Interview d’Yves Montenay pour Atlantico, 28 janvier 2016

De Calais au Danemark, l’Europe empêtrée dans le pourrissement accéléré de la situation

Quatre mois après le sommet européen censé apporter des solutions communes et coordonnées pour gérer la crise des réfugiés, la situation n’a pas évolué et a même empiré, signe d’un échec total de la stratégie migratoire européenne.

Atlantico : Quatre mois après le sommet sur les migrants ayant rassemblé les principaux leaders européens, où en est la crise migratoire ?

Yves Montenay : Il n’y a pas grand-chose de changé côté migrants. D’ailleurs le mot « crise » est trompeur puisqu’il laisse supposer qu’il s’agit d’un problème certes grave, mais momentané.
Or non seulement la situation en Syrie, mais également celle de l’Afrique et d’une partie de l’Asie vont générer des pressions migratoires encore plus importantes dans les années qui viennent.
Par contre, côté pays d’accueil, il y a une évolution de l’état d’esprit vers une fermeture encore plus grande (n’oublions pas que si l’Europe a l’impression d’être ouverte à l’immigration, les migrants ont l’impression qu’elle est terriblement fermée). En Allemagne il y a d’abord eu des difficultés matérielles pour enregistrer et accueillir tout le monde, notamment à Berlin, d’où une fermeture momentanée de la frontière. Ensuite il y a eu « Cologne », c’est-à-dire les agressions contre des centaines de femmes dans cette ville et dans d’autres villes allemandes perpétrées par « des jeunes d’allure arabe », qui semblent être en majorité des clandestins surtout marocains et accessoirement algériens, plutôt que les migrants. Mais le nombre de passeports syriens volés en circulation brouille encore plus la situation. Le Danemark, la Suisse et l’Allemagne viennent de restreindre l’accueil et de décider de saisir l’argent (au-delà d’une somme autour de 1000 € selon le pays) et des bijoux « non sentimentaux » des arrivants pour contribuer aux coûts de l’accueil.

Bref si le problème humain n’a pas changé, l’état d’esprit n’est plus le même.
Peut-on donc dire que ce sommet n’a servi à rien ?

A pas grand-chose en tout cas. Certes, il est toujours utile que des chefs d’État prennent conscience d’un problème, s’informent mutuellement et expliquent leurs positions respectives. Mais le problème est resté entier comme nous allons voir, d’où les réunions qui ont suivi, jusqu’à celle du 25 janvier.

Pourquoi cet échec ?

D’une part, parce que les positions étaient très divergentes. Un groupe de pays a  refusé tout net d’accueillir des réfugiés. Il s’agit des pays les moins riches de l’Union Européenne, ceux de l’Est, de la Pologne à la Roumanie.
D’autre part parce que la question n’a porté que sur un petit nombre de réfugiés, 160 000 sur environ 1 million de migrants, dont une proportion forte, mais inconnue, de réfugiés. Inconnue, car il faut instruire un dossier par famille de migrant ayant demandé l’asile pour décider s’il s’agit d’un réfugié. Ce chiffre d’un million est extrêmement grossier, car il est probablement gonflé par des doubles emplois, la même personne pouvant avoir été comptée dans chaque pays traversé, et il comprend une évaluation du nombre d’enfants qui sont mal recensés à l’entrée. Mais, même si ce chiffre de 1 million est surévalué, il ne le restera pas longtemps car les arrivées continuent à un rythme élevé. Enfin ce que deviendront les « non réfugiés » est un autre gros problème.

Comment est appliqué le plan européen de relocalisation des réfugiés ?

Ces 160 000 réfugiés ont été théoriquement répartis entre les pays membres par un système de quotas calculés sur la base du produit intérieur brut (PIB) du pays d’accueil, la taille de sa population, le nombre moyen de demandes d’asile qu’il a déjà traitées et son taux de chômage. Cela a donné 40 000 réfugiés à accueillir en Allemagne et 31 000 en la France.  Ce nombre a bizarrement été considéré comme « énorme » par certains, alors qu’il correspond à moins d’une personne pour chacune des 36 000 communes de France. Ce chiffre est également faible par rapport aux 200 000 personnes entrant en France chaque année depuis  longtemps par les voies légales d’immigration.L’Espagne a accepté un quota de 19 200, la Pologne a refusé le sien (11 900), les Pays-Bas ont accepté en principe 9 200 et la Suède ses 5 800, la Roumanie a refusé « ses » 6 400. Les autres pays n’ont qu’un petit nombre de milliers de personnes à accueillir.
En attendant, bien plus de 40 000 sont arrivés en Allemagne, et moins de 31 000 en France, pour autant qu’on puisse le savoir.

