Oui, c’est possible, même si ce n’est pas le plus probable, les hommes et les régimes sachant parfois s’adapter à temps. Bien sûr, je détourne par ce titre celui du livre à succès d’Alain Peyrefitte « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera » (1973), qui reprenait un propos de Napoléon.

Après Napoléon, la Chine s’est effondrée ; après le livre d’Alain Peyrefitte, elle a mis près de 20 ans à rouvrir les yeux. Mais à mon avis, elle n’est pas encore bien réveillée et un nouvel effondrement reste possible.

Je résume d’abord une controverse (lire « Le ralentissement est inéluctable ») : Alexandre Mirlicourtois, directeur de la conjoncture et de la prévision de Xerfi, y rappelle que la croissance chinoise « est passée d’un rythme supérieur à 15 % à moins de 10 % aujourd’hui ». Un lecteur a réagi vivement à cette perspective de ralentissement en insistant sur points positifs de l’économie chinoise, mais ses arguments ne sont parfois pas fondés, et je vais en contredire certains au fil de cet article.

Je vais beaucoup plus loin qu’Alexandre Mirlicourtois, car je pense qu’à long terme l’alternative sera l’effondrement ou un taux de croissance très bas, pour les raisons que je vais développer.

Des progrès importants, mais…

Les progrès chinois sont bien connus, mais sont à nuancer :

– Si la croissance annuelle a bien été de 10 % puis de 7,5 % elle n’est pas miraculeuse puisque largement expliquée par le rattrapage, phénomène qui n’a qu’un temps (voir plus bas), et elle a massacré l’environnement au point de peser sur l’état sanitaire du pays,

–  Si la scolarisation est générale, et souvent de bonne qualité pour « le socle » (la région de Shanghai est en tête dans le dernier PISA) : lecture, écriture, calcul et mathématiques, elle est paralysante à partir d’un certain niveau dès que l’on sort de la technique : blocage politique en histoire, en sciences humaines et en appréciation du monde extérieur, sans parler d’un endoctrinement nationaliste dangereux pour le reste du monde,

– Si la Chine proclame son pacifisme et insiste sur les échanges culturels notamment via ses 400 instituts Confucius, cette recherche de « l’influence » n’arrive pas à sortir du rapport de force politique et économique, contrairement à celle du « soft power » des États-Unis, voire de l’Occident dans son ensemble,

– Si le pays est sorti de la terreur politique et des massacres, il y a des milliers d’émeutes locales et de répressions chaque année,

– Si on peut maintenant parler librement en privé, la vie intellectuelle reste très surveillée, l’activité Internet très encadrée, surtout avec l’étranger ;  outre l’échec humain, cela freine la créativité économique.

Finalement, l’accumulation des erreurs économiques du fait de la corruption et du favoritisme se fait de plus en plus sentir.

Et il y a handicap supplémentaire : la démographie.

On mesure mal la catastrophe humaine et économique qu’a été la politique de l’enfant unique : intrusion dans l’intimité du couple, brimades, pression à l’avortement, fraude et corruption. Cette politique a été peu à peu assouplie, et vient encore de l’être. Mais elle demeure.

Il est très aventureux de dire que la fécondité va remonter à 2 enfants par femme (même controverse dans un commentaire de l’article ci-contre) du fait de cet assouplissement, non seulement parce qu’il n’est pas total, mais aussi parce que les ménages réduisent spontanément leur fécondité à 1,3 enfant par femme, voire moins, comme au Japon, en Corée et à Taiwan, pays de civilisations voisines. Il y a beaucoup de raisons à cela, dont le coût élevé de l’éducation, souvent privée à titre principal ou complémentaire, le coût du logement et la difficulté de concilier travail et enfants.

Donc la perspective d’une population chinoise recommençant à augmenter au lieu de diminuer n’est pas fondée. De plus, la pyramide des âges est profondément déformée, on manque de jeunes adultes (et notamment de jeunes femmes du fait des avortements sélectifs) et bientôt d’adultes d’âge moyen.

Tout ce qui précède amène à se demander s’il s’agit vraiment d’une croissance au sens courant du terme.

Quelle croissance ?

La « vraie » croissance est l’augmentation du pouvoir d’achat utilisable par chacun.

Est-ce le cas en Chine ?

En partie oui, naturellement, puisque l’on mange (les famines ont disparu, mais la nourriture n’est pas sanitairement fiable, la corruption enlevant toute efficacité aux contrôles), qu’on s’habille, qu’on achète des voitures, qu’on bénéficie de l’école publique et qu’on a de quoi se payer l’école privée. Mais en partie seulement puisque faute d’un système de protection sociale, chacun est obligé d’épargner massivement, ce qui rend non utilisable une partie du pouvoir d’achat.

C’est illustré par le fait que la consommation des ménages n’est que de 34 % du PIB, contre environ 58 % en France, pays économe, et près de 68 % aux États-Unis. Autrement dit, un Chinois ne dispose effectivement que du tiers du PIB par tête, situation aggravée par le fait que l’énorme épargne de précaution n’est pratiquement pas rémunérée et ne garantit pas de pouvoir se procurer les services correspondants (santé, retraite ayant suivi l’inflation, etc.).

