplaçant le roi est certes un événement important et fondateur ; c’est aussi la déification et donc la dénaturation d’une notion (la nation avec un petit « n ») ; c’est donc un coup d’accélérateur au nationalisme et à tous ses excès, en France dès cette époque et très rapidement ailleurs, même lorsqu’il s’est agi d’en bâtir artificiellement et de manière tout aussi sanglante comme, on nous le rappelle aujourd’hui, en Algérie (il ne s’agit pas ici de discuter de l’anniversaire de cet immense gâchis humain dans lequel tous les camps ont eu tort, mais de suivre la descendance de l’exaltation nationaliste, fondamentalement différente du patriotisme).

Revenons à la prise de la Bastille : cette image de la révolution se matérialisant par un massacre par « le peuple » de cadres ne faisant qu’exercer leurs fonctions a eu un succès mondial, et a été célébrée par des écrivains et des poètes au talent immense comme Victor Hugo. On se rappelle les vers d’Aragon célébrant les bolcheviques : « l’éclat des fusillades ajoute aux paysages/ce sont des ingénieurs et des médecins qu’on exécute/les yeux bleus de la Révolution/brillent d’une cruauté nécessaire ». L’épopée « du peuple » à l’assaut, au sens militaire du terme, a galvanisé les intellectuels qui ont ensuite « chauffé » les foules.

Je me souviens de mon étonnement lors de ma première lecture des Misérables : ce beau parleur d’Enjolras, quasiment déifié par Hugo, mène ses camarades étudiants à la mort (ainsi que les soldats qui leur font face), parce qu’un régime politique pourtant en immense progrès par rapport au précédent ne lui plaît pas complètement ! J’imagine les réflexions des parents le soir suivant !

Et tout cela n’est que bricolage par rapport à l’instrumentalisation de l’idée de peuple et de révolution qui a permis les grands massacres et les immenses misères du XXe siècle, de la révolution bolchevique détruisant le nouveau régime libéral aux Khmers rouges (« le pouvoir au vrai peuple ») en passant par le record maoïste. Record par le nombre de morts et par le degré d’appauvrissement et d’asservissement de centaines de millions de personnes, parole de « démographe politique », ma spécialité universitaire.

Le début des printemps arabes ont eu cela d’extrêmement sympathique que les révoltés avaient tiré les leçons de ces catastrophes pour se lancer dans des mouvements non violents et sans haine sociale, religieuse ou ethnique. Mais ils se retrouvent aujourd’hui face à ceux qui disposent de la force militaire (Syrie, Égypte et dans une certaine mesure Algérie) ou de la puissance d’organisations politiques bien rodées (les Frères musulmans et leurs cousins) ou de l’appui de riches États étrangers (les mêmes et les salafistes).

Revenons à Mélenchon : il renoue avec une tradition « facile », mais qui s’est mille fois révélée meurtrière et ruineuse, et d’abord pour ceux que l’on cherche à soulever ! Je ne lui ferai pas l’injure de penser qu’il l’ignore, mais celle de jouer délibérément le pire pour quelques succès médiatiques.

Yves Montenay

Article publié dans Le Cercle Les Echos, 19 mars 2012

Publicités