Qu’elles sont belles les statistiques chinoises ! Une croissance de 7 à 10 % par an ! Pourtant, l’immobilier puis la bourse ont plongé. Ces statistiques étaient regardées de près car la Chine pèse lourd dans les entreprises et sur l’activité mondiale. Les importations chinoises déterminent le prix des matières premières et ont donc un fort impact sur l’économie africaine, australienne et bien d’autres.

Notre connaissance chiffrée de la Chine a certes progressé : nous sommes passés d’une longue période d’ignorance crasse, puis d’analyses délirantes (le pays rêvé des maoïstes occidentaux alors que le pays s’enfonçait dans la famine et les désordres), pour aboutir aujourd’hui à une période d’admiration justifiée, mais exagérée. Les statistiques vous dis-je !

Un moteur de croissance à bout de course

Il y a un an et demi, pour réagir à cette admiration, j’avais publié :  » Quand la Chine s’effondrera » . Je me fondais sur des mécanismes économiques généraux, pas sur des statistiques, et montrais que la très forte croissance chinoise était la conséquence d’un état transitoire : le rattrapage. En effet, suivre le modèle de développement occidental comme l’ont fait les voisins de la Chine, dont trois sont chinois (Singapour, Taiwan et la Corée) est facile : le niveau technique est quasiment offert : 1 000 $ pour un ordinateur qui résulte du travail de centaines de milliers d’ingénieurs et techniciens pendant des dizaines d’années, tandis que les modes d’organisation des entreprises et des États sont dans le domaine public.

Pour se développer, il suffit donc de maintenir l’ordre public, de généraliser l’éducation, d’ouvrir le pays et laisser les entrepreneurs entreprendre. La Chine l’a partiellement fait, contrairement à l’Inde et à certains pays africains. Quand un enfant de paysans produisant peu, mais alphabétisés, devient ouvrier d’un sous-traitant d’Apple en travaillant 70 heures par semaine, il n’est pas étonnant d’avoir une croissance qui paraît extraordinaire.

Mais on voit les limites du système : une fois la campagne vidée, ce moteur de croissance s’arrête, le rattrapage se termine, et il faut trouver autre chose. D’ailleurs, les Chinois sont en train d’en prendre conscience, car, après l’immobilier, la bourse chinoise vient de perdre 30 % en quelques jours. Pourquoi la plupart des statistiques étaient-elles en retard sur la réalité ?

Des statistiques « à la Churchill »

Ce grand homme disait : « je ne crois que les statistiques que j’ai truquées moi-même ».

Les statistiques sont un outil indispensable, mais peu fiable. Il y a à cela des raisons générales, valables pour toute la planète : les PIB n’ont pas grande signification, car ils sont l’agrégation des comptabilités d’entreprises (de qualité variable) et du travail des administrations évalué au prix de revient (!). Ces acteurs comptabilisent en investissement ce qui est en réalité un gâchis, comme un gratte-ciel inoccupé ou un TGV vide, pour prendre des exemples qui se multiplient. De plus, ils ne comprennent pas d’autres facteurs importants, comme la pollution. Sans parler de la difficulté à collecter des données fiables.

Et en Chine, comme dans beaucoup d’autres pays, les statistiques sont politiques : il faut à tout prix afficher 7 % de croissance en 2015, ce qui est déjà moins que les années précédentes. Donc chaque échelon administratif gonfle les chiffres fournis par l’échelon inférieur pour se faire bien voir (ou cacher une bourde). C’est un phénomène qui a toujours été massif dans les pays communistes, mais aussi ailleurs : même en démographie, où les statistiques sont beaucoup plus simples qu’en économie, il a fallu diviser par deux la population du Nigéria, chaque province ayant gonflé le chiffre de sa population pour avoir une plus grande part de la manne pétrolière fédérale !

Les experts des questions chinoises sont conscients de cette « imperfection » statistique, et cherchent des recoupements, par exemple avec la consommation d’électricité dont l’évolution est beaucoup moins spectaculaire. Mais là aussi il faut interpréter : cette consommation n’est pas forcément liée à la croissance si celle-ci vire vers les services ; elle confirme aussi indirectement que certains actifs, bien que comptabilisés dans la croissance, ne consomment pas et sont donc inutilisés.

