Où va le monde musulman ?

Conférence d’Yves Montenay pour l’association Population & Avenir
Paris, le 13 juin 2016 à la Mairie du 7e arrondissement.

C’est un sujet à  plusieurs dimensions. La vocation de Population & Avenir me fait choisir l’approche de la démographie politique.

 Une vue d’ensemble

Le premier point est de bien se rendre compte qu’il y a 1,6 Milliard de musulmans,  c’est-à-dire davantage que de Chinois ou d’Indiens. Si le monde musulman avait vraiment une unité, ce serait le plus grand pays du monde. Mais même si les voyageurs remarquent certains traits communs, dont le plus connu est l’appel à la prière en arabe, ce « monde » est d’abord divisé en États, dont certains sont des États-nations anciens ou des régions à forte personnalité  pouvant avoir une civilisation antérieure à l’islam : un Turc n’est pas un Arabe, un Iranien  n’est pas un Malais. Cette étude, qui portera principalement sur la fécondité, confirmera cette  absence d’unité.

Pourquoi la fécondité ? D’abord parce que c’est une donnée fondamentale sur le plan  de la géopolitique mondiale,  mais aussi parce que cela touche à la vie intime et à la vision du monde : dire « j’aurais autant d’enfants que Dieu m’en enverra » qui était l’attitude traditionnelle de toute l’humanité, et pas seulement des musulmans, ou dire « j’aurais deux enfants » (ou zéro ou trois..) illustre deux attitudes totalement différentes dans tous les domaines de la vie. Rappelons que l’attitude traditionnelle de non limitation des naissances   aboutissait souvent à huit enfants par femme (pas plus en moyenne car les femmes mouraient jeunes), dont six mouraient avant de devenir parents, d’où un régime de population stable, qui n’existe aujourd’hui pratiquement plus sur la planète.

Un autre point à ne pas perdre de vue dans ce qui va suivre : des fécondités élevées signifient que la population augmente vite et qu’il y aura longtemps une forte proportion de jeunes, ce qui peut entraîner une pression migratoire ou des impatiences et des émeutes. Par contre une fécondité moyenne, disons par exemple jusqu’à 2,5 enfants par femme, sachant  que le niveau de remplacement, c’est-à-dire le nombre d’enfants nécessaires  pour que 2 survivent à l’âge d’être parents, varie de 2,1 à 2,5, une fécondité moyenne, donc, a comme conséquence que la population n’augmente que par le haut de la pyramide des âges,  c’est-à-dire que s’accroît la proportion de « vieux » moins portés à l’émigration et à la révolution.

fecondite-mondiale-2006
la fécondité mondiale en 2006

Voyons maintenant s’il y a un mot d’ordre démographique chez les musulmans, en commençant par rappeler celle des chrétiens.

La doctrine démographique

Il est d’usage chez les chrétiens de rappeler l’injonction « croissez et multipliez ». Elle est largement perdue de vue dans le monde occidental, par ailleurs de moins en moins chrétien, mais elle est toujours en vigueur dans de nombreux pays du Sud et notamment en Afrique subsaharienne où les élites chrétiennes sont très natalistes, et les églises en général peu favorables à la limitation des naissances, du moins par des moyens «artificiels».

Chez les musulmans, par contre, il n’y a pas de doctrine démographique. Ceux qui sont partisans de la limitation des naissances évoquent des passages des textes sacrés sur les bienfaits de l’instruction, sur la préférence de la qualité par rapport à la quantité, bref des arguments indirects.

Mais un autre facteur joue : ce que nous appelons en Occident « le fatalisme ». Comme tout découle de la volonté de Dieu, pourquoi essayer de ne pas suivre la nature ? Remarquons que cette attitude traditionnelle est en adéquation avec une vie rurale et une faible population, ce qui, rappelons-le, était valable dans le passé pour la plupart des peuples quelle que soit leur religion.

Mais cet état d’esprit évolue avec l’urbanisation généralisée, d’autres diront « avec l’occidentalisation », les deux étant partiellement liés. Bref la baisse de la fécondité est maintenant très largement répandue, à parts quelques exceptions dont nous parlerons.

Mais certains prêcheurs islamistes ne sont pas démographes et se répandent sur les télévisions religieuses en disant par exemple : « Nous conquerrons l’Europe avec le ventre de nos femmes »,  propos bien entendu relayés par les islamophobes, ce qui n’arrange pas le « vivre ensemble » !

