La technique est une chose, l’innovation en est une autre. Pour Yves Montenay, disciple de Jean Fourastié, « l’innovation réelle, c’est celle qui améliore la productivité ». Une nouvelle technique – un nouvel outil numérique par exemple – n’est rien tant qu’elle ne s’accompagne pas de nouvelles méthodes d’organisation, de gestion, de vente ou de production. La clé de l’innovation se trouve dans les effets secondaires d’une avancée technique, pas à sa source.

L’innovation technique, tout le monde s’y intéresse. On l’appelle souvent « nouvelles technologies ». ça fait plus chic. Les technophobes se hérissent, les acteurs de l’économie y voient le levier de la croissance et du progrès. Ils la couvrent donc d’argent (ou du moins en parlent). Tous les grands classements mondiaux sont établis à partir des mêmes critères : R & D, dépôt ou exploitation de brevets. Bref, dépensons et si possible brevetons.

Mais quand les économistes parlent d’innovation, ils pensent plutôt productivité et augmentation du niveau de vie (à nous Fourastié !). Eh bien, me direz-vous, l’innovation technique est là pour ça. Voire !

Souvenez-vous d’Auguste Deteuf : « Il y a 3 façons de se ruiner : le jeu, les femmes et les ingénieurs. La troisième est la moins agréable et la plus sûre ». D’ailleurs les PME innovantes rachetées se révèlent souvent des coquilles vides après le départ des créateurs, même si les dossiers, voire les brevets, restent la propriété de l’acheteur. L’innovation technique en elle-même n’est rien tant qu’elle ne se traduit pas sur le terrain : voir l’exemple célèbre des ordinateurs qui n’ont eu aucun impact sur la productivité américaine jusqu’au milieu des années 1990. Car ce n’est qu’après formation et
réorganisation que le progrès se concrétise.

L’innovation réelle, pour moi, c’est celle qui améliore la productivité, qu’elle incorpore ou non une nouveauté technique. Perfectionner la gestion des stocks, la distribution, inventer le forfait téléphonique (Bouygues, 1996), inventer de nouveaux financements (Vinci) … ne nécessite pas de percée technologique, ni même beaucoup d’argent. A l’inverse, malgré leur puissance financière, IBM n’a pas su prendre le virage du PC, ni Nokia celui des smartphones.

Illustrons cela par un témoignage, celui de mon expérience dans une entreprise de gestion et économie de l’énergie (métier stratégique !). Cette entreprise n’a inventé aucun nouveau produit. Mais elle a fait mieux : elle a généré des économies d’énergie extrêmement importantes. Comment ? Par l’innovation contractuelle et la mise sur le terrain des compétences. C’était très simple et même trivial. Donc non brevetable, et s’est répandu rapidement dans toute la profession et même dans d’autres, pour le plus
grand bien de la productivité nationale.

L’innovation était de dire à des clients du « tertiaire », hôpitaux par exemple : « vous dépensez maladroitement 100 en gestion de l’énergie car ce n’est pas votre métier ; nous nous occupons de tout, moyennant un forfait de 80, mais vous nous laissez faire pendant 10 ans ». Cette liberté de gestion et d’investissement permettait d’appliquer des innovations techniques bien rôdées, de baisser les coûts à 60, de récupérer rapidement l’investissement et de dégager ainsi une marge de 20 s’ajoutant à celle de même montant pour le client. Vous avez bien lu : 40 % d’économie, principalement d’énergie, sans gros
investissement !

Cette innovation juridique (en fait assez complexe) était relayée par la mise sur le terrain des compétences : la présence stable d’un technicien ou d’un ingénieur pour, disons, une dizaine de grands bâtiments ou une cinquantaine de petits, qui non seulement s’assurait de l’optimisation technique très concrète (par exemple en tenant compte des vents) mais aussi de la bonne compréhension des usagers.

A ce stade, on peut faire une observation économique importante : le raisonnement joue dans les 2 sens. Car toute complication juridique, sociale, humaine, organisationnelle a évidemment l’effet inverse.
Elle diminue la productivité nationale. Je rêve de voir les politiques nous épargner les « usines à gaz » qui annulent les gains de productivité dégagés à grand-peine par les acteurs économiques.

Le bon sens à la Fourastié

Tout cela est-il enseigné dans les écoles d’ingénieurs et de management ? Je n’ai pas la prétention d’avoir plongé dans leurs programmes d’aujourd’hui et poursuis seulement mon témoignage.

Ma formation à l’Ecole Centrale m’avait sensibilisé aux innovations techniques,  notamment par l’évocation des « grands anciens », dont Gustave Eiffel pour la construction métallique puis les souffleries pour la mise au point des avions. A Sciences-Po j’aurais dû entendre parler d’innovation organisationnelle. Mais ce n’était pas le genre de la maison, à part le cours de Jean Fourastié, avec l’importance qu’il donnait à la productivité. Mais ce cours faisait hausser les épaules comme très terre à terre, et Jean Fourastié a quitté Sciences-Po pour les Arts et Métiers.

Devenu plus tard enseignant du soir rue Saint Guillaume, j’ai bousculé les consignes de la direction et mes élèves polytechniciens en « année d’application » économique en m’attaquant aux modèles mathématiques et en multipliant les exemples triviaux « à la Fourastié ». Actuellement à l’ESCP, mon enseignement sur les pays musulmans insiste sur le décrochage de ces derniers autour du XIe siècle, lorsqu’ils ont assimilé toute innovation à une hérésie et abandonné les classiques grecs prométhéens (l’homme progressera avec le feu pris aux dieux). Je fais alors le lien avec les islamistes d’aujourd’hui, qui se disent modernes mais sont incapables d’accepter la liberté de pensée nécessaire à l’innovation.
Je pense que c’est utile à mes étudiants musulmans et à leur pays.

Tout cela me semble également absent de l’enseignement de l’économie dans le secondaire qui est une véritable catastrophe. Je côtoie des enseignants d’histoire et géographie obligés d’aborder l’évolution économique, et qui profèrent des énormités en écho de l’enseignement qu’ils ont reçu et des lectures qui ont suivi, énormités analogues à celles de certains politiques. Il y a là tout un monde allergique à la notion d’entrepreneur, de productivité, d’évaluation, et profondément ignorant de ce qui le fait vivre. Tels les islamistes, certains se pensent modernes parce qu’ils utilisent tel outil « innovant »,
mais rejettent l’écosystème qui l’a généré. Tout cela pèse sur l’état d’esprit national, et les Français qui ont un projet d’entreprise innovante se sentent mal à l’aise et s’expatrient. En extrapolant, abusivement j’espère, il ne restera plus que des fonctionnaires payés par des emprunts souscrits auprès de l’Arabie.
Que nous demandera-t-elle en contrepartie ?

Yves Montenay

Article publié dans Pres@je N°22 – février 2014

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