Où passe donc le reste du PIB ?

En grande partie dans l’investissement, ce qui paraît positif, mais est en réalité un gaspillage de matières premières, d’énergie et de travail puisqu’une partie des TGV, des autoroutes et vraisemblablement des logements et des usines ne sont pas indispensables et seront sous-utilisés. Et pour le reste du PIB, c’est le secret des dieux. On parle de gigantesques fuites à l’étranger, car les responsables sont conscients du risque d’effondrement, ou de celui de ne plus être en cour et de se retrouver brusquement sans rien.

Par ailleurs, la corruption et le favoritisme d’une part, la gigantesque pollution d’autre part, génèrent des coûts cachés de centaines de milliards de dollars (créances irrécupérables, mesures sanitaires d’urgence, équipement de dépollution des usines et des eaux usées, réhabilitation des eaux et des terrains…). Ces coûts cachés apparaîtront un jour, et pourraient contribuer à un effondrement, dont la raison immédiate serait une panique financière, une catastrophe sanitaire ou des révoltes populaires que l’armée ou la police renonceraient à réprimer.

Ou, si la réaction a lieu à temps, car les responsables sont très conscients de danser sur un volcan, le ralentissement que je vais annoncer plus bas sera accentué par les efforts qu’il faudra financer pour éviter cet effondrement.

Le rattrapage est un processus transitoire

On oublie que la Chine partait d’extrêmement bas et qu’elle ne fait que retrouver une partie de la part qu’elle avait jusque vers le début du XIXe siècle dans l’économie mondiale. La fin du règne de Mao s’est terminée dans un chaos total qui a mis l’économie au plus bas. Dans un premier temps, le simple retour à un régime communiste « normal » s’est traduit dans les statistiques par un bond en pourcentage. Dans un deuxième temps, les réformes de Deng ont pris le relai, notamment avec l’ouverture à l’investissement étranger.

Cette ouverture, déjà testée avec succès dans beaucoup d’autres pays, y compris chinois (Taïwan, Singapour, Hong-Kong) ou de civilisation chinoise (Japon, Corée), permet à tout gouvernement, même moyennement mauvais, d’opérer un rattrapage permettant des taux de croissance à deux chiffres. En effet, l’Occident (au sens large employé en Chine, qui comprend Taiwan et le Japon) lui amène gratuitement non seulement la technique (500 € pour un ordinateur ayant historiquement coûté des dizaines d’années de milliers d’ingénieurs occidentaux), mais aussi l’expérience des organisations les plus efficaces.

Mais cela n’a qu’un temps : la force de rappel est moins en moins puissante au fur et à mesure que l’on se rapproche du niveau des pays développés. Il faut alors tout payer à son prix, les salaires comme le développement. Les étrangers cessent de venir en masse pour profiter des bas salaires sans se soucier de l’état du reste du pays ; cela a déjà commencé en Chine.

Cette situation « post-rattrapage » est celle du Japon depuis plus de 20 ans. Le bon côté est que le pays se met alors à respecter les normes internationales, par exemple celles de la propriété intellectuelle, car il craint alors d’être lui aussi pillé.

Quel taux de croissance une fois le rattrapage terminé ?

Je n’en sais rien bien sûr, mais remarque que ce taux a varié entre 0 et 2 % dans les périodes « normales » des pays développés depuis 2 siècles (on oublie souvent que 1 % est une croissance rapide à l’échelle historique, puisqu’elle entraîne un doublement tous les 70 ans, ce qui n’est arrivé que très rarement depuis 2000 ans).

Par « périodes normales », je veux dire en dehors des crises ou des rattrapages, comme la crise de 29 ou les 30 glorieuses. On peut donc imaginer que le taux de croissance chinois baissera progressivement vers ce niveau jugé aujourd’hui invraisemblablement bas. Cela à long terme bien sûr, lorsque le rattrapage sera terminé. On constatera d’ici là des taux intermédiaires.

En conclusion

La Chine a fait le plus facile, mais aussi le plus calamiteux. Saluer les résultats importants, mais partiels d’aujourd’hui est une chose, les extrapoler à l’infini est autre chose, et fort imprudent. Il y aura forcément au pire un effondrement, au mieux un fort ralentissement. Les circonstances mettront en avant tel ou telle cause, mais le processus de fond est celui ci-dessus.

Bien sûr aussi, le gâchis actuel n’est pas perdu pour tout le monde et les futurs travaux de dépollution ne le seront pas non plus. Bien sûr, la Chine développée sera une économie extrêmement importante, même en croissance lente. De nombreux entrepreneurs, notamment français, pourront donc se réjouir de ces perspectives et il faudra que nos élites privées et publiques soient de bonne qualité pour que nous en profitions.

Mais, effondrement ou plafonnement, l’onde de choc sera puissante et il y aura aussi des perdants.

Yves Montenay

Article publié par Le Cercle Les Echos le 6 janvier 2014