J’ai dit diable, pas adversaire. On devrait discuter sereinement et démocratiquement du programme d’un adversaire, d’autant que l’on sait que sa réalisation se pliera à la réalité financière, économique et sociale. Mais la soif du pouvoir l’emporte et on diabolise le chef adverse plutôt que de discuter sereinement son programme. Et cela est amplifié par les réseaux sociaux.

Les partis qui ne sont pas « de gouvernement » ont des programmes beaucoup plus fantaisistes ou dangereux. On les jugeait battus d’avance jusqu’à présent, malgré la progression de Front National, mais depuis le Brexit et Trump, les médias sont plus prudents. Leurs dirigeants forment une première catégorie de diables pour les élites en place.

Mais on diabolise maintenant aussi des notables des partis de gouvernement et notamment Nicolas Sarkozy, François Hollande, Alain Juppé tant qu’il était favori, et, depuis quelques jours, François Fillon. Les attaques personnelles s’ajoutent à la critique des programmes plus voisins qui n’en ont l’air parce qu’ils le ne feront pas (quitter l’Europe ou l’euro, jeter les immigrés à la mer, faire la révolution, privatiser l’éducation nationale, interdire les produits étrangers…).

Par respect, je ne citerai pas les injures que j’ai trouvées sur la toile, et vais me borner à deux exemples : « Ali Juppé », censé être un sous-marin des islamistes, et François Fillon, qui a immédiatement remplacé Nicolas Sarkozy comme tête de Turc : thatchérien, ultralibéral, poutinien et ultra réac : catholique proclamé, pensez donc ! Et cinq enfants, autant dire une femme esclave…

Le rôle des réseaux sociaux

Ces dérives sont amplifiées par les réseaux sociaux, et par la façon dont ils sont « algorithmés ». Ces fameux algorithmes s’ajoutent à un « entre soi » spontané en vous suggérant des interlocuteurs de votre avis ou en vous mettant sous les yeux des données qui vont dans le sens de vos convictions. Vous voilà donc conforté dans lesdites convictions et votre virulence augmente. Pour « Ali Juppé », les messages sont progressivement passés de « l’identité heureuse » à la tolérance envers l’islam, de la tolérance à la complicité et finalement à la complaisance envers les extrémistes. Chacun renchérit dans le bonheur d’avoir des interlocuteurs admirant sa nouvelle vacherie. On glisse de « Fillon, droite traditionnelle » à « réactionnaire » puis à « ultralibéral ! ».

Tous ces qualificatifs peuvent d’ailleurs être pris pour des compliments si on change de perspective, en particulier si l’on interprète « réactionnaire » comme « réagissant aux comportements actuels », qu’ils soient économiques, sociaux ou sociétaux d’une société largement bloquée. On ne s’interroge pas sur la raison de cette réaction, on reste dans son cocon et on rejette les citoyens d’une opinion différente comme s’il s’agissait de fascistes ou de nazis. Ce n’est pas propre à la France : voyez comme Hillary Clinton et Donald Trump ont été mutuellement diabolisés par leurs adversaires.

Les grands médias se lancent aussi dans la diabolisation, un cran au-dessous certes, mais on reconnaît bien les arguments croisés sur la toile. Ainsi, une radio d’État (RFI), s’est fendue de quelques phrases à la Charlie Hebdo ridiculisant le catholicisme de François Fillon, ce qu’elle n’aurait pas osé faire avec un juif ou un musulman. Le Monde a évoqué au sujet de ce dernier « les années les plus sombres » et un de ses actionnaires nous a averti : « Vichy n’est pas loin ». Pourquoi la gauche trouve-t-elle diabolique que les hommes de droite n’aient pas les mêmes idées qu’elle ?

Pour moi, dont le travail est d’aller d’un réseau à l’autre pour me tenir au courant de toutes les opinions, que ce soit sur la politique économique ou sur les musulmans, ce rôle d’Internet est une catastrophe annihilant les espoirs de meilleure information réciproque, et donc d’une société pas trop conflictuelle. Je vois même passer des « prévisions » de guerre civile, qui sont en fait des appels à la violence et qui ne visent pas seulement les musulmans, mais un mystérieux « ils ». On dénonce à juste titre la rhétorique de l’État islamique selon laquelle il est normal de tuer « les autres », mais ça commence à y ressembler, au moins métaphoriquement.

Article publié initialement dans Le Cercle les Echos

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