Joseph Stiglitz (Prix Nobel d’Economie 2001 et professeur à Columbia), serait-il réactionnaire ? Ou du moins technophobe, et donc passéiste ? Dans une tribune publiée par les Échos du 13 mars, il nous parle des « nombreuses innovations qui ne feront pas progresser le niveau de vie à long terme » et de celles qui « engendrent un chômage qui n’apparaît pas dans le PIB ».

Stiglitz commence par nous rappeler qu’en 1987 le prix Nobel d’économie Robert Solow regrettait que « l » ;  c’est une allusion au célèbre « paradoxe de Solow ». Jérome Capirossi a écrit des p.

Je serai au contraire très terre à terre, m’appuyant sur mon expérience professionnelle et sur les travaux de Jean Fourastié, Centralien comme moi, et donc trop concret pour être apprécié par l’Université malgré sa notoriété mondiale (voir le site jean-fourastie.org ). Trop concret pour Sciences-po également, puisqu’il a dû se replier sur les Arts et Métiers. Pourtant sa contribution à l’étude de la productivité et de « la réalité économique » (titre de l’un de ses ouvrages) est fondamentale.

Pourquoi pas les petites cuillères ?

Revenons à l’affirmation de Stiglitz. Je ne vais pas m’étendre sur les raisons techniques qui ont retardé l’impact de l’informatique. Ceux qui se souviennent de MS DOS et autres complications me comprendront. Disons simplement que les principales découvertes permettant l’usage facile et général de l’informatique se sont multipliées ou diffusées après 1987, ainsi que les applications de cet usage, grâce à Internet par exemple.

N’oublions pas la célèbre réplique d’Alfred Sauvy à un ministre s’extasiant du travail des bulldozers, mais regrettant les emplois supprimés par rapport au temps de la pelle et de la pioche : « Monsieur le ministre, il y aurait encore plus d’emplois sauvegardés si le travail se faisait à la petite cuillère ». On pourrait rajouter : « mais avec des salaires de misère, ou avec l’impossibilité d’entreprendre ces travaux avec les salaires actuels, donc la destruction totale des emplois ».

De même, M. Stiglitz, sans l’informatique, on aurait sauvegardé l’emploi des bataillons de dactylos obligées de retaper des textes entiers à la moindre retouche et l’on aurait autant d’employés qualifiés et de cadres moyens en moins. Ou encore on continuerait à demander à un thésard de travailler 5 ans pour trouver la forme d’une molécule un peu complexe (exemple réel des années 1960), contre quelques minutes d’ordinateur aujourd’hui, le thésard en question ayant alors 5 ans de plus de travail créatif. Dans tous les cas, nous aurions le même choix entre des salaires de misère ou le renoncement à l’emploi pour des raisons de coût, si on prenait les salaires d’aujourd’hui.

Finalement l’informatique a eu effet énorme, et a créé beaucoup d’emplois. Cela ressort de multiples études (Google est là pour donner des précisions, voilà encore un énorme gain de productivité), mais il est plus simple de se demander quelles activités disparaîtraient si nous retournions 30 ans en arrière.

Avant d’aller plus loin, faisons un petit rappel sur le « déversement » de l’emploi des professions anciennes vers les nouvelles, et montrons que les gains de productivité ne pèsent pas sur l’emploi, ni théoriquement, ni en pratique :
– théoriquement parce que l’argent économisé par l’emploi disparu permettra l’embauche de ces mêmes personnes dans une autre spécialité, ou permettra la mobilité d’autres avec le même résultat final,
– pratiquement, parce que, malgré les difficultés de reconversion, on voit bien que les agriculteurs de jadis ont des descendants ouvriers gagnant bien leur vie, sans parler de ceux qui sont ingénieurs, comptables ou enseignants. D’ailleurs, dans beaucoup de pays, la productivité a été multipliée par 10 (en moins de 50 ans ou jusqu’à 150 ans suivant le pays). Le taux de chômage y serait donc supérieur à 90 % s’il n’y avait pas eu reconversion ! Et c’est justement dans les pays pauvres, là où la productivité est la plus basse, qu’il y a le plus de chômage.

