Du temps où les Chinois avaient des salaires misérables (ils le sont un peu moins aujourd’hui), j’entendais les bonnes âmes dire : « Ils devraient exiger les mêmes salaires que chez nous ». Et je leur répondais : « C’est nous qui devrions gagner comme eux ! Pourquoi mériterions-nous davantage ? » Je me faisais évidemment insulter.

Bien sûr, c’était de la provocation de ma part. Beaucoup de raisons expliquaient cette différence des revenus individuels, mais j’étais horrifié par cette méconnaissance de la nature du développement économique. Depuis, ce dernier ayant continué en Chine, tandis qu’il plafonnait, voire régressait chez nous, ma provocation est de moins en moins saugrenue.

Revenons 20 ou 30 ans en arrière : les Chinois étaient alphabétisés comme nous et travaillaient plus beaucoup dur et beaucoup plus longtemps. Pourquoi les Français peu ou moyennement qualifiés gagnaient-ils tellement plus en travaillant nettement moins ?

L’héritage agricole

Une partie de l’écart venait du fait que la grande majorité des Chinois travaillait à la campagne. La productivité agricole de chacun était très faible et un petit salaire en ville était meilleur que sa part de production du lopin, tandis que le surpeuplement des campagnes générait une offre importante de main-d’œuvre qui pesait sur les salaires. Les nôtres étaient plus élevés, car nous n’avions plus que 2 à 3 % d’agriculteurs, corrélativement productifs et riches. Ce n’est donc pas une éventuelle meilleure qualité de la main-d’œuvre française par rapport à la main-d’œuvre chinoise, ni l’action des syndicats français, qui ont généré nos bons salaires, mais pour partie les progrès de notre agriculture, qui eux-mêmes ne viennent évidemment pas d’une action syndicale.

Rappelons que la révolution industrielle qui est d’abord apparue en Occident et gagne maintenant le monde entier est d’abord venue du progrès agricole chez nos voisins britanniques au XVIIIe siècle. Pour se développer, il faut d’abord manger, puis que l’agriculture « dégage » de la main-d’œuvre pour l’industrie et les services sans que les récoltes diminuent. En France, elles ont même considérablement augmenté depuis deux siècles.

Rappelons aussi que si l’agriculture chinoise venait de si bas (surpeuplement et faible productivité), c’est à la suite d’une longue histoire se terminant par 20 ans de maoïsme agraire qui ont fini de la ruiner. Bref, nos salaires supérieurs viennent en partie du fait que la collectivisation des terres et bien d’autres erreurs nous ont été épargnées parce que nous avons fait barrage à la pression communiste à différentes époques. C’est très bien ainsi, mais ça ne vient pas d’une action revendicative ou syndicale. Ces revendications peuvent avoir des conséquences positives ou négatives sur telles ou telles entreprise ou situation, mais pas sur de grandes évolutions comme celle-ci.

L’héritage des infrastructures matérielles et humaines

Une autre raison de l’écart avec les Chinois d’il y a 30 ans était leur manque d’infrastructures, tant matérielles (routes, voies ferrées, aéroports) qu’humaines (ingénieurs et manageurs). Bref nos salaires élevés venaient également de 200 ans de construction de chemins de fer, de routes et autres grands travaux, ainsi que des mêmes deux siècles d’enseignement scientifique en grandes écoles et université. Merci aux deux Napoléons, à De Gaulle et à bien d’autres. Pendant ce temps, les Chinois ont subi des dirigeants catastrophiques, de Tseu Hi à Mao.

Bien entendu, ni les Chinois ni les Français d’aujourd’hui n’ont le mérite ou la responsabilité de ce passé. Le niveau de leurs salaires est donc un héritage, et non la conséquence de leurs compétences personnelles ou de leur acharnement (variable) au travail ou du résultat de revendications. D’où l’image « nous ne méritons pas de gagner plus qu’eux », même si notre passé explique la différence.

Mais tout cela est en train de s’effacer rapidement

Répétons que telle était la situation il y a environ 30 ans. Si maintenant nous actualisons chacun des points ci-dessus, nous voyons à quel point la situation a évolué.

Les campagnes chinoises se sont vidées et la génération actuelle travaille avec acharnement dans des usines ou des bureaux modernes. Les infrastructures matérielles sont maintenant là (il y a même trop de TGV !), ainsi que les infrastructures humaines avec la formation de centaines de milliers d’ingénieurs et de manageurs chaque année. Les Chinois payent tout cela très cher : les investissements et le coût de la formation ne leur laissent que moins de la moitié du PIB par personne pour leur consommation. Malgré cela, il leur reste des revenus individuels qui commencent à compter.

Les dirigeants chinois ont lancé depuis la mort de Mao des réformes majeures, et même s’ils ont été très imparfaits, il n’est pas certain que les nôtres aient été (ou soient) meilleurs. Certes la Chine a ses problèmes politiques, environnementaux et démographiques, mais nous avons de notre côté de sacrés blocages ! Exemple parmi bien d’autres, l’accumulation des réglementations et des normes qui paralyse du bâtiment au marché du travail. Cette paralysie fait chuter notre productivité et décourage investisseurs et employeurs, même si chaque disposition part d’une « bonne » intention. Et je ne parle pas de la fiscalité !

François Hollande commence enfin à s’en rendre compte. Souhaitons qu’une action concrète suive : la méthode Coué ne suffit pas pour simplifier les normes ou le Code du travail, ou pour « créer » la croissance et l’emploi. Et les cadeaux du pouvoir à ses électeurs ne font qu’alourdir et compliquer !

Bref, nos salaires ont de moins en moins de raisons d’être supérieurs à ceux des Chinois.

Yves Montenay

Article publié dans Le Cercle Les Echos, le 26 mars 2013.

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