L’histoire nous montre que la gestion du temps est à la fois une cause et une conséquence du développement, comme nous allons l’illustrer en en analysant les principales étapes.

Les temps traditionnels

Le rythme social a d’abord été celui du temps astronomique pour le religieux : quoi de plus magique que de prévoir une éclipse ! Voilà de quoi asseoir son autorité et sa religion. Mais religieux et politique sont souvent liés, et les gouvernants se sont emparés de la gestion religieuse du temps.

Pour l’agriculteur, qui a longtemps représenté dans la plupart du pays la grande majorité de la population, ce qui compte c’est le rythme des saisons, et donc la hauteur du soleil.

Mais dans d’autres pays, par exemple l’Arabie pré-islamique puis musulmane, les agriculteurs étaient moins nombreux et surtout moins puissants que les caravaniers commerçants et guerriers. Ces derniers ont donc privilégié la lune, leur guide dans la fraîcheur nocturne du désert. D’où le calendrier musulman, lunaire et donc en décalage éternellement croissant par rapport au calendrier romain puis grégorien et maintenant occidental. Mais dans certains pays non désertiques devenus musulmans, les agriculteurs ont conservé des rémanences solaires, par exemple romaines dans le calendrier populaire marocain.

Les échanges, première étape du développement

Le début du développement économique passe par des échanges, entre fonctions sociales (sédentaires et nomades par exemple) ou entre régions (vente de nourriture aux habitants d’une région minière par exemple). Ou tout simplement entre pays ayant une agriculture, un élevage ou un artisanat différents.

Mais vendre un mouton au comptant dans un marché local pour approvisionner les citadins n’est pas la même chose que de le livrer dans trois mois dans une autre région. Il faut du temps, il y a des risques. Et ces derniers sont non seulement sécuritaires ou sanitaires, mais aussi financiers : comment le vendeur peut-il s’assurer du paiement, comment l’acheteur peut-il s’assurer de la livraison ?

L’invention de l’écriture a permis de résoudre partiellement ces problèmes de décalages spatio-temporels. L’écriture aide en effet à réduire le risque financier en laissant une trace du contrat puis de la livraison. Au passage elle permet de tenir compte du prix du temps car se nourrir dans trois mois est moins urgent, donc moins coûteux au moment de la décision, que de se nourrir immédiatement. Ce fut l’invention de l’intérêt. Et comme en pratique il est difficile de dissocier le prix du temps du prix du risque, on constate des taux d’intérêt élevés dans les économies « primitives ». Ce terme n’a aucun sens péjoratif mais illustre seulement la grande importance des risques notamment sanitaires et sécuritaires dans les sociétés moins rôdées que les sociétés occidentales actuelles.

Ainsi la gestion du temps généra l’écriture, laquelle est l’une des bases du développement, tant économique qu’humain. Outre le développement des échanges, l’écriture a en effet transformé la vie politique et culturelle et permis de faire fonctionner des organisations administratives, militaires ou autres. Le fossé s’est creusé entre les peuples la maîtrisant et les autres. Deux l’illustrations en sont l’implantation des Romains en Gaule et beaucoup plus tard celle des Européens en Afrique subsaharienne. Cette dernière leur fut beaucoup plus aisée que celle dans les vieilles civilisations asiatiques maîtrisant l’écriture depuis des millénaires, et ayant donc notamment une administration fiscale alimentant des forces militaires. L’écriture permettant par ailleurs une meilleure gestion du temps, comme nous le verrons ci-après, cette dernière généra à son tour des progrès du militaire, de l’économique et de la finance … Et l’incompréhension des religieux

La divergence avec le religieux

L’une des conséquences de cette invention marchande de l’écriture est un conflit entre le temporel et le spirituel. Le premier exige un prix de temps et des risques, le second dit que le temps n’a pas de prix puisqu’il appartient à Dieu : Saint-Augustin et Mahomet nous l’ont rappelé. On pourrait aussi opposer le temps religieux de la prière et de la méditation à celui des classes productrices soumise à l’obligation de bien articuler dans le temps ses différentes actions (prévoir les transports, la nourriture ou l’équipement à tel endroit et  telle date, et beaucoup d’autres choses dans les économies plus sophistiquées). Ces classes productives n’ont pu se contenter de « Dieu y pourvoira ».