Ces quelques facteurs communs étant exposés, parlons maintenant des principaux pays musulmans

Le tour du monde

Il était usage de parler de « pays sous-développés ». Ce n’est plus politiquement correct et j’ai choisi pour ma part la formule de « pays en  désordre ».

Les pays en désordre

Ce qui les caractérise est en effet l’absence d’ordre : ordre public souvent, mais aussi  dans les pays plus calmes, absence ou déficience d’un ordre administratif, médical, judiciaire etc.

Il s’agit principalement de l’Afrique subsaharienne. Cette dernière était il y a encore deux générations, voire moins, dans la situation « traditionnelle »  dont nous avons parlé.  Le cas le plus proche de cette situation est celui du Niger, avec 7,6 enfants par femme et une population qui passera ainsi de 19 millions en 2015 à 68 millions vers 2050. Corrélativement ce pays cumule de multiples indices de sous-développement, aggravés par des sécheresses fréquentes.

Par contre de nombreux autres pays africains ont entamé une baisse de leur fécondité, parallèlement à une certaine urbanisation. Je citerai par exemple le Sénégal avec ses 15 millions d’habitants qui ne seraient « que » 32 vers 2050, soit, en gros, un doublement  au lieu d’une multiplication d’environ 3,5 au Niger. Il faut rappeler que pour un niveau de renouvellement de la population de, disons, 2,3, une fécondité de 4,6 entraîne un doublement par génération et une fécondités de 6,9 un triplement. Or les générations se succèdent plus rapidement qu’au nord, disons tous les 20-25 ans, au lieu de plus de 30 !

Notre sujet étant de voir s’il y a une spécificité musulmane, nous pouvons constater que la fécondité des pays ou régions chrétiennes est souvent inférieure. Mais il n’est pas certain que soit dû à la religion puisque les autorités chrétiennes sont natalistes, que la fécondité catholique du Rwanda et du Burundi était la plus forte du monde il y a une génération,  et que les chrétiens habitent surtout les zones les plus développées,  et notamment les plus urbanisées et scolarisées. Personnellement j’y vois plutôt une origine historique : les Européens ont abordé l’Afrique par les côtes, y ont créé des villes et amené des missionnaires, ce qui donne une bonne corrélation entre christianisme et développement, au sens très général du terme. Une confirmation partielle est que la très forte fécondité passée des Rwanda et Burundi était celle de pays enclavés et très ruraux. Or les autorités, surtout au Rwanda, ont été depuis très attentives au désenclavement.

Restons en  Afrique musulmane, mais passons au nord du continent

Le Maghreb

Au Maghreb, on parle d’un « modèle tunisien », que l’on peut constater dans plusieurs domaines, notamment dans celui de la démocratie depuis le printemps arabe. En l’occurrence, dans le cadre de la modernisation lancée à l’indépendance par Bourguiba, a été entreprise une vigoureuse campagne de limitation des naissances, parallèlement (y aurait-il un lien ?) avec un statut quasi occidental de la femme. Le résultat a été une chute continue de fécondité qui  s’est stabilisée autour de deux enfants par femme depuis une génération. Les 11 millions d’habitants actuels ne seraient donc que 13 en 2050, les 2 millions supplémentaires étant surtout des personnes âgées. C’est une occasion de constater que la pression migratoire n’est pas seulement démographique puisque beaucoup de jeunes tunisiens cherchent à quitter leur pays du fait du chômage, chômage largement dû lui-même aux terroristes islamistes qui découragent les touristes et les investisseurs tunisiens et étrangers.

Au Maroc a eu lieu une évolution analogue, un peu plus lente car plus discrète pour ne pas déranger traditionalistes, car le roi est commandeur des croyants. Le pays a aujourd’hui une fécondité de 2,5 enfants par femme et passerait de 34 à 42 millions vers 2050

Le cas de l’Algérie est différent : ce pays a longtemps gardé une fécondité supérieure à 7 enfants par femme, du fait d’une gouvernance d’abord nationaliste et nataliste, qui ne s’est  inversée que lors de l’explosion des problèmes urbains. La fécondité a fortement baissé à partir de 1986, soit beaucoup plus tard qu’en Tunisie et au Maroc, s’est approchée de 2 avant de remonter à 3. Bizarrement cette évolution est assez parallèle au cours du pétrole, qui est pratiquement la seule ressource de l’Algérie. Le lien possible entre les deux est peut-être qu’en période de cours élevés, l’État algérien distribue directement ou indirectement d’énormes sommes, et donc qu’en période de cours plus bas il est plus difficile aux jeunes couples de s’installer, tandis que l’inquiétude se diffuse dans la population. Il serait donc intéressant  de voir si la baisse actuelle des cours va entraîner celle de la fécondité. Mais il faut noter que les mesures d’austérité, encore très relatives, sont seulement en train d’être prises en cette mi-2016. À suivre !

