Les médias ont relayé l’appel d’un « collectif » d’étudiants « pour un enseignement pluraliste de l’économie dans le supérieur » qui s’est concrétisé par des « États généraux » le 6 mars. Les déclarations de nos gouvernants illustrent certes que l’enseignement de l’économie ne leur a rien appris, mais je crains que le remède proposé ne soit pire que le mal.

La présentation qui est faite de cet « appel à la refonte de l’enseignement de l’économie » dans Le Monde du 3 avril commence par une critique assez fondée, en particulier sur « le peu de place donnée à l’histoire de la pensée et aux faits économiques, aux problèmes économiques contemporains… et l’isolement disciplinaire ». Je rajouterais l’abus des mathématiques au moins la première année (au-delà, il est normal que cela devienne plus « pointu »). Pourquoi ? D’abord, en tant que matheux je ne suis pas impressionné par les intégrales, et en tant qu’ancien enseignant à Sciences-po j’ai remarqué qu’un étudiant récitant une formule n’a pas forcément compris : il vaut mieux qu’il énonce la relation en français courant.

Une ignorance entretenue

Le collectif vise le programme de licence, mais j’élargirais la critique à l’enseignement de l’économie dans les grandes écoles et dans les lycées. Dans ces derniers, l’enseignement dit des « sciences économiques et sociales » (SES) que j’avais été chargé d’analyser pour son informatisation m’avait catastrophé, et une étude récente de SOCIETAL confirme la permanence de ses défauts, et notamment l’utilisation du terme « entreprise » avec une signification abstraite et souvent négative, ce qui ne prépare pas les élèves à leur vie professionnelle, ni les futurs hommes politiques à leur mission.

Cette ignorance est entretenue « en boucle » par les campagnes électorales et une bonne part des médias, puis est recyclée dans l’enseignement : les articles d’Alternatives économiques sont largement repris dans les manuels de SES du secondaire. Or cette ignorance est catastrophique, car elle mène nos responsables à tenir pour des raisons électorales des propos qui laissent pantois une partie du pays et la quasi-totalité du monde extérieur. Et surtout qui sont contre-productifs pour leurs propres objectifs : la croissance, l’emploi, le soutien aux plus pauvres…

J’exprime donc tout de suite mon inquiétude : ce collectif est fortement appuyé par des enseignants et des syndicalistes des SES, comme l’illustre le site signalé plus haut. Les étudiants seraient-ils utilisés pour renforcer les partisans des SES ? On sait avec quelle vigueur ces derniers s’opposent à l’enseignement de « l’économie et gestion » plus proche de la réalité, des mécanismes de base et de la vie professionnelle.

Les mécanismes de base sont simples, mais désagréables

Or ces mécanismes sont très simples. Par exemple, « la dépense de l’un est la recette de l’autre » (plus généralement : chaque action économique a une contrepartie) ; ou encore « on ne peut consommer que ce qu’on produit », ce qui donne, au niveau d’un individu ou d’un groupe, « on ne peut consommer ce que l’on obtient en échange de sa propre production, sauf à prendre à quelqu’un d’autre ». Cette réalité basique a une conséquence très désagréable : toute augmentation (de salaire par exemple), obtenue sans avoir accru la contribution de son propre travail est prise à quelqu’un d’autre.

Or pour « prendre à quelqu’un d’autre », il faut être puissant politiquement, économiquement ou syndicalement. À la longue, ces 3 catégories se trouvent donc privilégiées : rémunérations patronales astronomiques, avantages financiers ou autres des politiques, privilèges plus modestes, mais massifs des catégories fortement syndiquées.

On comprend donc que beaucoup d’acteurs ne parlent pas de ces mécanismes de base, soit par conviction idéologique, soit par intérêt électoral. Éric le Boucher nous rappelait dans Les Échos du 5 avril cette constatation du politologue Istvan Bibo « l’opinion suit les dirigeants qui opposent des slogans aux faits désagréables ». On proclame donc « une autre politique » (sans trop la préciser) ; on tape sur les riches ou les employeurs : ça rapporte électoralement, mais on oublie que la contrepartie est le tarissement de l’emploi.

On ignore également la notion « d’entrepreneur », si dérangeante pour les égalitaristes. J’ai pourtant passé ma vie à en rencontrer, et la documentation à leur sujet abonde. Heureusement, les élèves bénéficiant de cours de gestion ou de management savent que ce se sont eux les moteurs de la compétitivité et de l’emploi. Je parle bien sûr des vrais entrepreneurs, et non de ceux qui apparaissent dans les pays ou les milieux « féodaux ».

Il résulte de tout cela des déclarations navrantes de hauts magistrats ou de notre énarque de président et de ses ministres. Je serais plus sévère pour les premiers que pour ces derniers, qui sont ligotés par des considérations électorales. Et l’enseignement de l’économie à Sciences-po que j’ai subi comme François Hollande n’échappait pas à l’abstraction, notamment du fait de sa présentation mathématique et de son côté « vu du ministère des Finances » (il y avait même un cours de marxisme en 1965 !). Mais j’avais alors la chance de travailler et d’analyser des PME, ce qui me rendait très dubitatif par rapport à ce que j’entendais en cours.

Des entreprises imaginaires

L’enseignement de l’économie donne une idée curieuse l’entreprise. On ne dit pas que c’est un outil à fournir ce qu’il faut ou ce que l’on souhaite et recrutant pour cela. Les manuels se réfèrent implicitement à de grandes entreprises capitalistes solides et stables plus ou moins supposées « antisociales », associations et administrations étant hors de ce monde méprisable et en apesanteur loin de la planète. Prisonniers de cette vision de l’entreprise qui n’a aucune existence pratique, les gouvernants concoctent nouveaux impôts, puis « des usines à gaz » censées les compenser.

Or la réalité est que les grandes entreprises subissent une concurrence mondiale, et doivent donc embaucher dans les pays les plus économiques et où les règles sont les plus simples (et où on les attend avec un tapis rouge). La réalité c’est aussi que les PME, qui assurent la plus grande partie de l’emploi, ont comme premier souci d’assurer le paiement mensuel de la TVA et de leur salaire. Plutôt que d’usines à gaz (j’ai un souvenir pitoyable d’un guichet du ministère de l’Industrie), elles ont besoin de l’appui de gens de leur monde, capital-risqueurs ou de « Business Angels », mais dont on coupe les ailes dans le domaine fiscal.

La vraie question pour les entreprises de toutes dimensions, c’est de voir si les règles du jeu leur permettent d’évoluer vite et sans arrêt pour continuer à fournir ce qu’on attend d’elles, sinon elles deviennent rapidement des poids morts qui doivent « pomper » leurs salaires sur « l’extérieur » : les banques, les fournisseurs… ou les contribuables. Ces poids morts sont en général rapidement éliminés du secteur privé, mais pas du secteur public. On voit donc pourquoi l’enseignement de la gestion ou du management limite les dégâts, du moins s’il n’est pas trop juridique et statique.

Bref l’enseignement actuel ne présente pas les entreprises telles qu’elles sont, mais évoque une entité abstraite pour disserter sur des notions macro-économiques tant financières que sociales. Il faudrait donc commencer par exposer et illustrer les fondements basiques décrits ci-dessus ! Ensuite, mais ensuite seulement, on pourra disserter sur l’efficacité comparée des diverses « écoles économiques » comme demandé par le collectif. Et surtout ne pas étendre à l’enseignement supérieur ce qui est si mal fait dans le secondaire.

Yves Montenay

Article publié dans Le Cercle Les Echos, 10 avril 2013

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