La proclamation de « l’Émirat Islamique » qui affiche délibérément sa barbarie pour terroriser, a généré beaucoup d’analyses géopolitiques. Toutefois, ces analyses, et c’est normal, s’intéressent d’abord à l’impact sur l’Occident et les chrétiens d’Orient, ou à la géopolitique locale. On parle moins de son éventuel impact sur les 1 milliard 600 millions de musulmans, ce que je vais tenter de faire ici.

1 milliard 600 millions, c’est beaucoup. Il y a plus de musulmans que de Chinois et presque autant que de chrétiens. Cela vaut donc la peine de s’y intéresser.

Je vais schématiquement distinguer les minorités activistes de la masse des croyants, la question étant de savoir si les premières peuvent entraîner la seconde.

Des masses divisées par l’islam

Première constatation : il n’y a pas de « monde musulman » homogène, ni par la langue, ni par l’identité nationale ni par des comportements sociaux, ni même, comme nous le verrons, par la religion.

La religion ? « L’islam » est un mot un peu trompeur. Certes il y a à la base un livre unique, le Coran, comme il y a la Bible chez les chrétiens, et bien plus prégnant parce que sa lettre est intouchable et sacrée, car dictée directement par Dieu. Mais, à partir de la même « lettre », l’interprétation et surtout les usages diffèrent du tout au tout. Comme chez les protestants et pour la même raison : il n’y a pas de pape ! On ne signalera jamais assez l’importance historique mondiale de la papauté, qui, malgré bien des défauts et des erreurs individuelles, a à la fois maintenu l’unité et une bonne part des traditions, tout en les adaptant assez largement à l’évolution mondiale.

Un pape musulman aurait sans doute depuis longtemps réagi comme beaucoup de malekites (musulmans du Maghreb) : « Lorsque le Coran dit qu’il faut couper la main des voleurs, c’est une image pour dire qu’il faut condamner le vol » voire :  « il faut comprendre qu’il faut être strict avec ce péché qui perturbe la vie des autres, sans pour autant mériter une condamnation à mort » (contexte : le lynchage des voleurs dans les sociétés où l’ordre public est mal assuré, notamment celles de plusieurs pays africains). Faute de pape, les musulmans sont pris dans le maquis des fatwa contradictoires, qu’elles soient de bon sens, bigotes ou ridicules, simples avis juridiques dont le poids ne dépend que la notoriété de ceux qui les émettent. De même, les protestants africains sont pris dans le maquis des nouvelles églises, dont beaucoup ne sont pas très sérieuses. Bref, l’islam n’est pas plus un « bloc de foi » que les musulmans ne sont un « bloc géopolitique ».

L’Occidental de base a maintenant plus ou moins compris que chiites et sunnites sont plus adversaires que coreligionnaires, mais il est encore loin d’avoir assimilé les différentes écoles, voire hérésies, de chacune de ces deux branches : chez les sunnites il n’y a pas grand-chose de commun entre ce que prêche le roi du Maroc, commandeur des croyants, et ce que l’école déobandie prêche aux talibans ; chez les chiites, quelle différence entre l’ayatollah Khomeiny et l’Aga Khan ! À cet émiettement ancien, s’ajoute le « bricolage religieux » contemporain, surtout en Occident, où chacun ne retient de l’islam que ce qui lui convient. Voir mon article : les musulmans sont-ils en train de devenir protestants ? Attention,  devenir protestant signifie à la fois modernisation et guerres de religion !

 Et de plus en plus nationalistes et particularistes

La grande majorité des musulmans, plus de 80 %, ne sont pas des Arabes, ce que les Français oublient parfois puisqu’ils connaissent surtout le Maghreb. La langue la plus parlée par les musulmans est le malais (Malaisie, Indonésie, sud des Philippines), qui garde des rémanences de la civilisation hindoue et le Maghreb lui-même est en partie de langue et de tradition berbère.

Un autre exemple des différences profondes entre musulmans est celui de la fécondité. Cet exemple peut paraître technique, mais est en fait est un des marqueurs très profonds de l’évolution sociale. Or contrairement à ce qui est parfois imaginé, il n’y a pas de fécondité musulmane mais une fécondité subsaharienne très élevée chez les chrétiens comme chez les musulmans, tandis que le reste du monde se situe dans la fourchette de 1,5 à trois enfants par femme, quelle que soit la religion : la Turquie, l’Iran, la Tunisie ont à peu près le même nombre d’enfants que la France, la Grande-Bretagne ou l’Irlande.

Enfin, le plus important : l’identité tribale et maintenant nationale. Je m’étendrai pas sur le clan et la tribu, cellule immémoriale de nombreuses sociétés, musulmanes ou pas, et ajouterai seulement qu’elle se double aujourd’hui d’une identité nationale, surtout depuis que l’école publique s’est généralisée avec un enseignement de l’histoire agressivement chauvin, nationalisme qui est maintenant nourri et relayé par les équipes de foot ! Bref la « masse des croyants » est de plus en plus nationaliste et particulariste, et donc a accueilli par une grande indifférence la proclamation du « califat islamique » censé les unifier.

