assisesdufrancais-algarveIIe ASSISES DU FRANÇAIS, FCHS (campus de Gambelas), 15-16 décembre 2014
Colloque organisé par l’Association Portugaise d’études françaises (APEF) et l’Université d’Algarve (UAlg), en partenariat avec l’Ambassade de France et l’Institut Français du Portugal

APPROCHES POLITIQUES DE LA SITUATION DU FRANÇAIS DANS LE MONDE
Communication d’Yves Montenay à l’Université d’Algarve, 16 décembre 2014.

Cette communication est une présentation partielle de mon livre « La langue française, arme d’équilibre dans la mondialisation », à paraître aux éditions Les Belles-Lettres en février 2015. Je vais me limiter à quelques grands traits de la situation mondiale du français et des questions politiques qui y sont liées.

Cette situation est mal connue, et je vais essayer de la « recadrer » historiquement et géopolitiquement.

Des handicaps dus à des causes extérieures …

On oublie souvent que des populations francophones ont été particulièrement visées par des violences du XXe siècle, pendant lequel elles se sont fait massacrer ou disperser.

– les deux guerres mondiales ont fait disparaître une grande partie de l’élite  européenne qui était francophone.

– les révolutions et guerres civiles s’y sont ajoutées, avec l’élimination physique ou l’exil des noblesses et bourgeoisies francophones : élimination quasi totale en Russie, Vietnam, Cambodge, Laos, Égypte et Iran, et dans une large mesure au Liban, au Maghreb, à Madagascar et en Europe centrale et orientale

– cela sans compter l’action « normale » des langues concurrentes et des États notamment à Bruxelles, en Afrique et dans bien d’autres pays du Sud. En Iran, par exemple, avant la révolution islamiste qui a éliminé beaucoup de cadres, francophones comme anglophones, l’arrivée des institutions américaines à partir de 1947 s’est traduite par un déluge de bourses et d’actions culturelles qui ont dirigé vers l’anglais une grande partie des étudiants iraniens. Auparavant, comme en Égypte, l’influence britannique n’avait pas gagné le domaine linguistique et les couches moyennes et supérieures étaient restées francophones. Malgré les tensions aiguës entre la RéCepublique islamique et les États-Unis, l’action des universités et fondations américaines s’est poursuivie, et les meilleurs étudiants se voient proposer des bourses pour les bonnes universités américaines.

… mais également intérieures

-la plus importante est l’évolution démographique : la France est passée de 20% à 1 % de la population des pays environnants, à savoir l’Europe hier, le monde entier aujourd’hui.

– et, ce qui est moins connu en dehors des cercles économiques, l’état d’esprit de l’intelligentsia française disons, en simplifiant, ignorante des réalités de l’entreprise et hostile au libéralisme économique a freiné le développement économique, et donc le poids et l’influence du pays, tout en poussant sa classe entrepreneuriale à estimer que le système économique des pays anglophones était meilleur et en adopter les techniques « de management » et la langue. Les maladresses du gouvernement actuel sont de nouvelles illustrations de cette vision du monde, qui vide la France au bénéfice notamment de Londres.

Les éléments positifs

Certaines actions sont néanmoins à saluer :

– la plus importante a été « la grande coopération » au Maghreb et en Afrique subsaharienne autour des années 1960 et 70. Des dizaines de milliers de Français ont formé  les cadres du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, et ont assisté des nouveaux responsables politiques et administratifs. Les élèves ainsi formés ont été les cadres des 40 dernières années et ont souvent transmis leur connaissance du français à leurs employés. Néanmoins les derniers prennent maintenant leur retraite et leurs successeurs ont souvent été moins bien scolarisés du fait de l’arabisation « ratée », sauf la minorité passée par l’enseignement privé.

– le lancement de RFI, de TV5 et de France 24

– la coopération décentralisée, qui met en contact professionnel des cadres moyens et les techniciens des municipalités françaises et locales

Mais tout cela ne constitue pas une politique, notamment par manque de conviction profonde des dirigeants français depuis 1974. En particulier il est dommage de voir le terme francophonie monopolisé de fait par l’OIF, d’abord en termes d’image, ensuite parce que le gros des problèmes est hors de sa portée. En effet si la démographie africaine génère des centaines de millions de francophones potentiels,  reste à déscolariser et à leur donner un environnement francophone ,  si problème qui dépasse maintenant aussi bien l’OIF que la France.

