L’opinion occidentale a beaucoup varié depuis deux ans : de vieux alliés sont maintenant vus comme d’horribles dictateurs, la rue arabe a brusquement été perçue démocrate et laïque, les islamistes naguère diabolisés ont été baptisés « modérés » face aux salafistes, mais au pouvoir, ils inquiètent de nouveau. En fait, nous n’avons pas compris les évolutions de fond qui structurent ces pays.

Une longue incompréhension réciproque

À l’époque coloniale, disons entre les 2 guerres mondiales, les Occidentaux ne voyaient que la population arabe urbaine, peu nombreuse et en contact avec les cultures juives, laïque, marxiste ou chrétienne (arabes, grecque, occidentale). Ces Arabes urbains étaient alors souvent francophones (Syrie, Égypte, Maghreb). La population, peu nombreuse et profondément croyante, était surtout rurale, isolée, largement analphabète et donc ignorée.

Cette époque a vu s’approfondir deux réactions arabes, amorcées au XIXe siècle et toujours présentes aujourd’hui : l’une s’inspirant de ce qui semblait faire la force de l’Occident, l’autre de rejet de ce même Occident.
La première réaction a été poussée très loin en Turquie, avant, pendant et après Atatürk, avec l’instauration d’une laïcité officielle. Mais ce n’est pas une expérience arabe, même si elle est regardée de près par beaucoup de musulmans. En Syrie, Irak, Égypte et Algérie, la guerre froide et une incompréhension du développement européen ont favorisé la forme marxiste de la réaction anti-coloniale. Ce « socialisme arabe » a échoué, discréditant les solutions (relativement) « laïques », et la reconversion au « libéralisme » qui a suivi n’a souvent été qu’un habillage pour transformer un féodalisme économique d’État en un féodalisme privé très lié à un pouvoir détesté. Parallèlement, les Européens ont souvent été remplacés par les Américains, encore plus étrangers aux populations locales.

Bref, les Arabes ont été profondément humiliés de se voir contrôlés par des étrangers pendant l’époque coloniale, puis de constater leur infériorité économique et militaire. L’humiliation est d’autant plus profonde que l’éducation religieuse et les programmes d’histoire insistent sur la supériorité de l’Islam et « les heures glorieuses de l’histoire arabe ». Si de plus un musulman estime que tout est déterminé par Dieu, il en conclura que c’est Dieu qui le punit, et si des prédicateurs lui disent qu’il faut revenir au véritable Islam, celui des origines, le voilà salafiste. L’incompréhension réciproque est alors à son comble.

La démographie politique

Il faut ajouter que la petite frange urbaine d’Arabes plus ou moins occidentalisée a été éliminée, ou est maintenant noyée par les masses venues des campagnes, la population ayant considérablement augmenté : le Maghreb et l’Égypte dépassent chacun les 80 millions d’habitants, soit 10 à 20 fois plus que lors des premières implantations européennes. Et ces masses, maintenant scolarisées et informées des conflits étrangers, sont maintenant confrontées à cette supériorité humiliante du monde extérieur. Seuls lui paraissent « supérieurs » les États pétroliers et leur modèle wahhabite, vanté par ceux qui reviennent au pays après y avoir travaillé, modèle par ailleurs apparemment respecté par l’Occident.

Rappelons également qu’au début de notre période, les partis de masse se développent en Europe. Sur le modèle des partis communistes apparaissent les fascistes, puis les nazis, les Frères musulmans (1928) et de nombreux partis analogues moins connus. Ils ont en commun une organisation puissante, l’encadrement de la population par profession et catégorie. Une fois au pouvoir ces partis n’ont pas survécu aux catastrophes qu’ils ont déclenchées. Sauf les « Frères », pour la simple raison qu’ils n’ont jamais été au pouvoir, n’ont donc pas (encore) déclenché de catastrophe et sont au contraire sortis auréolés des répressions politiques.

Cette période voit également les immigrants juifs du futur Israël monter en puissance et multiplier les attentats, puis, une fois constitués en État, écraser les pays arabes et en occuper une partie, ce qui exacerbe l’humiliation. Et l’alliance étroite d’Israël avec l’Amérique accentue encore l’hostilité arabe envers l’Occident.

On voit que les données historiques, démographiques et politiques profondément enracinées dans le passé expliquent l’hiver qui suit le printemps arabe.

Mais ce printemps s’appuie lui aussi sur des données certes plus récentes, mais néanmoins, elles aussi maintenant enracinées : la diffusion de la connaissance du français et de l’anglais, et donc une meilleure information, la fin de l’explosion démographique, et en particulier de ses mariages et naissances précoces, ce qui rend disponibles pour la protestation les célibataires chômeurs, frustrés, urbanisés et informés.

Le printemps garde donc sa force au moment où les islamistes vont se trouver confrontés à l’exercice du pouvoir, prendront probablement goût à ses délices (autoritarisme, corruption), et surtout ne feront pas de miracle. Bref, ils vont perdre leur auréole. Certes, comme en Iran, une chape de plomb peut s’abattre sur la partie « moderniste » de la population, mais l’histoire ne se termine jamais, et une conséquence de cette répression a été de dégoûter les classes moyennes iraniennes de l’Islam. Dans les pays arabes, il sera très difficile de faire rentrer dans sa bouteille le génie de la liberté, et on verra le printemps renaître après l’hiver…

Que peuvent faire les Occidentaux ? D’abord pousser à une paix israélo-arabe ; on va voir si le « nouvel » Obama se jugera suffisamment délivré des pesanteurs électorales pour s’aliéner le puissant courant évangéliste (et non-juif, beaucoup moins important) pour qui l’Israël biblique est sacré. Ensuite, assouplir les limitations à la circulation nord-sud et multiplier les liens intellectuels et économiques : il est navrant de voir certains membres de notre actuel gouvernement reprocher à Renault son usine de Tanger, alors qu’apporter des emplois dans un contexte francophone et moderne me semble être la meilleure chose que l’on puisse faire, économiquement, culturellement… et même du point de vue, ceux des Français qui craignent l’immigration.

Yves Montenay

Article publié dans Le Cercle les Echos le 9 novembre 2012

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