La politique  d’anglicisation des entreprises est contre-productive : une bonne compétitivité passe par un bon management humain donc par le français en France. 

Les Français constatent la place croissante de l’anglais dans leur vie quotidienne. Certains sont indifférents, voire favorables, à sa diffusion en France et dans les pays francophones, alors que d’autres s’en inquiètent fortement.

Après bien de nombreux et brillants auteurs, j’ai publié un livre « La langue française, arme d’équilibre de la mondialisation » (Les Belles Lettres), faisant le point sur cette question. Son originalité est de donner une grande place aux entreprises.

Avant d’aborder ce point, je rappelle que ce livre comprend une histoire puis une géographie du français avec sa situation dans de nombreux pays et pour commencer en France. J’y insiste également sur l’Afrique qui pourrait donner à notre langue la première place mondiale vers 2050 A CONDITION qu’il y ait une bonne stabilité politique, une gouvernance normale. Et à la condition supplémentaire que les gouvernements africains ne cèdent pas à la pression, exercée actuellement par qui vous devinez, pour remplacer le français officiel par l’anglais, soit directement comme au Rwanda, soit indirectement en éliminant notre langue au profit d’une langue locale.

Revenons ici sur l’attitude des entreprises, vis à vis du français. Elles ont pour l’instant un rôle positif extrêmement important en Afrique francophone et au Maghreb. C’est en effet principalement grâce à elles que le français y progresse. Je dis « pour l’instant » parce que ce ne serait plus le cas si les entreprises françaises en Afrique s’anglicisaient comme en France.

En effet, en France, la pression de l’anglais est très forte, et sa progression impressionnante. Cela amène beaucoup de mes camarades de combat pour le français à traiter les chefs d’entreprise de « traîtres ». Ce à quoi ils ripostent en les traitant de «ringards». Je trouve ce différend désastreux, car nous avons besoin de tout le monde et plus particulièrement des entreprises, car ce sont elles qui imposent la langue de travail, voire la langue tous les jours.

Il faut d’abord rappeler que les ouvrages en faveur de la langue française sont le fait d’intellectuels brillants, mais souvent fonctionnaires, enseignants par exemple. Il est donc assez naturel qu’ils ne connaissent pas le monde de l’entreprise et donc n’utilisent pas les meilleurs arguments pour le convaincre. Comme j’ai moi-même été cadre dirigeant puis chef d’entreprise dans une douzaine de pays, j’essaie de combler ce fossé.

De plus, par ignorance ou par conviction politique, beaucoup d’intellectuels français n’aiment ni le libéralisme, ni le capitalisme, ni les États-Unis, trois termes qui se recoupent largement dans leur esprit. Donc cet état d’esprit, l’enseignement qui le reflète, et in fine une bonne partie des décisions économiques de nos gouvernants sont « anti-entreprise », et cela depuis très longtemps : on pourrait remonter à Colbert. Il est donc assez naturel que beaucoup de chefs d’entreprise, de cadres, voire de Français de tous niveaux cherchant un emploi, aillent voir ailleurs. Et particulièrement dans les pays anglo-saxons où ils sont bien accueillis non seulement fiscalement, mais aussi et surtout avec la considération que l’on doit à ceux qui apportent l’emploi et le niveau de vie, en contrepartie d’un profit ou d’un emploi espéré.

Souvenez-vous que quelques mois après le début de l’actuel quinquennat, le Premier ministre britannique a déclaré aux entreprises françaises « venez chez nous, nous vous déroulerons un tapis rouge ». Or ces Français, une fois établis dans ces pays et après avoir vérifié que l’économie y marche mieux, ont tendance à en adopter la langue et certaines de leurs idées, puis à les importer en France pour ceux qui ont un pied de chaque côté, comme la plupart de nos grandes entreprises. Ce sont donc nos idées économiques qui sont responsables de ce phénomène et plus généralement du déclin relatif de la France.

Cela étant dit, les chefs d’entreprise vont trop loin et ne se rendent pas compte des inconvénients de l’anglicisation, y compris pour leurs propres entreprises. Ils oublient que l’on travaille mieux et que l’on est plus créatif dans sa langue maternelle et qu’imposer l’usage de l’anglais stérilise leurs meilleurs ingénieurs et commerciaux. Combien de fois en ai-je vu ne pouvoir s’exprimer aussi bien que des anglophones pourtant moins compétents qu’eux ? Il y a bien d’autres arguments à donner, que vous trouverez dans mon livre, par exemple valoriser des compétences de tel employé d’origine portugaise pour discuter avec des clients de son pays d’origine, plutôt que de passer par l’anglais et de payer des formations linguistiques coûteuses et inefficaces.

En résumé, il faut convaincre les patrons et cadres qu’en faisant travailler les Français en français, ils améliorent les performances de leur entreprise, et qu’à côté de cela, pèsent peu les complications pratiques comme les coûts de traduction. Gérer au mieux le travail de ses collaborateurs à la fois pour l’entreprise et pour leurs carrières personnelles est le travail normal de tout responsable.

Yves Montenay
@ymontenay

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