Interview d’Yves Montenay pour Atlantico, 4 avril 2016

Premiers retours de migrants dans le cadre de l’accord UE-Turquie : est-ce que ça marche ?

 Le principe du « un pour un » de l’accord sur les migrants conclu le 18 mars entre la Turquie et l’UE permettra aux réfugiés syriens actuellement en Grèce d’être renvoyés vers la Turquie dès ce lundi. Déjà très critiqué tant politiquement que juridiquement, cet accord n’a rien d’idéal et son application est plus qu’incertaine.

Atlantico : L’accord sur les migrants conclu le 18 mars entre l’Union européenne et la Turquie prévoit que les personnes arrivées illégalement sur les îles grecques de la mer Egée soient renvoyées vers la Turquie : pour chaque individu renvoyé, un autre réfugié syrien en Turquie dont la situation répond aux critères de vulnérabilité des Nations Unies sera redirigé vers l’UE. Les premiers retours sont prévus ce lundi 4 avril. Ce principe du « un pour un » est-il applicable concrètement  ? Quels pourraient être les éventuels obstacles à ce fonctionnement ? Que dire de la fiabilité de la Turquie ? Malgré les garanties données par la partie turque, n’y-a-t-il pas matière à douter de la volonté de la Turquie de respecter les termes de l’accord ?

Yves Montenay : Commençons par un parallèle historique pour éclairer le contexte de ces questions. Nous sommes en 1938, Hitler règne sur l’Allemagne ; bien qu’élu démocratiquement, il a mis en place une dictature violente et hostile envers la Pologne et Tchécoslovaquie que la France et la Grande-Bretagne se sont engagés à défendre. Or ces deux pays sont hantés par les souvenirs des tueries de la Première Guerre mondiale et n’ont qu’une crainte : que ça recommence. Ils préfèrent trahir leurs engagements, traiter avec Hitler et céder à ses demandes contre une promesse de paix. Les Français et les Anglais accueillent l’accord avec enthousiasme et ne font pas vraiment attention à cette trahison de leurs principes :  »  la paix à tout prix « .

Mais Hitler ne tiendra pas ses promesses, occupera l’ensemble de la Tchécoslovaquie, puis envahira la Pologne avec l’appui de l’URSS. Une fois la Pologne  » digérée  » il envahira la Belgique et les Pays-Bas, pourtant neutres, pour bousculer les armées anglaises et françaises. Ce sera le début d’un nouveau massacre européen. Comme l’avait prédit Churchill :  » Vous avez accepté le déshonneur pour éviter la guerre, vous aurez le déshonneur et la guerre « .

Bien-sûr, la situation d’aujourd’hui n’est pas la même, mais des points communs sautent aux yeux : l’Europe est obsédée par la question de l’immigration, surtout depuis qu’aux migrants économiques se sont ajoutés les réfugiés que les traités que nous avons signés nous obligent juridiquement à accueillir. La perspective de cet accueil semble épouvantable aux Européens, qui, pour ne pas respecter leurs engagements, ont accepté les promesses du président turc de les aider à contrôler ces entrées. Ils sont prêts à payer 6 milliards de dollars à la Turquie et ont accepté de fermer les yeux sur les dérives de son président, de lui promettre de rouvrir les négociations sur son entrée dans l’Union européenne, et d’assouplir ou de supprimer les visas d’entrée des Turcs en Europe.

Autre point commun : comme Hitler et bien d’autres dictateurs, le président Erdogan a été démocratiquement élu, en ralliant les forces ultranationalistes et xénophobes en  » récompense  » de l’écrasement militaire de sa minorité kurde, tant dans son pays que par l’État islamique en Syrie. Une fois élu, il a rempli les prisons de journalistes et de magistrats, et supprimé les médias d’opposition.
La démocratie turque en 2016 est dans un état analogue à celui de la démocratie allemande en 1934. L’armée turque a envahi sans déclaration de guerre un pays de l’Union européenne (la partie Nord de Chypre) dont elle a chassé la population grecque. Et le président turc vient de demander au gouvernement allemand, l’un des plus démocratiques du monde, de faire taire une chanson se moquant de lui, c’est-à-dire qu’il demande à un État étranger avec lequel il vient de signer un accord de violer sa propre Constitution pour lui faire plaisir. S’il se sent en position de force, il ne respectera pas non plus un accord signé.

On voit que les principaux obstacles à une application concrète de cet accord tiennent à la nature du régime turc, qui ne fera que ce qui lui plaira.

Cet accord conclu entre l’UE et la Turquie est d’ores et déjà controversé tant politiquement que juridiquement. Quelles sont les principales critiques formulées à son encontre ?

La première critique est géopolitique : la gravité de cette question des réfugiés justifie-t-elle vraiment un renoncement de nos exigences envers la Turquie qui devait donner des preuves de démocratie avant de s’arrimer à l’Europe et un reniement de nos engagements internationaux en matière de réfugiés ? Il s’agit d’un million de personnes, peut-être 2 ou 3 millions à terme, qui ont le défaut d’être musulmans … sur 500 millions d’habitants de l’Union européenne, dont 20 millions de musulmans. C’est important certes, mais moins vital que ne l’était la crainte d’une nouvelle guerre mondiale en 1938.

La deuxième critique est juridique : qui a la capacité de signer un tel  » arrangement  » international ? Madame Merkel, qui a négocié avec la Turquie, peut-elle engager chaque pays dans le cadre du  » un pour un  » ? Les événements récents semblent prouver que non ! La Turquie est-elle un pays  » sûr « , c’est-à-dire ne refoulant pas les réfugiés et les traitant selon les lois internationales ? C’est juridiquement et humainement fondamental. Vu ce qui précède, on n’en sait rien et en cas de dérapage, on n’y pourra rien.

Il y a également une incohérence morale de la part de ceux qui insistent sur les racines chrétiennes de l’Europe : pour limiter le nombre de musulmans y entrant, ils sont prêts à sacrifier leurs propres principes que le pape vient de rappeler, et à laisser pourrir femmes et enfants dans la neige. Il aurait été plus cohérent qu’ils fassent, par exemple, appel à des familles pour se porter volontaires à adopter une famille de réfugiés. Cela aurait considérablement diminué la charge des États, le nombre des inévitables camps ou ghettos, et surtout grandement facilité la compréhension des valeurs et mœurs européennes par les réfugiés, donc leur intégration. Des témoignages montrent que cela se fait déjà ici ou là, et pas seulement par des chrétiens.

Tout cela n’empêche bien-sûr pas une grande rigueur dans les conditions de séjour, avec perte du permis en cas de non-respect. D’ailleurs, l’expérience montre que les vrais réfugiés sont en général des gens sans histoire. Tant Cologne que les attentats semblent avoir été le fait d’autres personnes.

Enfin une autre faiblesse de l’accord viendra des réfugiés eux-mêmes : ils chercheront une nouvelle route ne passant pas par la Turquie. Cela a déjà commencé à partir de la Tunisie. Ou alors, en plus des passeurs, ils paieront les garde-côtes turcs.

Retrouvez cette interview en ligne sur le site d’Atlantico

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