Après les attentats, parlons de l’état d’esprit des musulmans français et rappelons que la France n’est qu’un petit élément du panier de crabes syrien. Par ailleurs, voici un bref croquis du Maroc d’où je reviens.

La presse française et internationale, y compris celles des pays musulmans, a analysé de manière approfondie le déroulement des attentats et les réflexions qu’ils suscitent, notamment sur le pourquoi de la radicalisation des jeunes. Il n’y a donc pas grand-chose à ajouter.

Personnellement j’ai retenu les points suivants :

– ce n’est pas un problème économique, car les islamistes sont d’origine très variées, y compris des diplômés de l’enseignement supérieur. Le très réel problème posé par le chômage élevé des musulmans français, chômage lui-même du à une formation insuffisante, au manque de relations et à des discriminations très réelles, se traduit par de la grogne, éventuellement des vols et des trafics, mais non par une radicalisation qui semble avoir des causes individuelles ; sinon il n’y aurait pas quelques centaines d’apprentis terroristes, mais au moins 1 million,

– la réaction des musulmans de France a été beaucoup plus unanime et patriotique (« nous sommes français ») qu’après les attentats contre Charlie hebdo, puisque cette fois « il n’y avait pas de raison (le blasphème) », que tout le monde était visé, y compris les musulmans (à l’étranger, les mêmes terroristes massacrent surtout des musulmans). Ce patriotisme s’est illustré par des drapeaux français et le fait de chanter la Marseillaise,

– pour la majorité des musulmans de France, et du Maroc où je suis actuellement, ces terroristes « ne sont pas musulmans, même s’ils se réclament de l’islam » ; ils expliquent cette contradiction en affirmant : « Ces terroristes ne connaissent pas le Coran ». Il y a du vrai, par exemple beaucoup d’apprentis terroristes francophones sont incapables de le lire en arabe (qui est la seule version « officielle ») et apparemment ne l’ont pas lu en français non plus. Pour cette majorité des musulmans de France, la solution serait donc une meilleure éducation religieuse. Néanmoins, une minorité pense que cette réaction occulte une réalité désagréable, à savoir qu’une interprétation violente de l’islam est possible, et qu’il faut donc faire évoluer le dogme. D’autres enfin quittent tout simplement l’islam, souvent sans le dire, pour des raisons familiales.

Et maintenant, la guerre ?

En juillet, j’avais constaté qu’on ne lui faisait pas vraiment la guerre. Depuis sont arrivés les Russes et les attentats de Paris, et théoriquement, cette fois, on s’y met. Mais en pratique il est trop tôt pour le dire. Le président français, certes, s’agite, mais aura du mal à rendre efficace une coalition hétéroclite et plus encore à avoir un appui concret des autres Européens, tandis que Poutine est en situation plus délicate qu’il n’y paraît (voir à ce sujet « La Syrie, Poutine et l’EI, un problème mal posé » ainsi que « Poutine et Erdogan, une gloire très provisoire »). Depuis, il a perdu un avion avec ses 200 et quelques touristes, puis un chasseur-bombardier abattu par les Turcs. D’ailleurs, après avoir encaissé le gain médiatique de son coup d’éclat et sauvé Bachar, il s’est rapproché des Occidentaux et de l’Arabie. Il serait logique qu’une sorte de cessez le feu officieux avec les rebelles soutenus par l’Occident, couplé d’une maladie diplomatique éloignant Bachar permette de concentrer les forces de tous sur l’EI.

Mais la logique en Orient …

Deux colloques, un sur l’Humour en politique rencontre-montenay-IURS(« Humoresques ») et l’autre sur « La Croissance » à l’Institut Universitaire de Recherche Scientifique, organisés à Casablanca et Rabat, ont été l’occasion pour moi de retourner au Maroc.

Le Maroc

Je vais souvent au Maroc, grand pays très varié par ses paysages, ses populations et ses langues. Comme partout au Sud, les quartiers « occidentalisés » égalent ou dépassent les quartiers analogues des villes du Nord en qualité de décor urbain, habillement et belles voitures. Ce décor s’étend au fil d’avenues très soignées, même si les quartiers environnants le sont moins. C’est le décor qui cache la misère disent les uns, c’est un progrès continu disent les autres. Les deux sont vrais, car le Maroc part de très bas.

Avant l’arrivée des Français en 1912, c’était un des pays les plus isolés, et donc un des retardés du monde arabe. Lyautey (1912-1925), eu donc l’intelligence d’être à la fois protecteur des traditions, sultan compris, et introducteur de la modernité.

Maroc-infolettreEn 1912 l’analphabétisme était général. La France aurait dû y remédier, direz-vous. Elle a commencé, mais cet énorme effort était-il possible à une époque où elle avait de nombreux autres pays africains « sur les bras », et devait faire face à deux guerres mondiales et à la grande crise des années 30 ?

