Nous sommes en 2070. Je suis Joseph Smith, coordinateur de la promotion de l’anglais pour le Commonwealth et les États-Unis. J’accumule avec la satisfaction du devoir accompli les kilos d’articles triomphants sur la diffusion de notre langue dans le monde entier et dans les milieux les plus variés…

 La modernité  triomphe !

Depuis deux générations, l’anglais est enseigné depuis le primaire dans le monde entier, seul ou avec ce qui reste de quelques langues locales comme le mandarin, le français  et  l’espagnol…  j’oubliais le quechua qui dans les sommets des Andes résiste toujours à l’envahisseur, espagnol d’abord anglais aujourd’hui. L’exemple avait été montré par cette misérable Europe qui a continué à parler anglais malgré le Brexit, et donc à nous payer sa dîme.

Fini Babel, le monde est unifié. Les interprètes ont été recyclés dans l’étude des langues anciennes. Ils font des découvertes intéressantes, comme par exemple que Napoléon n’a jamais existé ; c’était une légende française qui reprenait le mythe solaire.

Le sous-développement persistait parce que les mères de famille  s’obstinaient à parler en langue locale à leurs enfants et non en anglais. La pauvreté va donc disparaître (Note du rédacteur : entendu de mes oreilles depuis des dizaines d’années !).

Bref, quel beau monde que ce monde anglophone ! Si je dis « My bottom line is red » tout le monde comprend qu’il s’agit de mes documents comptables, et non pas d’une  description  zoologique.

Mais des inconvénients imprévus apparaissent.

 La montée de la plèbe

Figurez-vous que le moindre Chinois, le moindre Papou, le dernier indigène du Puy en Velay (de quel pays, pour avoir un nom pareil ?) se mettent à publier en anglais leurs avis sur le monde, avis qu’Internet diffuse aux quatre coins de la planète, et dont certains finissent par atteindre nos conseils d’administration, nos politiques et nos experts en marketing. Il y a du religieux, du sectaire, de l’appel au secours et 1000 affaires privées totalement inintéressantes mais ayant un petit lien avec l’économie, la finance voire des disciplines universitaires.

Vous me direz « rien de neuf, en 2016 c’était déjà comme ça, et quand ces gens ne savaient pas s’exprimer, Donald Trump et Bernie Sanders les relayaient ». C’est vrai, mais il ne s’agissait que de quelques des dizaines de millions de « rednecks » et autres culs terreux que nous devions prendre en considération pour des raisons politiques. C’était déjà pénible, mais aujourd’hui s’y ajoutent quelques milliards d’individus écrivant eux aussi maintenant en anglais et qui encombrent nos moteurs de recherche.

Figurez-vous également que depuis qu’ils sont anglophones, tous ces gens ont accès à notre marché du travail, de la base au sommet, jusque dans les conseils d’administration,  les cabinets d’experts, les clubs de pensée …  Pour  les emplois de base, passe encore, quoique  beaucoup de nos électeurs n’apprécient pas, mais, pour le reste, ça nous dérange. Pire, prétextant se fonder sur des idées venant de leur propre culture, et un examen critique de nos discours à l’occasion d’une traduction dans leur langue maternelle (pourquoi l’utiliser au lieu d’attendre qu’elle disparaisse ?) ils remettent en question nos habitudes et nous concurrencent dans les domaines qualifiés.

 La nécessité d’une langue noble

Je voyais l’autre jour sur un document marocain de 2015 : « Le peuple apprend et adopte le français. Qu’allons nous devenir, nous, élite marocaine dont les compétences en français étaient notre distinction, notre plaisir et notre fonds de commerce ? Nous n’avons plus qu’à passer à l’anglais ! ». Et bien voilà exactement ce qui nous arrive, à nous, élite mondiale anglophone envahie par la plèbe. Vite une langue refuge pour notre distinction, notre plaisir et nos carrières ! Les Romains avaient le grec pour cela, toute noble famille avait son esclave grec, précepteur et philosophe. Puis, lorsque le peuple n’a plus parlé latin, l’élite a pu le garder pour elle et en a fait son bonheur pendant des siècles. Malheureusement il y a belle lurette que les enseignants ont disparu. Il n’y a plus que le pape qui le parle. Dommage, c’était très chic.

La langue de distinction internationale a été ensuite le français, si chic lui aussi pour parler au roi de Prusse, pendant que les ploucs de France parlaient leur dialecte. Mais c’est devenu une langue africaine. Quoique, quoique …  j’apprends que nos services ont fini par faire disparaître l’enseignement du français en Afrique au profit des langues locales, qui ne pèsent rien face à l’anglais. Le français n’est donc plus que la langue de quelques érudits. Voilà ce qu’il nous faut : des précepteurs francophones érudits ! Notre anglais est devenu la langue des peuples, c’est-à-dire vulgaire à tous les sens du terme,  passons au français !

Amis britanniques et américains, je reviens en 2016 et je vous le dis : « Le monde  s’anglicise, méfiez-vous ! »

Yves Montenay

Vous aimerez aussi : Banalisation de l’anglais : et si le français redevenait la langue des élites ? publié sur Le Cercle Les Echos le 28 juillet 2016

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