Jusque vers la fin 2014, voire courant 2015, nous étions en phase de sinolâtrie : d’Obama à la moindre PME occidentale, tout le monde pensait que la croissance rapide de la Chine continuerait et que ce pays jouerait donc un rôle croissant, éventuellement menaçant.

Dès janvier 2014, j’avais écrit qu’une partie des mécanismes de la croissance chinoise ne pouvaient plus jouer, et que le pilotage économique et politique mènerait à de graves ennuis. Un an et demi après environ, les krachs boursiers et de mauvais indicateurs mettaient fin à la sinolâtrie systématique et les opinions sont devenues très partagées.

L’objet de cet article est de faire le point en insistant sur les mécanismes plutôt que sur des données conjoncturelles fluctuantes, voire truquées, en mettant en lumière l’opposition entre la Chine d’en bas et celle d’en haut.

La Chine d’en bas est le moteur du pays

Le développement c’est très simple, et on en retrouve les mécanismes dans l’histoire de tous les pays. D’abord l’ordre public, ce qui veut dire qu’il a fallu attendre la disparition de Mao (1976) et de ses fantaisies meurtrières pour envisager un début de développement après les famines et les massacres. Ensuite ce fut la levée des blocages socialistes, en commençant sagement par ceux qui bloquaient les paysans donc la production de nourriture (à partir de 1978). Puis ce fut l’ouverture sur l’étranger (1980 – 2001) qui a permis d’importer les capitaux et les idées (techniques, pas politiques, mais c’était déjà un grand progrès). Et donc à obligé d’exporter pour payer ces importations.

Cela s’est notamment traduit, comme partout ailleurs, par l’envoi en ville des paysans fuyant l’infinie pauvreté des campagnes. Ce sont ces paysans passant d’une productivité marginale quasi nulle à une productivité industrielle, qui ont généré des taux de croissance paraissant extraordinaires, mais traduisant en fait un simple rattrapage. Dans un premier temps leurs employeurs ont été les investisseurs étrangers et leurs sous-traitants chinois. Vous savez ce qui s’est passé ensuite.

Bref c’est le secteur privé qui a permis le décollage.

Mais elle souffre

Et pourtant employeurs et surtout employés du secteur privé ont beaucoup souffert. Non pas tellement du fait des conditions de travail, très dures comme toujours et partout au début du développement, mais de la dictature de l’administration, celle chargée du respect de la règle de l’enfant unique imposant des avortements, celle des municipalités refusant aux campagnards les droits des citadins et les obligeants à vivre en marge, expropriant à bas prix des terres agricoles et réprimant les émeutes. Il y a chaque année des milliers de soulèvements, conséquence d’une corruption tolérant des pollutions aigües et de produits alimentaires frelatés : les Japonais et les habitants de Hong Kong sont effarés de voir leurs voisins chinois acheter d’énormes quantités de nourriture, de produits et d’équipements courants, du fait de la dangerosité de leur production nationale. Heureusement le bon oncle Xi, qui concentre qui à peu tous les pouvoirs, à allégé la règle de l’enfant unique, éliminé de nombreux corrompus et vigoureusement tancé les producteurs chinois. On retrouve la vieille tradition du recours à l’empereur pour court-circuiter les abus des chefs locaux.

La crainte du pouvoir est que les soulèvements se coordonnent, d’où un contrôle très lourd des médias et d’Internet, et plus généralement des libertés publiques.

Les investisseurs étrangers ne sont pas non plus à la fête, avec par exemple un associé local imposé, dont « les relations » sont indispensables mais qui sont une menace de pillage technologique et de procès inéquitables. La Chine est maintenant la principale source mondiale de contrefaçon : 60 %, auquel on peut ajouter les 20 % venant officiellement  de  Hong Kong ( » Trade in Counterfeit and Pirated Goods. Mapping the -Economic Impact « , OCDE &  EUIPO, 2016).

Les acteurs du développement, des plus modestes à ceux qui se sont enrichis « normalement », chinois comme étrangers, restent ainsi soumis aux caprices et à la brutalité des gens d’en haut.

Les gens d’en haut pilotent…  à leur façon

Nous sommes dans un pays « communiste de marché », de marché pour la base et communiste au sommet. Les principales caractéristiques de ce communisme sont la dictature officielle et absolue du parti et ses conséquences économiques : l’attribution au profit « des princes rouges » de la direction des entreprises d’État et de celles qui ont été privatisées entre amis, entreprises qui absorbent toujours la grande masse des crédits.

Une conséquence en est le sur-investissement massif, officiellement pour maintenir la croissance et donc l’emploi (par crainte de la généralisation des émeutes), mais aussi pour alimenter les entreprises amies, qui arrosent tout aussi amicalement tous les étages des décideurs leur faisant face. Il en résulte des investissements colossaux, dont certains utiles (les infrastructures dans les zones peuplées), et d’autres catastrophiques : « les autoroutes et TGV du désert » ainsi que certaines industries comme la sidérurgie ou le solaire, qui tournent à vide et inondent le reste du monde de leur surplus. Les officiels répondent que le Japon, la Corée et Taiwan ont connu une phase analogue d’investissement frénétiques, pas toujours heureux mais que leur croissance a bien digéré. Ils rajoutent que les économies développées ont un stock de capital de trois fois leur PNB, et que la Chine n’en est qu’à 2,4. J’ajoute qu’au rythme actuel ce chiffre symbolique de trois sera pulvérisé en 2017 ou 18.

Mais l’importance du secteur « communiste » d’en haut a du générer des erreurs bien plus massive que celles de ces voisins, car la dette est passée de 150 à 260 % du PIB en deux ans, ce qui rend probable une stagnation ou une récession. Certes, la Chine a en contrepartie d’énormes réserves, mais elles ont déjà fondu : 200 milliards de dollars pour soutenir  la bourse, 65 milliards de mauvaises créances bancaires avouées (la Banque Populaire de Chine en suspecte beaucoup plus) et surtout 600 milliards partis à l’étranger. Pour ce dernier point, il n’y a probablement pas que des investissements « réguliers » ; la crainte de l’avenir économique ou politique, par exemple une accusation de corruption, y est peut-être aussi pour quelque chose.

Plus fondamentalement, la productivité baisse régulièrement. D’une part le plus facile a été fait et d’autre part le basculement souhaité vers les services la diminue naturellement. Maintenir la croissance serait donc artificiel, et il ne serait pas mauvais de sortir de cette course folle générant endettement et catastrophe sanitaire, sans parler du gaspillage des ressources non renouvelables de la planète. Heureusement, l’oncle Xi va y veiller.

On attend donc beaucoup de lui. Mais ses éventuelles bonnes actions seront-elles relayées par les échelons inférieurs ? S’il brise ces derniers, les masses ne seront plus contrôlées. Et, à long terme, son autoritarisme, qui bloque déjà Internet, paralysera l’innovation. Il serait plus simple et plus efficace de laisser les citoyens exercer leur capacité de travail et leur sens commercial légendaires, et de se borner à contrôler le bon ordre sanitaire.

Yves Montenay

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