L’Égypte et l’Asie arabe

L’Égypte est le principal pays arabe avec 89 millions d’habitants, et en était également le cœur religieux avec l’université El Azhar, avant la montée du wahhabisme appuyé par  l’Arabie. Les politiques de limitation des naissances y sont très anciennes et remonteraient à avant la deuxième guerre mondiale, mais elles ne sont pas relayées par le corps médical et les élites en général, qui vivent loin de l’entassement catastrophique du reste de la population. La fécondité a baissé de manière irrégulière pour être actuellement de 3,5 enfants par femme, ce qui ferait passer le pays à 162 millions vers 2050.

La péninsule arabique (Arabie, Émirats, Koweït et Qatar) a officiellement une fécondité assez basse, mais, si c’est une moyenne nationale comme ailleurs, il faut se souvenir que la majorité de la population est constituée de travailleurs et de travailleuses immigrés, célibataires ou sans leur conjoint, ce qui enlève toute signification à des chiffres que je ne cite donc pas. Quand au reste de l’Asie arabe, Palestine, Liban, Syrie, Irak la situation y est telle du fait des guerres civiles et de l’entassement des réfugiés qu’il vaut mieux ne pas citer de chiffres non plus, même si l’on peut supposer que cette situation pèse sur la fécondité. Par ailleurs cette Asie arabe n’est pas très peuplée et sa population totale est, hors travailleurs migrants, inférieure à elle de l’Égypte.

Le Moyen-Orient non arabe

Cette région est constituée de deux grands pays, la Turquie et l’Iran. Les deux sont relativement modernes et développés, ont des gouvernements islamistes et ont une fécondité assez basse, 2,2 en Turquie, 1,8 en Iran. Le président Erdogan ne manque pas une occasion de demander aux femmes d’avoir davantage d’enfants. Encore un cas, donc, où le développement semble être le facteur principal de la baisse, et non la religion. Ces deux pays actuellement peuplés chacun de 78 millions d’habitants n’en n’auraient en 2050 « que » respectivement 93 et 99 millions, du fait  principalement de l’augmentation du nombre de personnes âgées.

L’Asie centrale

Cette région ex-soviétique, à laquelle on peut rajouter l’Afghanistan, lui aussi un moment communiste et actuellement en pleine guerre civile, n’est pas non plus très peuplée et a été en partie « désislamisée » par les communistes. Certains pays avaient de fortes minorités  non musulmanes, russes surtout, qui sont en diminution rapide mais ne permettent pas d’avoir une moyenne rigoureuse de la fécondité musulmane. Disons que cette dernière serait en moyenne un peu en dessous de quatre, et que la population passerait de 54 millions à 89 vers  2050

 Le Pakistan

Plus à l’est le Pakistan est un pays important avec 200 millions d’habitants, l’arme atomique et le soutien de mouvements violents chez ses voisins indiens et afghans. Le pays a été islamisé par plusieurs dirigeants favorisant notamment l’école déobandie, pendant local du wahhabisme, et les partis politiques entre les mains de notables traditionnels et occidentalisés sont de plus en plus affaiblis par les islamistes, l’armée et leurs propres défauts,  laissant une anarchie violente gagner une bonne partie du pays. La fécondité est moyenne avec 3,8 enfants par femme et le pays devrait atteindre les 344 millions vers 2050.

 Et plus à l’est…

Allons vers l’est, sautons l’Inde et ses quelques 200 millions de musulmans sur 1,4 Milliard d’habitants. Nous changeons d’univers pour aborder des pays où l’islam s’est propagé pacifiquement comme une religion « moderne » (par rapport à l’hindouisme), et permettant de s’insérer dans le commerce international du début du deuxième millénaire, d’où la conversion de rois bouddhistes ou hindouistes, suivis ensuite par leurs peuples, mais où l’influence de ces anciennes religions et de leur civilisation demeure.

