Deux univers, aujourd’hui, s’opposent en France : les pragmatiques et les idéalistes.

Je ne sais pas si le changement de cap proclamé par nos dirigeants se traduira effectivement par les mesures indispensables. Par contre, les discussions que ce changement a entraînées depuis quelques mois, et encore à La Rochelle, montrent la profondeur du fossé culturel qui divise la France.

Le gouffre entre rêve et réalité

Il y a deux univers en France, et il se trouve que j’ai toujours eu un pied dans chacun : deux grands-parents communistes et anticolonialistes, un père entrepreneur, une mère intellectuelle de gauche, une enfance dans une ville ouvrière et communiste, un enseignement encore imprégné de marxisme y compris à Sciences-Po (1964–66), une expérience industrielle internationale, une autoformation complémentaire libérale et la fréquentation d’enseignants français et étrangers « idéalistes de gauche ». Je passe donc mon temps à m’arracher les cheveux en voyant à quel point notre pays est divisé par un fossé culturel béant.

Cette division pourrait être féconde et entraîner de passionnantes controverses, mais le drame, le mot n’est pas trop fort, est que l’un des camps a davantage de prestige intellectuel que l’autre, et qu’il pèse sur les équipes au pouvoir, gauchisant l’action des gouvernements de droite et rendant catastrophique celle des gouvernements de gauche.

Vous avez compris que pour moi il y a le côté A du fossé, le bon, où l’on tire les leçons de l’ouverture sur le monde et de l’expérience de terrain. Bien sûr, les gens d’en face, côté B, pensent également être ouverts sur le monde et avoir une expérience de terrain. Mais ils se trompent, et je vais essayer de vous dire pourquoi.

Quelques exemples pour commencer

À l’occasion d’une discussion sur la transparence du patrimoine des élus et les éventuels conflits d’intérêts, mon interlocuteur du côté B me dit : « Ça nous évitera d’avoir un avocat d’affaires comme ministre ». Je lui rappelle les immenses maladresses du début de l’action de Montebourg, tapant sur la famille Peugeot et sur des investisseurs étrangers et oubliant que si l’on veut réduire le chômage, il faut commencer par ne pas faire fuir les employeurs.

D’où ma conclusion « un homme connaissant le monde patronal aurait évité ces erreurs et sauvé beaucoup d’emplois ». « Comment, fut la réponse, vous voulez multiplier les conflits d’intérêts, la corruption et l’ingérence ! ». L’actualité a montré depuis que cette chute de l’emploi par méconnaissance des employeurs n’empêchait pas un rapport trouble à l’argent : l’ignorance n’implique pas la probité.

De même, un ministre connaissant les entreprises ne parlerait pas de « cadeau au patronat » lorsque l’on rembourse une partie de la surtaxation qu’elles ont subie depuis deux ans et qui est une des causes du chômage. Et des élus quelque peu au courant de terrain ne siffleraient pas le mot « entreprise », comme c’est arrivé à La Rochelle.

De même, cet éditorial récent du Monde, s’élevant contre l’idée « indécente » de vérifier que tous les chômeurs recherchent effectivement un emploi, alors que chacun d’entre nous connait des cas de non-recherche, voire de refus (par exemple, si l’emploi proposé a un salaire inférieur au précédent), qui scandalisent le grand public et pèsent sur l’économie, donc sur l’emploi des autres. Les grands pays industrialisés qui sont nos concurrents sont beaucoup plus sévères, et s’en portent mieux.

Même aveuglement du camp B pour la situation à l’étranger. Je suis frappé par les opinions longtemps dithyrambiques sur Cuba, où un régime stalinien féroce (pléonasme) est resté populaire (en France) bien après l’URSS, avec un Che Guevara, héros romantique, faisant rêver les jeunes, alors qu’il s’agit d’un massacreur et que le pays est bien plus pauvre et opprimé qu’il ne l’était sous le régime précédent.

Comment cela s’explique-t-il ?

