La presse bruisse des déclarations et contre déclarations d’enseignants, de « grandes plumes » et de politiques. Mais il me semble qu’à part des incantations très générales sur l’école républicaine, ce qui est proposé ne répond pas au problème principal.

Ce problème, c’est de ne pas laisser la moitié de chaque promotion au bord de la route sans faire baisser le niveau pour les autres. La discussion sur les programmes, pour importante qu’elle soit, est secondaire par rapport cet enjeu, qui est primordial à la fois pour les élèves et pour l’économie française.

Autrement dit, l’école publique est un vaste Titanic où un lieutenant peaufine les menus des repas de la semaine prochaine, sous l’œil attendri du capitaine et les protestations indignées des cuisiniers et des gourmands. Le capitaine ferait mieux de s’occuper d’éviter les icebergs et de s’assurer que les canaux de sauvetage seront à la portée de tous et non des seuls passagers de première classe.

Quel est le vrai problème ?

En effet, aujourd’hui, l’école ne fait progresser que « les élèves de première classe », soit environ la moitié des élèves (selon l’enquête PISA 2012), les autres étant condamnés à la noyade sociale, c’est-à-dire au chômage ou à la précarité car sortant du système sans bien maîtriser le français, et encore moins le reste des connaissances basiques. Le tout dans un « collège unique « pour que chaque citoyen reçoive la même instruction jusqu’à la 3e » et que se réduisent ainsi les inégalités.

Les enquêtes ne cessent de souligner la baisse continue du niveau des élèves, avec par exemple la 25ème place dans le classement PISA 2012 en lecture et mathématiques. De plus, avec 130 Milliards d’euros (7 % du PIB), notre pays dépense tous les ans pour l’éducation 30 Milliards de plus que l’Allemagne, 16ème du classement Pisa , et 2.2 points de son PIB de plus que le Japon (4.8 % du PIB), qui se classe lui-même 7ème. Et cette baisse du niveau français se fait à inégalité croissante : l’origine sociale pèse plus que partout sur les destins scolaires. Or ce n’est pas un accident. « Il est inhérent à un système qui a globalement conservé la structure et l’organisation adaptées à la mission qui lui a été assignée à l’origine : trier et sélectionner «  (p.161 du rapport de Jean-Paul Delahaye, mai 2015).

Des proclamations incohérentes

Tout cela ne sera pas résolu en retouchant les programmes : faire plus ou moins de latin, d’allemand, étudier l’islam et le christianisme sont certes des sujets intéressants et importants, mais ce n’est pas le problème principal. Cela passe par dessus la tête d’au moins la moitié des élèves.

D’ailleurs, les partisans comme les adversaires de la réforme commencent par des textes fort bien écrits rappelant ce que devrait être « l’école républicaine ». Mais, même du côté des partisans de la réforme, on ne voit pas bien le lien avec les mesures prises, et du côté des adversaires les analyses varient du tout au tout.

Les adversaires « traditionalistes » s’alarment de la baisse du niveau (indiscutable) et pensent que les égalitaristes veulent ramener ce niveau à celui des moins bons : « tous égaux, tous illettrés ».

En face, on trouve ceux qui s’intéressent aux élèves largués, mais pour en déduire qu’il faut encore plus d’égalitarisme : ils exigent « à Vitry et à Neuilly, un même droit à l’éducation » et dénoncent  » la préférence collective pour l’inégalité  » (rapport Delahaye). Ce souci est en principe celui du gouvernement, mais qui se voit reprocher la timide autonomie proposée par la nouvelle loi, car inégalitaire par nature.

Et puis, il y a les amateurs de synthèse qui parlent « de l’excellence pour tous », sans que ça ait un lien avec les mesures concrètes annoncées.

Que fait-on à l’étranger ?

Nous ne sommes pas les seuls à avoir une école publique qui n’arrive pas à remplir son rôle auprès de la partie déshéritée de la population.

Aux États-Unis le problème est aigu, et une grande partie de la population noire ne profite pas de l’enseignement qu’elle suit, comme d’ailleurs de nombreux autres citoyens. D’où, depuis plusieurs années, la multiplication d’écoles « à charte » autonomes dont un grand nombre sont financées par « des coupons » (chèques-éducation distribués aux familles en contrepartie de l’impôt qu’elles payent pour l’enseignement public). La Grande-Bretagne a un système de philosophie analogue, « les académies ».

Dans ces deux pays, l’amélioration les résultats des élèves défavorisés serait spectaculaire d’après The Economist qui suit cette question depuis l’origine. Mais le nombre d’écoles est trop restreint pour influer sur les résultats nationaux. Par ailleurs, l’opposition des enseignants du public reste très forte.