Je signale l’excellent numéro 3144 de « La Chine dans l’impasse », problèmes économiques daté de la deuxième quinzaine de juin 2015 et dont j’ai tiré les quelques chiffres ou constats de cet article. Cette revue est extrêmement sévère, mais curieusement, les risques élevés qu’elle décrit ne mèneraient qu’à une croissance chinoise de 5 % au lieu de 7. Je pense que la réalité peut s’avérer bien pire. Je persiste donc à penser que l’observation des mécanismes généraux est plus pertinente que les statistiques économiques, car ils sont puissants à long terme et très difficiles à modifier.

Trois données de fond

Ainsi, trois problèmes aggravent cette fin du rattrapage chinois, la démographie, la qualification et la pollution. Ils sont fondamentaux, d’autant qu’ils ont une grande inertie.

1) La démographie : là aussi, le flou existe, mais il est bien moindre que pour les autres données. La population chinoise commence à diminuer, et de façon économiquement négative, car l’augmentation du nombre de retraités est supérieure au nombre de jeunes qui les remplacent, et ça ne fera que s’accentuer : la génération des 50-55 ans, celle dont la composante « ouvrière » prend sa retraite à 55 ans est de 124 millions de personnes, tandis que le nombre des 20-25 ans (donc les nouveaux actifs d’aujourd’hui ou demain) ne sont que 110 millions et seront moins de 100 millions dans 10 ans.

Les remèdes sont simples, mais politiquement difficiles :

– Arrêter la politique de l’enfant unique (qui n’a été qu’atténuée, car l’administration qui la met en œuvre est puissante et tient à son pouvoir de chantage sur les parents), mais, même si on le faisait maintenant, il faudrait attendre plus de 20 ans pour que ces bébés supplémentaires arrivent sur le marché du travail.

– Et reculer l’âge de la retraite, alors que les gouvernants craignent par-dessus tous les problèmes sociaux.

Cette diminution qui s’amorce de la population active nous mène à une deuxième question, sa qualification.

2) Quand il y a moins d’actifs, la croissance ne peut durer que si la qualification s’améliore. Certes, elle progresse avec la multiplication impressionnante des établissements de formation d’ingénieurs et de techniciens, qui s’ajoute à l’apport des entreprises étrangères et à la diffusion des nouvelles technologies. Mais il faut que cette qualification progresse suffisamment vite pour compenser les hausses de salaire (10 à 20 % par an depuis 15 ans), car d’autres pays sont maintenant plus compétitifs pour les opérations courantes.

Et surtout il faut une pyramide des compétences complète, avec notamment des créatifs et des scientifiques de haut niveau. Or nombre d’entre eux ont le goût et le besoin de la liberté intellectuelle, et parfois politique, surtout chez les jeunes. Ces futurs créatifs et scientifiques ne reviennent donc souvent pas de leurs études à l’étranger, tandis que ceux qui restent sont souvent stérilisés par la répression intellectuelle. Bref la Chine n’a pas imité complètement le modèle occidental, qui comprend notamment la démocratie et la libre confrontation des idées.

3) Le troisième problème est celui de la pollution, à laquelle on peut associer une nourriture qui devient malsaine et souvent dangereuse. Elle a déjà conséquences multiples : des émeutes, des coûts importants pour la limiter, une mauvaise image du pays et une raison supplémentaire pour les cadres de le quitter, s’ajoutant à l’absence de liberté et à la crainte des sanctions pour corruption. Sans parler des investisseurs et cadres étrangers qui se feraient plus rares à Pékin et dans les zones les plus polluées.

Je répète qu’il s’agit de facteurs puissants, mais de long terme. À court terme, beaucoup d’éléments positifs ou négatifs peuvent accélérer ou retarder la catastrophe. La baisse des prix du pétrole est un ballon d’oxygène pour la Chine, tandis que les gigantesques mauvaises créances, contrepartie des investissements douteux, sont un boulet. La question qui taraude la planète est celle d’un ralentissement important de l’économie chinoise (qui me paraît inévitable), voire d’un effondrement (qui me paraît possible). La réponse n’est pas dans les chiffres, mais dans l’examen attentif des mécanismes en jeu : allez parler aux Chinois avant de plonger dans les statistiques.

Article également publié dans le Cercle Les Echos.

Sur ce thème, lire aussi sur ce site : Chine, fausse croissance donc fausse crise ?
ou encore l’article de Justin Delépine pour La Croix : Le chiffre de la croissance chinoise est-il politique ?

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