La machine ? C’est tout à la fois le diable et le Bon Dieu. Pour les uns, c’est l’ennemi. L’instrument de nouvelles formes d’esclavage. Pour les autres au contraire, c’est le Bon Dieu. L’allié, le protecteur de nos fragilités physiques, l’outil de la délivrance. Yves Montenay pense au contraire que le robot, la machine, ne méritent pas d’aussi extrêmes appréciations. Il remarque malicieusement que nous les humains, nous sommes souvent routiniers et machinaux. En somme la machine est un homme comme les autres…

La machine, un diable impuissant ?

La machine, c’est le diable : elle détruit l’emploi des « travailleurs », elle génère un monde mécanique, machinal, qui sera sans pensée ni culture et qui fait du livre un objet dépassé¹. Parallèlement (incohérence !), ce serait un diable impuissant : la productivité stagne, voyez Stiglitz, ou encore Pollin qui écrit : « La croissance de la productivité est revenue à des niveaux très faibles… épuisement du progrès technique » ².

C’est un raisonnement bien rapide ! La productivité globale d’un pays ne dépend pas que des machines. Elle dépend à long terme de l’efficacité de l’enseignement (qui semble en baisse en Occident). Dans l’immédiat, la productivité pâtit d’abord des réglementations foisonnantes notamment en matière de droit du travail, de fiscalité, de sécurité ou d’environnement. Malgré cela, notre niveau de vie ne s’écroule pas. Donc les innovations (au sens large) ont continué à apporter d’importants progrès, et c’est ce qui nous permet de supporter le surcoût des fantaisies dogmatiques ou clientélistes (règlementations ci-dessus, multiples impôts et cotisations, devenues « usines à gaz » au fil des compromis). Dans le seul domaine de la gestion du personnel, ce sont les comptables, avec leurs machines et leurs logiciels, qui permettent aux entreprises de faire face au délire réglementaire.

Remarquons par ailleurs que, comme Stiglitz, Pollin classe les nouveaux usages en « bons » et en « mauvais » : le premier fustige l’innovation en marketing et publicité, le second les jeux pour smartphones. Bref, ils jugent pour les autres ! Or la liberté et la créativité de notre monde s’appuient sur des individus libres qui choisissent eux-mêmes l’usage de ce que le marché leur offre. Faut-il un guide suprême comme en URSS, en Allemagne nazie ou en Iran ? Ayant parcouru les pays de l’Est à la belle époque du communisme, j’ai vu que le Gosplan avait jugé bon d’ignorer l’électroménager et les produits d’hygiène de base, et que les ménagères trimaient dans de multiples bricolages sordides.

Le Bon Dieu et notre ingratitude

A l’opposé, pour d’autres, la machine, c’est le Bon Dieu ! Car il s’agit de miracles : des petits robots permettent au chirurgien d’atteindre sa « cible » avec moins de saignements, de douleurs et de risques infectieux. Ou, miracle trivial, mais important par sa fréquence : je trouve en 30 secondes un dossier très ancien dont je ne me souviens ni du nom ni de la date.

Et il y a les miracles que l’on ne remarque plus : le Bon Dieu a donné aux ménagères leurs aspirateurs et machines à laver, leur épargnant la serpillière et le lavoir. Il leur a donné l’industrie textile leur épargnant le ravaudage et le tricot. Le Bon Dieu, toujours lui, nous a donné l’espace par la voiture, l’avion et la fusée. Il nous a libéré des douleurs et des maladies par les médicaments de masse. Il nous a libéré intellectuellement par l’accès quasi gratuit à l’information, littérature comprise. Nous verrons bientôt le paysan ivoirien être à égalité d’accès avec l’intellectuel parisien. Mais nous sommes ingrats. Instruits et en bonne santé, nous pouvons critiquer « la société de consommation ».

Le Bon Dieu toutefois, ne se décourage pas : The Economist du 29 mars nous donne 16 pages enthousiastes sur les robots, ces « immigrants du futur » qui viendront travailler et jouer avec nous, et explorent déjà l’espace pour notre compte. « La révolution cognitive » serait en marche, et cet excellent journal nous dit que la machine dépassera le cerveau humain dans les 20 prochaines années³.

« Un homme comme les autres »

Restons sur terre. Aujourd’hui les technologies les plus folles ne sont rien sans le cerveau de la ménagère ou du chirurgien. Le robot indépendant de l’humain imaginé par Asimov, et que l’on doit brider par « Les trois lois de la robotique » pour qu’il ne nous domine pas, n’est pas le problème d’aujourd’hui. Et Toyota rend aux hommes ce qu’il avait confié aux robots4.

Bref, la machine n’existe pas sans l’homme, et comme par ailleurs beaucoup d’hommes sont routiniers voire machinaux, je conclus, peut-être provisoirement, que la machine est un homme comme les autres.

Yves Montenay, écrivain, ingénieur, géographe

1 Christian Bobin La grande vie, Gallimard 2014
2 Les Echos du 2 avril 2014
3 Citant Ray Kurzweil, directeur de recherche chez Google, spécialiste du « transhumanisme » qui multiplie les interventions sur ce sujet.
4 Bloomberg, chaine économique, 8 avril 2014

Article publié dans Pres@je N°23- Juin 2014

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