Mais nous remarquons que des minorités très actives échappent à ce compartimentage.

 Des minorités internationalistes et obscurantistes

Pour qui a connu la guerre froide, cela rappelle de vieux souvenirs.  On se souvient, des proclamations communistes quasi religieuses de justice, d’égalité et d’intégrité, d’une foi en « la révolution » ignorant les frontières (l’internationalisme prolétarien), les identités nationales s’effaçant pour les croyants devant la solidarité de classe. On se souvient aussi que la réalité était quasiment inverse : dictatoriale, mafieuse et cruelle avec le massacre de ceux qui étaient différents : bourgeois, intellectuels, croyants de toutes les religions, membres des minorités nationales …

Il n’y a pratiquement pas un mot à changer pour décrire les islamistes djihadistes. (précision technique: un islamiste est celui qui veut donner le pouvoir politique à l’islam, et un djihadiste est celui qui a choisi la violence). Constituer un réseau où chacun oublie son identité nationale et tribale ressemble étrangement aux « internationales » communistes ou anarchistes. L’identité linguistique doit également disparaitre au profit de l’arabe, langue du Coran, ou, à défaut, de l’anglais. Le français est a priori mal vu, car imprégné d’idées laïques. L’Internet djihadiste en français est une concession provisoire qui doit mener à l’arabe.

Une autre ressemblance avec le communisme est l’idée de « l’avant-garde » : le groupe révolutionnaire n’a pas à se soucier d’être majoritaire car une minorité décidée peut prendre le pouvoir et le garder comme ce fut le cas à Moscou en 1917. En oubliant bien sûr les très nombreux exemples où la minorité, même extrêmement violente, a finalement échoué (Allemagne, Grèce…) ou n’a réussi qu’avec l’aide du grand frère russe, hier encore relayé pour les djihadistes par les services secrets pakistanais, le Qatar et quelques autres, qui semblent s’en mordre les doigts aujourd’hui.

Par contre l’originalité du djihadisme par rapport au communisme (qui rassemblait beaucoup d’intellectuels) est l’obscurantisme, qui le rapprocherait donc davantage des nazis. Les musulmans cultivés sont amoureux de leur civilisation, et en particulier de son sommet au milieu du Moyen Âge, dont les raffinements sont jugés impies par les djihadistes. De plus beaucoup de ces musulmans cultivés sont ou étaient religieusement sceptiques, ou soufis, ou des déistes se sentant en phase avec les grands lettrés chrétiens et juifs (ils sont actuellement souvent d’excellents francophones ou anglophones, et dans le passé, ils pouvaient consulter les ouvrages des chrétiens arabes et des juifs arabophones). De tout cela les djihadistes veulent faire table rase.

Enfin une autre caractéristique des djihadistes est leurs divisions et leurs rivalités internes qui les font s’entre-tuer. Par exemple l’EI est une branche dissidente d’Al Qaïda, et est combattu par sa branche officielle alliée aux « démocrates » en Syrie.

Finalement, les djihadistes sont à contre-courant

Revenons à notre question initiale : cette avant-garde djihadiste entraînera-t-elle la masse des croyants ? À mon avis non, du moins si l’Occident et les gouvernements concernés évitent les erreurs les plus lourdes : ce sont celles des gouvernements irakiens et syriens qui ont donné sa puissance actuelle à l’EI.

Pourquoi cet échec prévisible des djihadistes? Parce qu’ils vont à contre-courant du nationalisme et des particularismes de la masse des musulmans, et de la modernité en général. Également, parce qu’ils s’opposent non seulement aux lettrés mais aussi aux croyances populaires locales (pensez à la destruction des mosquées de Tombouctou). On pourrait même dire qu’ils vont dégoûter bien des musulmans de l’islam. Ce n’est pas une idée personnelle : c’est ce que me disait un ayatollah de la ville sainte de Qom, gigantesque séminaire chiite de l’Iran.

Mais n’oublions pas que si le « socialisme réel » (celui de l’URSS) avec été rejeté par le peuple russe dès les premières années, il lui a fallu plus de 70 ans pour se défaire de la poigne de Lénine puis de Staline. N’oublions pas non plus que depuis 25 ans le peuple iranien n’arrive pas à se dégager de la dictature islamiste qu’il rejette. Il est donc prudent de tuer dans l’œuf les tentatives djihadistes. L’opération Serval au Mali en a été un bon exemple, mais avec l’EI, nous avons un adversaire beaucoup plus puissant, car les gouvernements syrien et irakien ont repoussé vers lui une partie de leur population.

Ne faisons pas la même erreur : le danger ne sera écarté que par l’alliance avec la masse des musulmans, et pour cela il ne faut pas les diaboliser. Cela ne ferait que multiplier les volontaires djihadistes et tarirait les renseignements que les autres musulmans nous envoient aujourd’hui et qui nous permettent d’éviter presque tous les attentats visant notre pays.

Yves Montenay, rédacteur de la lettre « Échos du monde musulman »

Article publié dans Valeurs Actuelles, 20 septembre 2014

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