Angéla Merkel a raison pour les raisons humanitaires dont nous ne parlerons pas ici. Mais elle sait aussi que l’Allemagne a un besoin massif de migrants, même si leur intégration est difficile. Et plus le temps passe, plus problème s’aggrave. Certes, une partie de l’opinion publique a peur, veut se barricader et rejette l’argument démographique. Il faut reprendre calmement les arguments dans les deux sens.

L’Allemagne court à la catastrophe

Les Allemands savent qu’ils sont en train de disparaître, les médias et leur gouvernement le leur rappellent sans cesse. Il en va de même pour de nombreux pays, dont l’Espagne, l’Italie, la Russie et le Japon, et ce problème touchera bientôt la Chine. Hors immigration, non seulement la population de ces pays diminue, mais surtout elle vieillit et il y a de moins en moins d’actifs pour faire fonctionner l’ensemble. Limitons-nous pour l’instant à l’Allemagne.

En utilisant des données imparfaites, mais qui ne faussent pas le raisonnement, on peut bâtir le schéma suivant : en 2013, avant la vague d’immigration actuelle, une personne au travail avait en moyenne un peu moins d’une deuxième personne à nourrir, « vieux », chômeurs, femme au foyer… sans compter les enfants. C’est considérable, si l’on pense au partage des revenus que cela implique via notamment des cotisations de retraite et de santé. Or l’évolution naturelle de la population, c’est-à-dire sans immigration depuis 2013, doublerait cette charge en 2050. On n’ose pas chiffrer ce qui resterait aux jeunes, qui auraient bien sûr d’autres cotisations et impôts à payer… et seraient ainsi poussés à l’émigration, aggravant encore le problème. Il faudrait une trentaine de millions d’immigrés entre 2013 et 2050 pour simplement maintenir la situation de 2013. On comprend mieux la position d’Angela Merkel et du patronat allemand.

Heureusement pour l’Allemagne, il y a eu depuis 2013 une forte immigration dont une grande partie travaille puisque le chômage est bas, immigration qui devrait continuer. De plus, l’âge de la retraite augmente régulièrement, ce qui transforme économiquement les vieux en jeunes, pardon, des pensionnés en cotisants, sans parler d’une probable augmentation du nombre de mères au travail malgré les traditions qui s’y opposent. Ce ne sont donc pas les chiffres ci-dessus qu’il faut retenir, mais seulement la logique de l’évolution qui impose une immigration, même si elle est difficile à gérer.

La réaction à cette logique mathématique

Les opposants à l’immigration rappellent que les hommes ne sont pas interchangeables, car culturellement différents, ce qui est exact. En particulier, le raisonnement ci-dessus suppose que des immigrés travailleront. En auront-ils l’intention, et si oui, les capacités, à commencer par la connaissance de l’allemand. Ou au contraire représenteront-ils un coût supplémentaire qui aggravera le problème démographique ?

À court terme, il s’agit bien d’un coût : l’entretien d’une personne, voire d’une famille, pendant le temps nécessaire à l’apprentissage de la langue allemande et d’une qualification utilisable. Les avis divergent ensuite : resteront-ils ou non des assistés ? S’ils « s’en sortent », ce coût peut être analysé comme un investissement. Mais on ne le saura que dans quelques mois ou quelques années, et cela dépendra largement de la façon dont l’accueil aura été organisé. Plus il sera personnalisé, avec un tuteur allemand actif (la société civile se dévoue admirablement) et plus le secours financier sera conditionné à la recherche et à l’acceptation d’un emploi, plus il y aura des chances que ce pari soit gagné. Ce sont donc les tuteurs qu’il faudrait aider…

Pour illustrer cette idée, une vidéo à l’appui :

La peur…

En fait, nous savons tous que la vraie raison de la réticence est la peur : « Ce sont des musulmans et non seulement l’écart culturel est très important, mais en plus ils peuvent déstabiliser la société allemande, voire être une pépinière de terroristes ».

On entre alors dans des considérations hautement spéculatives : à long terme, quel genre d’islam pratiquera le migrant ? Sa descendance restera-t-elle musulmane ? On trouvera des exemples contradictoires dans la communauté turque installée en Allemagne depuis longtemps, et certains objecteront que les Syriens et surtout les Afghans « sont encore plus différents ». Cela peut se discuter, sachant que les nouveaux venus sont plutôt issus de la bourgeoisie urbaine, les paysans étant plus à l’abri ne serait-ce que des bombardements, et les couches populaires étant hors d’état de payer les passeurs et moins sensibles aux restrictions imposées par les islamistes.

S’agissant de terroristes qui se cacheraient parmi les immigrants, on ne peut pas refuser des millions de personnes sous prétexte que quelques dizaines ou quelques milliers seraient dangereuses. Surtout quand l’expérience montre que le futur terroriste peut aussi bien provenir des musulmans déjà installés depuis longtemps, voire de chrétiens qui se convertissent. La peur sera là même si les frontières sont fermées. Il faudrait chercher les immigrants ailleurs. Oui, mais où ? L’Allemagne a déjà accueilli de nombreux Italiens, mais cela aggrave le problème italien, qui est analogue à celui de l’Allemagne.

Plus tard, ce sera obligatoire et bien pire !

Par ailleurs, les immigrés sont d’autant mieux intégrés qu’ils sont mieux entourés par des enseignants des techniques professionnellement nécessaires, à commencer par la langue allemande, par des collègues les guidant, par des supérieurs les pilotant et des camarades allemands pour leurs enfants. Or la forme de la pyramide des âges montre que cet encadrement va rapidement se tarir. Par ailleurs, les vieux réclameront de plus en plus de personnel paramédical s’ajoutant aux besoins normaux de l’économie… bref, tout ce que les Allemands ne feront pas demain s’ils désavouent Madame Merkel, ils seront obligés de le faire après-demain dans des conditions bien pires.

Cet article a été publié initialement dans Le Cercle Les Echos

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