Le président gabonais, Ali Bongo, a proclamé de manière tonitruante lors de sa visite officielle au Rwanda et à la veille du sommet de la Francophonie qu’il suivrait l’exemple de ce pays et son « bilinguisme franco-anglais ». Cela a traumatisé beaucoup de francophones, car en fait de « bilinguisme », le Rwanda est passé du français à l’anglais.

Ali Bongo a visiblement bien préparé son coup d’éclat. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, les mesures concrètes annoncées étant – heureusement – moins radicales que celle du président rwandais : il ne parle que d’enseigner l’anglais à partir de la dernière année du primaire, alors que Paul Kagamé, président du Rwanda, a arrêté tout enseignement public en langue française.

Il faut rappeler que le Rwanda est un pays où la langue maternelle et d’usage générale n’est ni le français ni l’anglais, mais le kirwandais, que Paul Kagamé fait partie d’un groupe anglophone (car ayant été formé chez les voisins de l’est du Rwanda) qui contrôle le pays, et à qui l’usage obligatoire de l’anglais donne un avantage supplémentaire pour tous les postes à pourvoir. Il faut rappeler également que Paul Kagamé a pris le pouvoir par la force, représente une partie de l’ethnie tutsie, elle-même ultra minoritaire, et qui a à se venger du génocide de ses « frères » par les Hutus qui forment l’essentiel du reste de la population.

Sa décision de passer à l’anglais n’est donc absolument pas démocratique. La conséquence concrète est le déclassement de tous les Rwandais n’appartenant pas à son groupe, car ils sont de formation francophone. À cette injustice généralisée s’ajoutera inévitablement un recul du développement, faute d’une bonne utilisation des compétences.

Rappelons rapidement que d’autres pays, les trois du Maghreb et Madagascar, ont également diminué le rôle du français dans l’enseignement. Ces actions étaient théoriquement plus justifiées, au bénéfice de langues considérées comme nationales, l’arabe et le malgache (attention, « nationale » ne signifie pas forcément « maternelle »). Dans ces quatre pays, la décision a été imposée par le sommet de l’État ; elle est maintenant unanimement regrettée et ces pays l’ont payée très cher en matière de développement.

Ali Bongo donne des justifications plus pratiques que politiques : « le Gabon veut se développer et s’offrir les meilleures opportunités. Quand vous sortez de l’espace francophone, si vous ne savez pas l’anglais vous êtes quasiment handicapés. Les scientifiques français font des publications en anglais et dans la plupart des conférences internationales les diplômés français interviennent en anglais alors que les Africains sont devenus pratiquement les seuls à intervenir en français. Si les Français eux-mêmes vont vers l’anglais, pourquoi voudriez-vous que le Gabon se l’interdise ? »

Outre la constatation que la France, le Québec, la Belgique ou la Suisse sont des pays qui se sont développés en français, ces considérations n’impliquent absolument pas l’usage général de l’anglais. L’erreur est la même que celle que commettent beaucoup de Français des milieux économiques : « l’anglais m’est indispensable dans beaucoup de cas,  donc je le parle tout le temps et impose à mon entourage et à mes employés de l’utiliser ». Bref on étend à l’ensemble de la population une caractéristique de son propre travail, en méprisant la situation concrète « des autres ».

En tant qu’ancien chef d’entreprise ayant travaillé dans 12 pays, dont les États-Unis, je connais l’importance de l’usage de l’anglais. Mais j’ai constaté aussi qu’il est dans l’intérêt de l’entreprise de faire travailler les gens dans leur langue maternelle ou d’éducation : ils sont plus efficaces, peuvent s’épanouir et avoir les promotions qu’ils méritent pour le plus grand bénéfice de l’entreprise. Il leur faut d’abord se perfectionner dans leur spécialité au lieu de les abrutir avec des cours d’anglais, en général coûteux et peu efficaces. Cela n’empêche absolument pas d’avoir de bons anglophones là où il faut, capables de passer à tout moment d’une langue à l’autre.

Par ailleurs il ne faut pas oublier que si l’on parle bien anglais, rien ne prouve que votre interlocuteur le parle aussi bien. Il y a des exemples célèbres de malentendus entre Français et Japonais communiquant en anglais. Dans de nombreux cas, il vaut mieux apprendre la langue de l’autre (ce qui n’est pas plus difficile que d’apprendre l’anglais) ou prendre un interprète. Bref, ce n’est pas parce que beaucoup de Français abusent de l’anglais qu’il faut en faire autant.

Revenons aux déclarations d’Ali Bongo. Introduire l’anglais dans la dernière année du primaire n’a rien à voir avec ce qui se passe au Rwanda. Ce sera de toute façon très difficile à mettre en application au Gabon, faute d’instituteurs compétents, et moins dangereux pour le français, puisque ce dernier est la langue familiale ou d’usage général de la grande majorité des Gabonais, alors que ce n’était le cas que pour l’élite au Rwanda.

Remarquons qu’une annonce calme et mesurée de la part du gouvernement gabonais serait probablement passée inaperçue. Ali Bongo a donc peut-être d’autres raisons d’être tonitruant : on parle d’une réaction aux procédures judiciaires visant son patrimoine situé en France, voire d’une posture ou d’une réaction « anticoloniale », spontanée ou « inspirée » par d’autres acteurs.

L’effet est de toute façon désastreux ! On ne joue pas avec les langues

Yves Montenay

Article publié par Le Cercle Les Echos le 7 octobre 2012

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