La véritable innovation

En fait, Stiglitz a peut-être une vue trop technique de l’innovation et donc du déversement. Il développe un exemple très critiquable, celui des innovations financières et évoque plus rapidement celui des innovations techniques (qu’il appelle technologiques, comme la mode l’exige). Or les innovations financières qu’il cite sont plutôt des arnaques ou des rideaux de fumée, et il n’est donc pas étonnant que le bénéfice en soit resté entre les mains des arnaqueurs, dont certains ont d’ailleurs été condamnés.

La véritable innovation, celle qui est réellement appliquée par le grand nombre, et donc qui joue pleinement son rôle, est organisationnelle et non technique. Car, ce qui importe c’est d’apprendre la nouveauté aux acteurs de base, et de l’insérer dans un processus de production de biens ou de services. Certes il s’agit souvent de mettre en place une innovation technique, mais pas forcément. Autrement dit un ordinateur n’est rien sans la formation de ceux qui auront à s’en servir, et sans son intégration dans l’organisation de l’entreprise que l’on modifie à cette occasion. Voir mon article « L’important, c’est l’innovation, pas la technique » ; là aussi, ceux qui ontmis leurs mains dans le cambouis me comprendront, .

Un petit parfum liberticide

Stiglitz s’attaque également aux dépenses de publicité et de marketing. Certes, comme beaucoup, je suis souvent agacé. Mais ayant voyagé dans les pays communistes, j’ai vu ce que ça donnait de ne pas informer le consommateur, ni d’enquêter sur ses besoins : une grande partie de production était perdue parce qu’elle n’était pas demandée, alors que manquait ce dont les consommateurs avaient besoin, et que les plus riches se procuraient en contrebande et au prix fort.

Stiglitz laisse entendre que marketing et publicité devraient être remplacés par de la recherche fondamentale, ou d’autres dépenses « utiles ». Or les dépenses à long terme sont un prélèvement sur la production existante et donc sur le niveau de vie. Il faut donc que l’économie soit efficace pour financer le long terme en plus du niveau de vie courant. Donc qu’elle s’ajuste à la demande et évite le gâchis. Donc qu’il y ait du marketing et de la publicité.

Et puis, si on ne demande pas au consommateur ce qu’il veut, qui va  le décider ? Un « guide suprême » ? Comme en Iran, en URSS ou sous Mao ? Comme dans certains îlots wahhabites, salafistes ou islamistes (pas de vin, pas de bière, pas de chansons, pas de cinéma, que des prêches à la télévision, pas de vêtement comme ceci, pas de comportement comme cela…)

Bref, un réactionnaire !

Joseph Stiglitz s’inscrit ainsi dans la longue lignée de ceux qui estiment directement ou indirectement que « c’était mieux avant » ou  « ailleurs  ». Nous avons vu où !

Souvenez-vous de l’expédition du Kon Tiki où un petit groupe d’idéalistes, écologistes avant la lettre, voulait démontrer que l’on vivait mieux au raz de la nature (en l’occurrence sur un radeau dans le Pacifique) que dans notre monde moderne, et qui ont terminé leur voyage sur un atoll de Polynésie qui aurait dû illustrer leur thèse. Mais les habitants se sont précipités sur eux en demandant des médicaments, donc l’industrie chimique et toutes les techniques qui vont avec.

Cet exemple donne un argument supplémentaire à ma thèse : jadis la mortalité était forte et les infirmités nombreuses. Le progrès technique et organisationnel a fourni les médicaments et le savoir-faire, mais pour cela il a fallu des hommes, donc les libérer de leurs tâches traditionnelles, donc qu’il y ait des innovations réduisant l’emploi dans ces dernières ; l’industrie pharmaceutique seule n’aurait pas suffi, ni même existé.

Yves Montenay

Article publié dans Le Cercle Les Echos, le 21 mars 2014

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