Lors des toutes récentes élections britanniques, aucun des partis n’a cependant remis en cause cette réforme.

En France, le remède est idéologiquement interdit

En France aussi, il y a des écoles expérimentales (Montessori, Vitruve, Espérance banlieues…), mais en nombre plus réduit. Leurs si critiques estiment que l’égalité passe par l’uniformité nationale. Or expérimentation implique décentralisation et autonomie.

« Autonomie », voilà, le grand mot lâché ! C’est un épouvantail ! Dans la loi, il s’agit d’un minuscule pas dans cette direction avec une petite plage d’horaires dont le contenu peut être fixé localement. Mais pour les égalitaristes, c’est « un principe libéral », réaction idéologique cachant la crainte que des  » pouvoirs accrus   » soient donnés aux chefs d’établissement.

Mais faut-il vraiment tout bloquer pour éviter une hiérarchie qui existe dans les organisations du monde entier ? Le chef peut certes être mauvais, dans ce cas il faut en changer et le meilleur indicateur est la concurrence, et « concurrence » implique « libre choix ». On essaie de le bloquer en France par la carte scolaire et en limitant le nombre d’enseignants du secteur privé sous contrat, l’empêchant ainsi d’accueillir les très nombreux élèves qui demandent à y entrer. Pourquoi ? Sous prétexte de laïcité, il s’agit en fait de bloquer un modèle d’école plus autonome et plus adaptée à chaque « clientèle » (encore un mot idéologiquement affreux !).

Aujourd’hui l’UMP souhaite « un collège diversifié » au grand dam des égalitaristes : « le collège est considéré comme une gare de triage « , et  » Quand je lis “diversifié”, je comprends sélection précoce. Qui sera orienté vers la mécanique ou la technologie, sinon les enfants d’ouvriers ? «  À mon avis, ce genre remarque d’une part condamne à rester dans la catastrophique uniformité actuelle, et de l’autre illustre un mépris pour « la mécanique ou la technologie » et l’ignorance des emplois bien rémunérés qu’elles procurent … si l’enseignement n’en est pas trop décalé de ce qui se fait en entreprise.

Dans le même esprit, on note l’hostilité à l’apprentissage, malgré les leçons des modèles suisses et allemands qui permettent aux deux tiers des jeunes de trouver une formation puis un travail. Remarquons que ce qui reste l’apprentissage en France est de plus en plus suivi par les étudiants des grandes écoles, qui sont des établissements autonomes… Le fond du problème est que ce modèle allemand et suisse institutionnalise le rôle des entreprises dans l’organisation de cette scolarité. C’est, disent ses adversaires, mettre les élèves « sous l’influence des capitalistes », sans parler des craintes de certains enseignants des filières professionnelles pour leur carrière. Une fois de plus, les préjugés idéologiques et corporatistes l’emportent sur l’intérêt des élèves. Et la crispation politique est d’autant plus forte que l’on voit réapparaître chez certains acteurs du Medef ou de l’opposition « l’apprentissage dès 14  ans, tout en conservant des passerelles pour revenir vers la filière générale « .

Conclusion

Bref, au niveau des grands principes, l’opposition est idéologique. Tout doit être une occasion de « réduire les inégalités » L’impôt, la politique familiale ou du logement, et, ici, l’éducation.

Or en voulant courir deux lièvres à la fois, on échoue des deux côtés : non seulement l’objectif principal n’est pas atteint, mais les inégalités perdurent ou s’aggravent. Les impôts font fuir les cadres supérieurs et les entrepreneurs, ce qui accroît le chômage, le rabotage de la législation familiale pèse sur les actifs et les retraites, la réglementation du logement accroît à la fois le chômage et le nombre de mal-logés.

Quant à l’enseignement, son objectif devrait être permettre à chacun d’aller au maximum de ses possibilités, ce qui déjà ambitieux. Dire qu’il doit en plus réduire les inégalités culturelles et sociales complique encore le problème. Le résultat est une moins bonne formation et une aggravation des inégalités. La solution me semble être une adaptation au terrain, donc l’autonomie.

Je sais que les égalitaristes dénoncent « une l’école publique à l’anglo-saxonne: le minimum pour les catégories sociales défavorisées et une école privée, sous contrat, mais aussi sous forme de cours de soutiens, de prépas privées, qui forme l’élite » sans réaliser que c’est cette obsession égalitariste qui est la cause de cette évolution. Ils dénoncent également « qu’il ne s’agit plus de transmettre des savoirs à la génération future mais d’acquérir des compétences soi-disant nécessaires au marché du travail ».

C’est oublier que la pire des inégalités, c’est le chômage.

Yves Montenay
@yvesmontenay

 

 

 

 

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