Les historiens du long terme verront dans cette contradiction un facteur de laïcisation, ou, là où la pression religieuse est trop forte, un facteur de double discours de certaines autorités religieuses. D’où des réactions violentes lorsque ce « réalisme » ou ces accommodements sont considérés comme des trahisons de la religion originelle. L’histoire des islams et des christianismes abonde en péripéties de cette nature, la plus connue en Occident étant celle qui a mené à l’apparition du protestantisme, qui a notamment su allier la réussite et le salut.

Les militaires et les entreprises

Les militaires, présents eux aussi depuis les origines, sont d’abord des gestionnaires de l’espace-temps, tant stratégique que tactique.

La brillante campagne d’Ulm menée par Napoléon en 1805 est d’abord un modèle de gestion du temps. L’armée française était massée sur la rive de la Manche pour un éventuel débarquement en Angleterre lorsque l’armée autrichienne l’attaqua par l’est. Il fallut faire basculer entièrement le dispositif militaire puis faire converger plusieurs armées par des chemins différents en y prévoyant l’approvisionnement nécessaire à chaque étape, notamment en chaussures, de manière à ce que ces armées arrivent au moment choisi autour de la ville d’Ulm, où l’armée autrichienne fut capturée sans combat. De même, la bataille d’Austerlitz qui a suivi supposait que l’aile gauche de Napoléon, volontairement faible, soit renforcée à temps par des renforts venant de Vienne. Waterloo par contre a été une suite de dérapages de la gestion du temps. Et l’on connaît le poids du calendrier dans les catastrophiques campagnes de Russie du même Napoléon et plus tard d’Hitler.

Cette importance de la gestion militaire du temps a généré toutes sortes de réflexions et le perfectionnement des méthodes qui a rejailli sur les sociétés civiles. Réciproquement les militaires furent de leur côté très attentifs à l’efficacité technique et organisationnelle du secteur privé. Le tout, comme nous allons le voir maintenant, pour le plus grand bénéfice du développement.

Le développement économique

Nous avons décrit plusieurs facettes du processus de développement, et pouvons maintenant passer à une vue plus synthétique de sa partie économique. On pourrait la définir comme la mise à disposition de chacun de plus en plus de biens et de services. Cela implique que chaque producteur (au sens large, y compris les producteurs de savoir que sont les enseignants et les chercheurs) puisse en fournir davantage. Et cela dans un temps productif donné, mettons 100 000 heures dans une vie humaine (moins au Nord, davantage au Sud).

Produire davantage en moins de temps, c’est augmenter la productivité horaire. Cette augmentation de la productivité est liée à une gestion de plus en plus rigoureuse et serrée du temps.

Cela d’abord par les progrès de l’organisation : on pourrait écrire une histoire de la recherche du meilleur usage de la hiérarchisation et de l’autonomie. Au niveau ouvrier, elle comprendrait le passage de la manufacture au fordisme (gestion stricte et hiérarchisée d’un temps fractionné) puis au toyotisme (autonomie permettant de réduire les « délais intermédiaires »).

Parallèlement, des outils de cette gestion du temps se sont peu à peu mis en place. Notons l’apparition du planning qui aurait trouvé sa forme actuelle dans les entreprises américaines du XIXe siècle. C’est une invention très simple et qui a eu cependant d’importantes conséquences économiques et organisationnelles, donc politiques en contribuant à la puissance des États-Unis.

De même nature est « l’emploi du temps » dont les établissements d’enseignement connaissent la difficulté, pourtant infiniment moins grande que dans les établissements industriels. Avant l’arrivée des ordinateurs on constatait nombre de salles vides et de matériels inutilisés, pendant qu’une partie des acteurs attendaient que d’autres se libèrent.