La première idée qui vient à l’esprit est que cette ignorance du terrain et du reste du monde vient de l’école. Certes, beaucoup d’enseignants sont dans un état d’esprit, disons, idéaliste, mais leurs opinions n’ont pas beaucoup de conséquences en mathématiques ou en sciences. Peut-être un peu plus dans les autres matières, mais beaucoup d’enseignants sont « laïques », c’est-à-dire font abstraction de leur opinion pendant les cours. Pas tous certes, mais ça ne suffit pas à expliquer cette déconnexion de la réalité pour la moitié de la population.

À mon avis, c’est le genre de vie du groupe B qui est en cause. Un fonctionnaire titulaire a une sécurité d’emploi, de salaire et de retraite. Ce salaire continue à croître même lorsque la conjoncture est mauvaise (précision technique : le point d’indice est gelé depuis 2 ans, mais pas l’ancienneté ni les promotions automatiques). Même sécurité pour les employés des entreprises plus ou moins publiques, La Poste, l’EDF, la SNCF et j’en oublie.

En effet, contrairement aux entreprises, l’État ne licencie pas, et même embauche, même s’il est mal géré, même si l’argent manque, et Dieu sait s’il manque ! On nous dit que le déficit est « un petit 4 % du PNB » (adieu l’engagement de 3 %) pour cacher qu’il est énorme avec des dépenses égales à 135 % des recettes dans le budget prévisionnel de 2014, et le résultat final sera pire. Quelle importance pour le groupe B, à l’abri malgré le déficit ? Quelle importance pour lui que l’État s’endette pour couvrir ce déficit ?

Un monde rêvé

Cette sécurité change la vision du monde de ces « abrités ». Or, ce sont eux qui sont élus, puis ministres. Et le mariage pour tous ou le démantèlement du nucléaire les intéresse davantage que le déficit et la dette !

Ce monde rêvé, bien à l’abri des risques, fausse totalement le rapport au réel. Quand je parle de l’émigration qui vide le pays, on me répond : « Pourquoi émigrer ? Quelques très riches pour éviter l’impôt, je sais, mais les autres ? ». Le groupe B ne « réalise » pas qu’il fait payer sa sécurité au groupe A, puisque c’est sur ce dernier que pèsent les dépenses publiques, directement ou via la perte de compétitivité nationale : ces « autres » émigrent parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi, ou vont perdre le leur, ou ne peuvent pas réaliser leur rêve d’entrepreneur, mal vu en France malgré les emplois qu’il génère, mais très apprécié à l’étranger. Bref, la dépense publique est un fardeau côté A et une ressource côté B !

Mais, me direz-vous, tous ces gens bien abrités peuvent trouver au premier kiosque venu des journaux leur décrivant la vérité. Et ils ont des proches qui sont dans le pétrin ! Certes, mais 60 ans d’expérience politique me montrent qu’un convaincu ne voit rien : avez-vous essayé de dire à un communiste français des années 1950 ou à un djihadiste de l’État islamique de 2014 que la réalité n’est pas ce qu’il imagine ?

Ce communiste idéaliste vous a-t-il écouté quand vous lui avez parlé de la férocité stalinienne ? Ce djihadiste vous écoutera-t-il quand vous lui direz que les chiites, les chrétiens, les juifs, les « païens » et, comble de l’horreur, les athées, sont des hommes comme les autres ? Pourtant le communiste avait tous les jours le Figaro sous les yeux avec la description du Goulag, et le djihadiste a tout l’Internet du monde à portée de clic. Mais pourquoi vérifier quand on détient la vérité ? Bref, tous ces gens vivent dans un monde de rêve.

Comme dit dans mon article récent, il y a tout un écosystème idéologique, en France comme ailleurs, qui ignore les mécanismes basiques de l’économie. Cet écosystème a ses clubs, ses publications, ses enseignants, ses militants ; tous se documentent les uns chez les autres. Et le résultat est d’autant plus « bloquant », que sortir du rêve impliquerait des réformes qui bousculeraient des statuts privilégiés.

Il faut dissoudre le peuple », suggérait par raillerie Berthold Brecht aux dirigeants communistes allemands face à la révolte populaire. Et, pendant qu’on y est, pourquoi ne pas dissoudre aussi la réalité ?

Yves Montenay

Article publié par Le Cercle Les Echos le 17 septembre 2014

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