Comment le défi humanitaire est en train de basculer vers une immigration majoritairement économique

Quel est le problème ?

D’abord, comme dit, certains pays ne veulent accueillir aucun réfugié. D’autre part les opinions publiques des autres pays sont très divisées, une large partie étant réticente. Les événements de Cologne n’ont rien arrangé. Enfin les réfugiés préfèrent rester en Allemagne ou aller en Suède.
Que faudrait-il faire selon vous pour mieux gérer ce problème ?
Il n’y a pas de solution miracle, car l’Union Européenne n’est qu’un club de pays indépendants. Ces pays ont délégué à la Commission de Bruxelles certains pouvoirs, mais pas ceux en matière de migration. Rien ne peut donc se faire sans accord entre tous les États. Or on en est loin.

Par ailleurs l’accueil de ceux qui sont arrivés dépasse pour l’instant l’organisation de l’Allemagne et de la Suède, qui sont débordés. Non seulement l’accueil matériel (logement, distribution du nécessaire immédiat) a peine à suivre, notamment à Berlin, mais l’accueil administratif (qui bénéficie du droit d’asile et qui doit être rejeté) prend aussi du retard, de même que l’accueil psychologique, comme l’explication des règles de vie en Allemagne. Et cela bien que ces deux pays soient bien rodés, ayant ces dernières années déjà recueilli beaucoup de migrants : des centaines de milliers en Allemagne et des dizaines de milliers en Suède.
Il ne faut pas oublier que l’accueil est compliqué par le fait que la plupart des réfugiés ne parlent que l’arabe ou d’autres langues du Moyen-Orient, et ne connaissent en général pas l’alphabet latin, donc ne peuvent pas mémoriser des indications simples ni lire une adresse. Seule une minorité parle un peu l’anglais ou le français (les Maghrébins, qui ne sont pas des réfugiés), mais pas l’allemand ou le suédois.

Qu’a changé la réunion informelle des ministres de l’intérieur européens du 25 janvier au cours de laquelle les ministres ont engagé une procédure qui pourrait aboutir à ce que les contrôles aux frontières internes de l’espace Schenghen soient généralisés et rétablis pour au moins deux ans ?

Cette réunion illustre ce nouvel état d’esprit puisqu’on a envisagé la fermeture des frontières internes à Schengen pour deux ans. En pratique il s’agit surtout de la Grèce qui est débordée et ne trie pas les arrivants entre réfugiés (ou plus exactement les personnes demandant ce statut) et les autres migrants, qui doivent être rapatriés. L’agence Frontex, qui, comme son nom l’indique, est chargée du contrôle des frontières extérieures de l’Union Européenne, a reçu des moyens accrus et est en train d’organiser un « hotspot » pour faire ce tri. Tant que cela n’est pas fait, les pays « en aval » de la Grèce devraient fermer leurs frontières, bien qu’elle soit internes à l’espace Schengen.
L’éventuelle décision de fermer les frontières de Schengen se fera probablement sous la pression des opinions publiques, mais elle ne me paraît pas très réaliste : on va gêner ceux qui ne posent pas de problème, c’est-à-dire les centaines de milliers de frontaliers qui vont tous les jours travailler dans les pays voisins en passant par les grandes routes, ainsi que les autres voyageurs réguliers. Par contre, ceux qui ont « un problème » passeront par les petites routes ou les forêts, souvent en payant un passeur de plus à cette occasion.

Les difficultés sont donc immenses, tant du côté des pays d’accueil, ou qui devraient l’être, que du côté des migrants. On ne peut donc pas dire que ces sommets aient traité l’ensemble la question, très loin de là. Et encore moins qu’ils l’ont résolue.

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