L’alphabétisation à grande échelle ne s’est mise en place que très progressivement, avec de nombreux enseignants français notamment à l’époque de « la grande coopération » qui a suivi l’indépendance en 1956. Puis est venue la catastrophe de l’arabisation, « catastrophe » étant le mot employé aujourd’hui par les Marocains de tous tendances, y compris ceux qui en étaient partisans. Au problème de qualification des enseignants s’ajoute le fait que la langue de l’école, l’arabe moderne, n’est la langue maternelle de personne, ni des Berbères ni des « Arabes » dont le « dialectal » diffère nettement l’arabe officiel. Finalement le Maroc dépense beaucoup pour son éducation, mais le résultat est décevant. Bien sûr cela pèse sur le développement et explique en partie la pauvreté.

Un autre frein a été la « marocanisation » qui a suivi l’indépendance. Certes elle a été menée de manière beaucoup moins brutale qu’en Algérie et en Tunisie, mais elle a néanmoins entraîné le départ d’une partie des élites, françaises, musulmanes et juives (pour ces dernières, cela s’est ajouté au conflit israélo-arabe). Comme dans d’autres pays du Sud, beaucoup se sont imaginés que le départ « des riches » libérerait des places, mais il ne suffit pas de s’installer dans un fauteuil pour faire tourner une entreprise. Aujourd’hui encore, des ruines industrielles et agricoles témoignent du gâchis d’alors.

La marocanisation a été levée en 1973, les entreprises françaises sont venues ou revenues, et le développement a progressivement repris, mais reste freiné par une formation insuffisante et quelques choix économiques discutables.

Revenons à l’initiateur, Lyautey. Son souvenir s’efface tant chez les Français que les Marocains. Pourtant c’est lui qui, avec de nombreux autres officiers de son époque et ces religieux érudits que furent les « Pères Blancs », s’est attaché quasi sentimentalement aux Marocains et est pour beaucoup dans la continuité des bonnes relations avec la France jusqu’à aujourd’hui. Peu de Marocains savent que sur le cercueil de Lyautey aux Invalides, non loin de celui de Napoléon, figure à sa demande une inscription en arabe que l’on peut résumer par : « Je suis fier d’avoir servi le grand peuple marocain ».

Une illustration de ces bonnes relations est la francophonie. Environ les deux tiers de la population parleraient plus ou moins français d’après le dernier recensement. L’implantation de nombreuses entreprises françaises en est à la fois une des causes et la conséquence. Le secteur privé, et une partie du secteur public, fonctionne en français ou est bilingue. Cependant, le français est attaqué en haut de la pyramide sociale par l’anglais (comme en France), et à tous les niveaux par les médias arabophones moyen-orientaux. L’usage de l’anglais vient des hommes d’affaires étrangers ou des « hommes de Bruxelles » qui se sentent moins obligés que par le passé de travailler en français, mais aussi de certains Français qui, par snobisme ou par « simplification », travaillent en anglais dans tous les pays, France comprise. C’est navrant, non seulement pour notre langue mais aussi pour les autres entreprises françaises et pour le Marocain moyen qui voit se dévaloriser ainsi sa formation.

Néanmoins la francophonie semble continuer à se consolider, par tradition familiale, par nécessité économique dans la plupart des métiers et par les contacts humains : travailleurs, touristes et retraités français, et Marocains revenant de France passer leurs vacances au pays, ainsi que de nombreux couples mixtes, y compris, maintenant, de Marocaines avec des non musulmans, bien que ce soit théoriquement interdit religieusement.

Autres faits nouveaux :

  • suivant l’influence du charismatique premier ministre islamiste, modéré mais islamiste quand même,  on constate la multiplication des foulards sur les têtes féminines, à la grande désolation de la génération précédente.
  • à noter également la présence croissante de Subsahariens francophones, étudiants, travailleurs réguliers ou clandestins, musulmans ou chrétiens : l’église évangélique du centre de Rabat est pleine à craquer d’originaires du Golfe de Guinée (de la Côte d’Ivoire au Gabon) attentifs au service en français. Les clandestins sont entrés au Maroc pour gagner la France ou à défaut un autre pays européen. L’Union Européenne a demandé au royaume les empêcher de traverser la Méditerranée et le paie directement ou indirectement pour cela. Le Maroc est donc un peu un immense « Calais ». Une partie des Marocains sont solidaires de ces migrants, une autre les accuse tous les maux …
  • Très importante également est la grande amélioration de la situation financière du pays grâce à la baisse des prix du pétrole. Elle n’est pas très remarquée par la population, car ce problème vital avait été caché par l’endettement. Il était temps, car on n’était pas loin de la faillite, et peut-être d’une mainmise totale sur le pays des « frères » des pays producteurs. Ces « barbares riches » agacent considérablement le petit peuple, plus encore que les fêtards occidentaux décadents de Marrakech. Mais les dirigeants sont tenus à la discrétion pour des raisons diplomatiques et financières.

Le grand souci actuel est la santé du roi, pilier de la stabilité du royaume.

Yves Montenay
Les Echos du Monde Musulman n°266 – 25 novembre 2015

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