Les deux pays musulmans les plus peuplés de cette région sont le Bangladesh avec ses 160 millions d’habitants, sa grande pauvreté et la précarité de sa population toujours à la merci d’inondations, et l’Indonésie avec ses 260 millions d’habitants, mieux dotée par la nature. Les deux ont un développement honorable, plus facile néanmoins en Indonésie. La fécondité y est moyenne avec respectivement 2,3 et 2,6 enfants par femme. Une fois de plus la pauvreté n’est donc pas synonyme de fécondité élevée.

L’Europe et ses craintes

L’Europe ne fait pas partie du monde musulman, mais le craint, et certains mouvements politiques parlent d’un « grand remplacement » en cours. D’un point de vue purement démographique, ce n’est pas d’actualité avec 20 à 25 millions de musulmans sur 500 millions. Leur fécondité est certes nettement supérieure à celle de beaucoup de pays de ce continent (mettons 2,3 à comparer à 1,4, sauf en France, Irlande, Grande-Bretagne et Suède où l’on approche de 2),  mais il faut faire « tourner les exponentielles » très longtemps pour que la proportion de musulmans devienne importante, et d’ici là ce différentiel de fécondité peut évoluer. Et surtout les musulmans européens ne forment pas une masse homogène susceptible  de s’unir politiquement, étant fractionnés entre les «indigènes » (Bosniaques, Kosovars…) à faible fécondité et souvent peu religieux, et les Maghrébins, Turcs, Pakistanais et une infinité d’autres origines, chaque communauté comprenant une frange occidentalisée, voire assimilée ou athée, une frange islamiste et une majorité traditionaliste et passive.

Reste l’immigration, actuellement importante du fait de la guerre en Syrie, dont on peut espérer qu’elle finira par s’arrêter. Une partie de cette immigration continuera à venir d’une zone allant du Maroc à l’Iran, à fécondité modérée, dont certains pays à développement satisfaisant (Maroc, Turquie, Iran) mais aussi d’autres où une catastrophe économique est possible (Algérie, Tunisie, Égypte …). Une autre partie de l’immigration musulmane relativement peu nombreuse actuellement mais en augmentation rapide viendra de l’Afrique subsaharienne, dont le sous-développement risque de durer, s’agissant de pays du Sahel, très à l’écart et soumis à la sécheresse.  Comme il n’est pas possible faire de prévisions précises, je me bornerai à dire que cette migration devrait, une fois la guerre syrienne terminée, être très grossièrement de l’ordre de 0,5 à 1 million de personnes par an, ce qui peut paraître énorme, mais doit être comparé aux 500 millions d’Européens aujourd’hui.

Reste la question de l’assimilation, qui dépend beaucoup des politiques nationales lesquelles sont devenus curieusement très hésitantes dans ce domaine, puisqu’une partie des élites européennes défend le multiculturalisme.

Conclusion

Finalement la démographie politique musulmane nous dit que la religion n’est pas un facteur important, comparé au niveau de développement : interactions entre niveau de vie, scolarisation, ouverture sur le monde, travail des femmes… Certains diront que ça ne fait que déplacer le problème, et voudront savoir si la religion influe sur le développement.

Probablement si l’on pense à certains protestants, à une partie des communautés juives ou à certaines tribus africaines qui se révèlent plus actives que d’autres. Mais je pense que la question est un peu vaine aujourd’hui où tout pays ayant un gouvernement «moyennement mauvais» se développe rapidement du fait de la mondialisation qui lui permet un rattrapage assez facile. Seuls les très mauvais gouvernements, quelque soit leur religion, réussissent à bloquer le développement : Corée du Nord bouddhiste et athée,  Zimbabwe protestant,  Haïti catholique, Syrie musulmane…

Où va donc le monde musulman ? Il va en ville, comme le reste du monde ! Ce n’est pas une constatation anodine, car ça le transforme profondément. Les paysans traditionalistes isolés deviennent des masses islamistes en s’entassant dans les banlieues ; en sens inverse une partie de la population s’ouvre aux valeurs du monde occidental. Pour tous, la comparaison avec la vie matérielle et politique en Occident pousse au départ. Au nord du Sahara, la pression migratoire vient peu de la démographie, mais surtout du désespoir économique et politique. Les deux se conjuguent au sud.

Yves Montenay

Source statistiques : « La Géographie Mondiale des Populations ».
Population & Avenir n°725 Nov-Dec 2015

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