Cette optimisation des emplois du temps est l’ancêtre du « chemin critique ». Il s’agit dans les chantiers complexes, et ils le sont de plus en plus, de faire en sorte qu’aucun retard de livraison ne bloque le chantier, mais qu’aucun matériel ne reste inutilisé ou ne soit livré trop tôt, ce qui est souvent difficile à concilier. Je passe sur les techniques d’optimisation de cette question, qui ont largement contribué à diminuer le coût des grands chantiers (Bouygues a été un précurseur mondial dans ce domaine). Cela vaut aussi pour les opérations militaires modernes complexes, ce qui explique l’avantage (momentané ?) des armées occidentales en dépit du faible nombre d’hommes engagés sur le terrain.

Les trois mondialisations

Un autre progrès massif de la meilleure utilisation du temps couplé au progrès technique est celui du transport des marchandises, des hommes et des informations. On évoque souvent à ce propos les trois mondialisations :

– celle de la Renaissance qui a permis à l’Occident de s’installer dans la plus grande partie du monde et de dépasser économiquement et donc militairement les autres grands pôles civilisationnels (Chine, Inde et monde musulman),

– celle du XIXe siècle avec ses nouveaux progrès techniques et organisationnels qui ont notamment facilité la deuxième grande vague de colonisation

– et enfin la mondialisation actuelle dont le symbole est l’Internet qui a fait tomber à zéro le coût marginal de la circulation mondiale des informations et des données.

Il n’est pas question ici d’autre chose que d’efficacité économique et de progrès du niveau de vie, la pauvreté ayant concomitamment massivement reculé, surtout en Chine. À chacun de voir si le développement humain en a ou non profité.

 

L’emploi du temps professionnel individuel a évolué parallèlement : je peux témoigner que les retards des rendez-vous, qui sont la règle dans les pays les moins développés disparaissent peu à peu au fur et à mesure l’augmentation du niveau de vie. C’est à la fois une nécessité technique pour l’efficacité générale, et la contrepartie de la moindre pauvreté : le temps de chacun est devenu cher et il ne faut pas le gaspiller.

La sophistication corrélative de la vente du temps et des risques

Ce temps devenu cher est maintenant massivement acheté et vendu : on cote les taux d’intérêt dans des bourses à larges marchés, là où l’intérêt est légal, ou par des voies détournées lorsqu’il est interdit par la religion. On pourrait évoquer la finance actuelle avec l’assurance, les marchés à terme et la cotation des risques. Il s’agit d’outils puissants, apparus spontanément, mais aux effets mal connus même par les professions concernées, comme l’a illustré la crise financière de 2008-2009.

Par ailleurs l’intérêt permet l’actualisation (ramener les recettes et dépenses futures à leur valeur d’aujourd’hui), maintenant d’usage général dans les entreprises, ce qui a considérablement amélioré leurs choix économiques. Mais remarquons qu’elle est moins utilisée par le grand public et donc par les politiques.

Le conflit des temps

On pourrait résumer tout cela en évoquant une lutte millénaire entre le temps humain, tant individuel que religieux et le temps économique.

Le premier est très précieux par son irréversibilité et sa fuite rapide, ce qui est peut-être une des raisons de la programmation religieuse de l’homme. Il n’a pas de prix, et on ne peut ni l’acheter ni le vendre. Le temps économique, lui, massivement acheté et vendu, s’est imposé, comme l’illustre la quasi généralisation du calendrier occidental.

Le développement est donc intimement lié à la gestion du temps. Comme l’ont dit depuis longtemps les Américains : « le temps c’est de l’argent », mesure -économique- de toutes choses. Ils choquent ainsi un reste du monde plus traditionaliste et des Européens plus « intellectuels ». Et pourtant, la racine de ce comportement américain est la religion…


Une communication d’Yves Montenay : « Le temps et le développement : une illustration historique »

à l’Annual Conference TIME AND CULTURE / TEMPS ET CULTURE
of the International Society for Cultural History (ISCH)
University of Bucharest, Romania, 7-10 September 2015

 

 

 

 

 

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