Le Nigéria a voté pour la poigne

La presse internationale a longuement exposé les données économiques, politiques et
religieuses du Nigéria, mon rappel va donc être très bref :
– 180 millions d’habitants environ (pas de chiffres fiables), population en augmentation
rapide car l’Afrique subsaharienne est la seule région du monde qui garde une fécondité
élevée,
– un nord musulman mal scolarisé et pauvre ayant adopté la charia, et gangréné par
Boko Haram,
– un sud chrétien ayant les caractéristiques inverses, ce que les uns expliquent par la
religion et les autres par l’ancienneté de l’implantation européenne, et donc de la scolarisation et du développement (dilemme : éviter les amalgames mais donner un coup de chapeau à la colonisation ou l’inverse ; je simplifie …),
– un bémol à cette opposition en rappelant qu’il y a des chrétiens et des musulmans sur
l’ensemble du territoire, et que la richesse vient en grande partie du pétrole, lequel est au sud, et même au sud du sud, avec un versement préférentiel aux populations locales, qui par ailleurs piratent directement les compagnies pétrolières,
– un président sortant venant justement de ce sud du sud, donc chrétien et assez
indifférent à la pauvreté et à la guerre civile qui ravagent le Nord.
Ce dernier point explique-t-il la débandade de l’armée nigériane face à Boko Haram,
alors que les armées des petits pays francophones voisins (Niger, Tchad, Cameroun) semblent avoir été victorieuses, avec l’aide de l’aviation et de la logistique française il est vrai… Mais le Nigéria n’a-t-il pas les moyens d’en avoir lui aussi ?
De nombreux Nigérians des deux religions semblent ainsi estimer le président sortant
était responsable de la débâcle militaire et ont donc voté pour Muhammadou Buhari (en pays anglophone, « u » se prononce « ou »), réputé intègre et à poigne, car ancien militaire putschiste puis dictateur, d’autant qu’il est par ailleurs musulman, et donc en principe sensible au malheur des populations du Nord. Coïncidence ou reversement psychologique : Boko Haram aurait commencé à reculer devant l’armée nationale…

Les fronts en Irak et Syrie

L’État islamique a perdu du terrain en Irak. Ses revenus ont diminué avec la baisse des
prix du pétrole et le bombardement des lieux de production. Il serait donc moins attractif pour les volontaires étrangers et ne pourrait plus fournir l’intégralité des services publics, notamment l’électricité. Cela retentirait sur le moral de ses troupes et des populations contrôlées. En sens inverse, les milices chiites encadrées par l’Iran qui ont gagné du terrain à Tikrit et autour auraient perpétré des représailles contre la population sunnite des zones reconquises en réaction aux massacres de chiites par l’EI, représailles contre-productives politiquement et militairement (je n’ose plus parler morale).
En Syrie, c’est la branche locale d’Al Qaïda alliée aux opposants syriens autres que
l’État islamique qui a remporté deux victoires contre l’armée régulière, dont on disait encore il y a quelques jours que sa résilience obligerait « à parler » à Bachar El Assad. Ce dernier serait contesté dans le camp alaouite, où les deuils s’accumulent, et où on s’impatiente de la tutelle de plus en plus pesante des Iraniens et leurs alliés du Hezbollah libanais. Mais ces derniers font remarquer qu’ils supportent le gros des combats « pour sauver quelqu’un qui bloque toute solution politique », et qu’il est donc normal qu’ils en tirent une certaine influence, y compris économique … au détriment des notables loyalistes et notamment alaouites. Une complication supplémentaire du conflit syrien est peut-être en train de mijoter.

Et pendant ce temps-là, la Chine…

Les financiers savent que l’Empire du milieu veut rétablir « la route de la soie »,
liaison terrestre avec l’Europe et le Proche-Orient, et ont remarqué les investissements
programmés pour cela. Mais cette route passe par le Sinkiang musulman et l’Afghanistan. Les turcophones du premier, province chinoise, pourraient recevoir des appuis extérieurs, par exemple des talibans, pour lutter contre la « colonisation ethnique » des Hans, et le second est miné par la guerre civile menée par les mêmes talibans.
Pour ces deux raisons la Chine s’impliquerait vigoureusement en Afghanistan.
Complication supplémentaire ou pression pour trouver une solution ? Mais laquelle ? Les talibans veulent le pouvoir, mais sont tellement divisés qu’il y aura toujours une fraction d’entre eux qui resteront mécontents ou voudront soutenir à tout prix leurs frères du Sinkiang.

On parle enfin des harkis en Algérie

Dans ce pays j’ai vérifié le déni de cette question par les officiels, ainsi que l’ignorance
de personnes de bonne foi sur l’importance du nombre de harkis et leurs motivations. Vous savez que ces motivations avaient souvent des raisons humaines (suivre un officier français charismatique et attentif aux besoins du village), des raisons politiques, notamment en réaction à la brutalité du FLN, et que s’y étaient ajoutées des rivalités tribales ou locales.
Toutes ces raisons s’écartant de la vérité officielle, « un peuple unanimement derrière le FLN contre la France », le plus simple était de ne pas en parler et d’évoquer seulement « quelques collaborateurs ».
C’est pourquoi il est intéressant de noter l’article du 27 mars d’El Watan  » La majorité des harkis n’a pas quitté l’Algérie » (publié ici sur Algeria-Watch mais également repris par la presse française). Cet article paraîtra bien sûr tendancieux aux harkis français et à leurs amis, mais il rappelle quelques données, même si c’est pour les contester : le politiquement correct local doit être respecté, mais du moins l’information passe. Espérons que ce n’est qu’un début d’une évolution des esprits.

La presse francophone en Tunisie

Taïeb Zahar, président de la Fédération tunisienne des directeurs de journaux estime
que la presse francophone a joué un rôle important en Tunisie, bien que sa part dans la presse écrite ne soit que de 35 % de contre 50 % il y a une trentaine d’années. Il estime également qu’elle a su maintenir qualité et crédibilité, ainsi que ses valeurs.
À mon avis 35 % reste une proportion honorable, si l’on pense à l’arabisation de
l’enseignement, au flot des télévisions venues du monde arabe en divertissement (séries
notamment turques doublées en arabe), en information (Al Jezirah pendant longtemps), et bien sûr en religion, le tout dans un contexte islamiste qui, même modéré, mettait l’accent sur la langue arabe.

Télécharger ces Echos du Monde Musulman 254 – 5 avril 2015 en pdf

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