Comment expliquer le coup d’État manqué contre Erdogan en Turquie ? L’explication demande de revenir à ses racines historiques profondes.

Les racines historiques

L’empire ottoman était jusqu’au début du XXè siècle « l’homme malade de l’Europe » et abritait le calife, chef religieux théorique de tous les musulmans. Mais la modernisation se préparait sous l’impulsion des « Jeunes Turcs » qui estiment que l’islam est la cause de la décadence de leur pays.

Ces Jeunes Turcs, militaires surtout, mènent la vie très dure aux armées françaises et britanniques pendant la première guerre mondiale et les battent plusieurs fois. Ils sont nationalistes, veulent une Turquie qui soit turque et non pas un empire composé de plusieurs nationalités. Ils massacrent d’abord les Arméniens autour de 1915, puis chassent les Grecs en 1924 tandis que les Français et les Anglais occupent la partie arabe et y dessinent le Proche Orient actuel.

Le chef des jeunes Turcs, Mustafa Kemal, un militaire, prend la tête du pays, supprime le califat et remplace l’empire ottoman par la république turque, dans laquelle ne reste qu’une seule minorité : les Kurdes, à l’époque montagnards pas très visibles. Mais néanmoins différents puisque leur langue est indo-européenne, alors que la langue turque est asiatique.

Mustafa Kemal donne à la Turquie un cadre européen sur le plan juridique et religieux (proclamation de la laïcité, qui est en fait une mise sous tutelle de l’islam). Cela alors que toute la population, Kurdes compris, est sunnite. Il doit donc réprimer très sévèrement les religieux.

Par contre son œuvre économique et sociale est partiellement un échec : en tant que militaire et en tant que francophone nourri de nos mauvaises habitudes, sa république est étatiste et le développement économique et donc social très partiel. La modernisation des mœurs ne touche qu’une partie de la population (disons 40 % aujourd’hui). Après sa mort il y aura une alternance de gouvernements élus, plus ou moins islamistes dirait-on aujourd’hui, et de coups d’État militaires, l’armée étant « laïque ». La majorité de la population reste très religieuse et l’islam est entretenu par de nombreuses associations, dont l’une des plus puissante est celle de Fetullah Gülen. Exilé aux États-Unis par crainte des militaires laïques, il monte un réseau international notamment d’universités, conscient que l’islam ne pourra retrouver le pouvoir qu’à condition d’avoir une élite moderne et compétente.

La prise du pouvoir par le président Erdogan

Erdogan a eu l’habileté se faire d’abord élire comme islamiste respectueux de la laïcité, et par ailleurs moderne en s’alliant aux gülénistes. De plus il est libéral économiquement comme le sont en principe les islamistes (Mahomet était d’un milieu commerçant, les caravaniers). Ce libéralisme économique a accéléré le développement turc, et lui a assuré le soutien d’une large partie de la population dont celui des hommes d’affaires privés, alors que les responsables du secteur public, comme les militaires, sont plutôt du camp laïc. Comme premier ministre il avait tous les pouvoirs, mais rêvait d’être président et de changer la constitution parlementaire pour un régime présidentiel. Il a réussi sur le premier point, il est président et renvoie un premier ministre qui ne lui obéit pas suffisamment, mais il n’a pas réussi le deuxième point, sa majorité parlementaire étant juste en dessous des deux tiers nécessaires.

Restait à écarter l’armée du pouvoir, sur lequel elle avait des droits institutionnels et un grand prestige, les deux datant de l’époque kémaliste. Dans un premier temps Erdogan s’est appuyé sur l’Union Européenne, qui posait comme condition à sa candidature que la démocratie soit totale, donc que l’armée n’aie pas de droits. L’Union a donc appuyé un gouvernement islamiste contre les gardiens de la laïcité au nom de la démocratie… Dans un deuxième temps il a réprimé assez sévèrement l’armée à la suite de complots réels ou imaginaires. Plus récemment il semble y avoir eu une réconciliation avec la haute hiérarchie militaire en contrepartie de la libération d’une partie des très nombreux officiers incarcérés. Cela semble avoir payé puisque cette haute hiérarchie n’était pas de la tentative de coup d’État, ce qui est une des raisons de son échec.

L’accumulation des difficultés

Pourquoi ce rapprochement avec la haute hiérarchie militaire ? À cause des difficultés du régime qui sont maintenant multiples. À l’intérieur la situation économique se dégrade, la lutte contre les Kurdes a repris pour des raisons électorales : avoir les voix nationalistes anti-kurdes, ce qui a permis la majorité parlementaire actuelle. Le prix en est une guerre civile particulièrement sanglante avec un parti regroupant des jeunes Kurdes plus combatifs que leur parti traditionnel, le PKK, pourtant très « déterminé » et considéré comme terroriste.

En politique extérieure, les difficultés se sont également accumulées : dans un premier temps a été décrétée une politique de bon voisinage comprise en interne comme un début de reconstitution de l’empire ottoman. Cette politique a échoué, et dans un deuxième temps il y a eu un soutien de fait à l’État Islamique en permettant à ses recrues étrangères de transiter par la Turquie et à des intermédiaires turcs de lui acheter le pétrole et de lui vendre les biens nécessaires à son fonctionnement et notamment des armes.

Je ne sais pas bien sûr pas si les complicités ont été locales ou si des autorisations officielles ont été données, et à quel niveau. Toujours est-il qu’aujourd’hui ce soutien semble avoir faibli ou disparu, et que se multiplient les attentats suscités par l’État Islamique, qui s’ajoutent à ceux d’origine kurde. Complication supplémentaire : une filiale du PKK appuyée par les Américains et fédérant aussi des forces arabes syriennes gagne actuellement du terrain contre l’État Islamique, alors que la Turquie fait parti de l’OTAN, mais lutte contre le PKK.

Une dérive autoritaire

Depuis quelques années, une dérive autoritaire est sensible : journalistes et magistrats peuplent les prisons. Les premiers reprochent à Erdogan de s’éloigner de plus en plus de la laïcité dont il avait promis le respect et de réimplanter l’islam dans la société turque, les seconds de regarder de trop près les scandales touchants sa famille ou tout simplement de ne pas agir dans le sens qu’il désire. Cet orgueil et cet autoritarisme sont probablement aussi la cause de sa rupture avec les gülénistes, qui ont relayé les militaires dans les prisons. Les humoristes se demandent s’il ne veut pas devenir calife !

Tout cela semble avoir profondément divisé la population, mais l’opposition ne s’est pas unie pour autant. Il y a d’une part les laïcs au sens large, et notamment la communauté alévie, variante moderniste de l’islam, parfois qualifiée d’inspiration soufie ou chiite, et d’autre part les Kurdes. Ces deux catégories de la population sont socialement, ethniquement et religieusement extrêmement différentes, la première peu ou pas religieuse ou alévie étant plutôt présente dans les couches moyennes et supérieures de la population, alors que les Kurdes étaient plutôt des montagnards et maintenant des banlieusards, par ailleurs traditionalistes sunnites.

Tout cela explique l’exaspération d’une partie de la population et notamment de l’armée contre le chef de l’État, mais explique également que la division de l’opposition n’ait pas permis le succès du coup d’État. Cette tentative est en en tout cas un cadeau du ciel permettant une nouvelle répression… qui ne résoudra aucun des problèmes que nous avons exposés.

Yves Montenay

Merci à Contrepoints d’avoir publié cette interview

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