 La démographie africaine est à double tranchant

L’attention se porte donc trop sur ce que devrait faire la France, alors que l’essentiel est maintenant ailleurs : si l’Afrique « francophone » le reste, et a le poids démographique que l’on prévoit (750 millions vers 2050), toute action française (ou québécoise, ou belge…) ne sera pas à l’échelle du problème : pensez à formation de centaines de milliers d’instituteurs et d’enseignants du secondaire, à celle de dizaines de milliers de fonctionnaires municipaux. Les Portugais, avec leur faiblesse démographique et économique actuelles et leur lusophonie brésilienne et africaine très supérieure à la population du Portugal, vont comprendre ce qui suit sans que je développe davantage.

L’action de la France ne pourrait être dans le meilleur des cas qu’incitative ou politico-psychologique, comme l’opération de sauvetage du Mali par l’armée française en donne un bon exemple  ; espérons que les Américains ont remarqué que coopérer avec une population dont les cadres parlent la même langue que l’armée envoyée facilite les choses). Mais il y a encore des obstacles psychologiques au Nord comme au Sud à cette prise de conscience.  Au Nord se développe un courant isolationniste face à la pression migratoire du Sud, tandis qu’au Sud on évoque l’illégitimité de la « langue coloniale » question depuis longtemps dépassée puisqu’elle a été adoptée tant par les élites que par et le peuple depuis bientôt 60 ans. Par ailleurs, plus le temps passe et plus un éventuel changement de langue pénaliserait les cadres du pays, et son développement. Mais comment être certains de la rationalité de tous les futurs dirigeants africains ?

L’avenir du français en tant que langue de masse à l’échelle mondiale sera donc ce qu’en feront les pays africains francophones. Ils doivent se prendre en main sans compter sur des actions françaises, qui ne pourront pas faire de miracle. Les plus solides devraient même coopérer culturellement et économiquement avec les autres. La politique du Maroc dans ce domaine est un bon exemple.

Pour l’instant, le complexe « formation, entreprises et médias » fonctionne efficacement : la formation professionnelle privée produit les francophones parce que c’est ce qui permet l’emploi, et les entreprises francophones se développent parce que cette formation professionnelle existe, tandis que les médias visant ces classes vienne entretiennent le tout en français par servant de leurs lecteurs. Mais ces trois acteurs sont principalement privés et suivront peut-être la mode de l’anglicisation, tout comme certains acteurs publics.. Le mépris de l’économie et des affaires par une partie de l’élite française est un mauvais exemple.

Et la francophonie hors d’Afrique ?

Les populations  en jeu étant moins importantes, on est ramené à des actions plus classiques de la France, du Québec, de l’OIF etc. Mais les deux questions sont néanmoins partiellement liées : le besoin d’apprendre le français pour des raisons économiques dépendra en partie du nombre de francophones africains. On me dit que les Portugais trouvent des emplois au Maghreb grâce au français. Et si 200 000 (?) étudiants et cadres chinois l’apprennent, c’est aussi largement pour travailler en Afrique.

Conclusion

Le français langue de culture a été victime de l’élimination des classes moyennes supérieures de beaucoup de pays. Souhaitons qu’il n’en aille pas de même en Afrique où il est bien installé dans ces mêmes classes, mais où beaucoup de pays sont instables, tandis que des gouvernements sont sensibles à certains groupes d’intérêts (le Rwanda, la République du Congo et Madagascar, où cela a été rattrapé). Par contre, la réussite  africaine donnerait un poids mondial au français économique comme culturel.

Quant à la France, ses gouvernements manquent de volonté politique dans ce domaine depuis quelques décennies. S’y ajoutent de la part du gouvernement actuel des erreurs économiques qui affaiblissent aussi la langue, et confirment dans la classe managériale l’impression que le système anglophone est plus efficace. Cela à tort comme certains commencent à s’en rendre compte.

La France s’est redressée plusieurs fois dans le passé, et le présent n’implique pas l’avenir. Reste à convaincre les prochains gouvernements de l’importance de ces questions.

Yves Montenay

 

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