Je connais l’économie vue d’en bas, ayant été à la tête d’une entreprise fédérant des PME, ce qui me permet de comprendre aujourd’hui les lamentations de mes amis entrepreneurs ou experts comptables. Ces derniers sont des témoins précieux, car les petites entreprises les chargent du travail administratif pour lequel leurs patrons n’ont ni le temps ni en général la compétence nécessaire. Moyennant un coût assez élevé bien sûr, vu leur qualification juridique et informatique.

La folie réglementaire

Voici un extrait résumé d’une étude de France Entrepreneur qui recoupe mes constations : « la frénésie réglementaire oblige à 50 jours de travail par an dans une entreprise de 3 salariés et absorbe près du tiers de la valeur ajoutée d’une entreprise sans salarié. Une entreprise de moins de 5 personnes doit remplir plus de 210 pages de déclarations chaque année. La charge pour une entreprise sans salarié est proportionnellement 25 fois plus lourde que celle d’une PME de plus de 50 personnes. Et il n’y a pas que les administrations. Banques, assurances, acteurs de l’enregistrement, centres de formalités des entreprises, chaque acteur ajoute sa pierre au mur de la complexité. » (texte complet sur « Simplifions vraiment le quotidien des entrepreneurs »)

Mais, dira-t-on, j’ai entendu parler de mesures de simplification. Certes, et il faut le saluer. Mais il s’agit d’améliorer des dispositions passées, et non de l’avalanche de dispositions nouvelles. Le problème est l’énorme monument fiscal et social qui va encore se compliquer terriblement avec le compte pénibilité. On aura le choix entre monter une nouvelle usine à gaz, ou renoncer à un traitement individuel et définir des catégories de travailleurs censés avoir un travail pénible dans toutes les entreprises. C’est exactement ce que cherchent certains syndicats pour se créer une clientèle, et l’on retombera sur les primes, « de charbon » ou autres, périmées depuis longtemps, mais « avantages acquis » toujours défendus bec et ongles par les successeurs. Les grandes entreprises publiques et l’administration ont été particulièrement imaginatives dans ce domaine.

Le numérique à la rescousse ?

En matière sociale et fiscale, le numérique simplifie certes les obligations bien rodées, mais permet aussi une complexité croissante, qui sans lui, n’aurait pu se matérialiser. Tous les ans de nouvelles complications épuisent les professionnels avec le rodage coûteux de nouvelles applications informatiques.

Les experts comptables, et les entreprises de service informatique qui sont derrière eux et derrière les patrons d’entreprises moyennes, ont ainsi un double rôle :

– d’abord ils sont des rouages indispensables de notre vie sociale : sans eux, plus de versement de salaires, plus de droits sociaux, plus de recettes pour l’État,

– ensuite ce sont les cobayes des dernières fantaisies législatives et réglementaires : il faut se mettre au courant, voir comment ça se traduit dans l’organisation (nouvelles données à fournir), payer l’expert comptable pour les traiter, constater avec lui que ce n’est pas possible sans tel changement de logiciel ou de matériel, voire de la loi elle-même, d’où un retour des professionnels vers les politiques, en général lent et inopérant, donc, en attendant, des demandes d’indulgence et de délais d’adaptation. Autant de temps et compétence soustraits à la véritable mission de l’entreprise : satisfaire ses clients.

Les grandes entreprises ont certes les moyens humains de faire face, mais ça leur coûte cher également. Elles délocalisent tout ce qu’elles peuvent, et utilisent de brillants cerveaux pour trouver le moyen de contourner la dernière folie, ou d’y trouver une faille … que l’administration refermera un ou deux ans après les avoir vu conseillées par la presse professionnelle. Encore une fois voici nos brillants cerveaux de part et d’autre en guerre pour un résultat final nul.

Et il n’y a pas que le fiscal et le social : parlez des normes à des artisans ou PME du bâtiment !

Je crois que nous avons là une réponse partielle à la question classique : « Où passe la productivité apportée par le numérique ? ». Réponse : « A compenser le massacre de l’économie par les ignorants qui nous gouvernent » : une idée, une loi, une commission qui va la compliquer pour tenir compte de telle contrainte ou de tel lobby (« Une motion de synthèse » dirait quelqu’un que nous connaissons tous). Et voilà 30 pages de plus dans tel ou tel code ! Certes, l’idée de départ est parfois bonne, mais lancée sans étude d’impact comme cela se fait pourtant couramment à l’étranger. Mais elle peut aussi être contre-productive : il peut s’agir d’une démangeaison idéologique, d’une pêche aux voix pour le prochain scrutin ou tout simplement du plaisir d’exercer le pouvoir et d’avoir son nom immortalisé par une loi !

Il ne faut donc pas s’étonner d’une croissance molle malgré les immenses cadeaux de la baisse du prix du pétrole et d’une dette quasi-gratuite ! Et en oubliant que sans les soutiers du clavier, la folie réglementaire nous ferait reculer chaque année.

Yves Montenay

Tribune également publiée dans Le Cercle Les Echos.

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