Mais que se passe-t-il en Arabie ?

La nouvelle équipe

L’Arabie fait la guerre, dit qu’elle ne la fait plus et la fait quand même (voir notre dernière lettre, confirmée par des événements survenus depuis), et elle change son organigramme au sommet, comme abondamment décrit par la presse française. Les deux sont peut-être liés.

Vous savez que le nouveau roi défait ce qu’avait fait le précédent, et a choisi les numéros deux et trois dans sa famille proche. Des gamins, puisqu’ils ont respectivement 55 et 30 ans, alors que l’on avait pris l’habitude de voir des octogénaires dont la politique extérieure n’était que financière (voir plus bas) et se contentant de réformes homéopathiques à l’intérieur.

Le bruit court que ce nouveau numéro trois aurait bénéficié pour sa nomination de l’appui des religieux, ce qui mettrait fin à ces réformes homéopathiques et notamment aux bourses d’études pour les États-Unis. En effet de nombreux Saoudiens et Saoudiennes vont actuellement se former dans ce pays et l’on pouvait supposer qu’à terme ils contribueraient à moderniser l’Arabie.

En attendant, ce « gamin » (pour ses oncles éliminés) est non seulement numéro trois, mais aussi ministre de la défense. Il profite de l’ambiance nationaliste chauffée au rouge par le poids croissant de l’Iran, l’attaque par l’État islamique au nord et l’intervention au Yémen au sud. Espérons pour sa carrière qu’il saura se sortir brillamment de ce bourbier, malgré son inexpérience évoquée par les jaloux.

La France tombe à pic

Dans ce contexte la France est bien vue dans la péninsule et François Hollande a été invité au Conseil de Coopération du Golfe. Sa position plus ferme que celle des États-Unis vis-à-vis de l’Iran a été très remarquée (en veillant néanmoins, semble-t-il, à ne pas faire capoter l’accord sur le nucléaire : nous avons un ministre des affaires étrangères ayant des qualités diplomatiques et commerciales). Nous appuyons au moins verbalement les monarchies de la région et leur rappelons que la situation internationale les oblige à moderniser leurs armées, en choisissant un fournisseur plus fiable que les États-Unis, trop tenté par l’Iran. Les résultats tombent en Rafale, si j’ose dire, et ce n’est peut-être pas fini.

La fin de l’Arabie du chèque ?

Que faisait l’Arabie avant de montrer les dents ? Elle sortait son chéquier. Nous avons vu dans nos lettres précédentes qu’elle avait massivement assuré les fins de mois de l’Égypte du général Sissi, éradiqueur des Frères Musulmans que l’Arabie poursuit de sa vindicte (alors qu’ils ont longtemps été soutenus par le Qatar). Elle finance les écoles coraniques du Pakistan d’où sortent les talibans et autres djihadistes pakistanais. Cela a déclenché une vigoureuse réaction de ce dernier pays, enfin réveillé par le massacre de 150 enfants par les terroristes. Les États-Unis, pourtant alliés, reprochent a l’Arabie d’avoir financé le terrorisme dans de nombreux pays, et notamment en Algérie. Seraient-ils un peu moins alliés depuis qu’ils n’ont plus besoin de son pétrole, du fait de la production africaine et canadienne, et de celle du gaz et pétrole de schiste sur leur propre territoire ?

Plus généralement nous avons souvent parlé ici des missionnaires wahhabites qui jouent un rôle de plus en plus important dans l’islam mondial. L’Arabie proclame qu’elle ne fait que son devoir en favorisant « le véritable islam » qui doit refouler les croyances locales. Les pays à islam moins littéral n’apprécient pas, et estiment que les djihadistes non seulement sont souvent issus de l’enseignement wahhabite, mais de plus ont gardé des liens financiers avec de riches particuliers ou institutions de la péninsule.

D’où la question : quel est l’avenir de cet « Arabie du chèque » devant les réactions des pays frères, mais aussi suite à la baisse du prix du pétrole et aux dépenses de guerre qui la rendront peut-être moins car généreuse ? Même question pour le Qatar, mais là le processus est plus avancé, car ce pays a lâché les Frères Musulmans et a chargé sa chaîne de télévision Al-Jazira de « démontrer » que l’État islamique n’est pas musulman.

Radicalisation et contre-radicalisation

Le phénomène vu d’Israël

Israël se préoccupe beaucoup du monde musulman sur lequel il a un regard extérieur souvent hostile. Mais parfois plus nuancé, comme en témoigne l’article « L’islamisme est-il en déclin ? » sur le site Europe Israël.

Je suis abonné à cette revue de promotion des idées du gouvernement israélien par conscience professionnelle (il faut avoir connaissance de tous les points de vue). Un bref résumé de cet article est que la radicalisation d’une frange des musulmans déclenche une réaction de sens inverse, voire les éloigne de l’islam.

Vous aviez bien sûr remarqué que j’avais fait quelques analyses dans le même sens s’agissant des réactions à l’EI ou au fait que régime iranien « dégoûtait le peuple de l’islam »  (phrase d’un mollah de Qom entendue de mes oreilles). Vous pouvez sur le même thème voir mon article « Les musulmans français face à la méfiance ».

Cette même revue Europe Israël, reprenant un article du Nouvel Observateur, relaie les humoristes tournant L’EI en dérision.

Six mois de recrutement djihadiste en France

Le Comité interministériel de prévention de la délinquance (CIPD) signale 625 candidats au djihad détectés en six mois, chiffre bien entendu partiel. 55 % « ne sont pas de culture arabo-musulmane ». Un quart sont des mineurs, 44 % sont des filles. Le CIPD estime que ces jeunes sont tombés « dans la radicalité, pas dans l’islam ». 7 personnes se relaient au téléphone pour répondre aux parents et tenter de dissuader les jeunes.

Indépendamment du CPID, je lis que les filles sont en principe prévenues par les recruteurs de l’EI qu’elles seront mariées dès leur arrivée en Turquie, car une femme seule n’a pas sa place dans l’État islamique.

Au Maroc, au contraire…

Toujours à propos du mariage, la réaction à la tradition s’amplifie. Déjà, comme dans beaucoup d’autres pays, la scolarisation des filles puis l’indépendance financière de certaines ont retardé l’âge au mariage de plus de 10 ans et de nombreuses Marocaines ne se marieront probablement jamais. À cela s’ajoute l’augmentation des divorces. Le nombre de femmes seules augmente donc fortement, au grand dam des traditionalistes. Pour les consoler, les juges sont encore nombreux à accepter des dérogations pour le mariage de mineures (11 % des mariages), mais peut-être sont-ils la source de divorces futurs.

Télécharger Les Échos du monde musulman N° 257 – 5 mai 2015 en pdf.

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