Les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation « crime contre l’humanité », puis sa rétractation partielle, ont relancé le débat sur un sujet qui clive profondément l’opinion française.

Remarquons déjà que le texte complet de ces déclarations aurait dû nuancer les réactions. Mais il faut cesser de peser les nuances, et s’attaquer à l’utilité du débat lui-même. À notre avis, il n’a pas lieu d’être. Il encombre notre vie politique, ainsi que celle de nombreux autres pays. Car le mot « colonisation » recouvre des situations tellement différentes qu’on ne peut pas l’utiliser dans une analyse sérieuse. Sa connotation était en général positive dans le passé, mais est presque toujours négative à présent. Il faut donc oublier « la colonisation » et parler de « l’époque coloniale ».

L’exemple de l’esclavage est ambivalent

Un rappel historique permet de comprendre l’étendue des contradictions que porte le mot colonisation. Prenons l’exemple de l’esclavage.

Une première colonisation, en gros de la Renaissance à Napoléon, a vu les roitelets de la côte occidentale africaine vendre les populations de l’intérieur aux Européens, grâce notamment aux armes à feu vendues par ces derniers, armes qui leur permettaient de faire de nouveaux prisonniers. Les Européens les revendaient aux planteurs des Antilles et des Amériques. Cette traite européenne est très étudiée et sa mémoire est entretenue par les programmes scolaires occidentaux. C’est une composante importante et justifiée de la connotation négative de la colonisation. Je passe sur le fait que l’esclavage, déjà en usage dans l’Antiquité, semblait tout à fait naturel jusqu’à Voltaire et au-delà.

Une autre colonisation, principalement pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, eut un effet inverse. Les Européens avaient alors aboli l’esclavage. Les armées françaises et anglaises entrèrent profondément en Afrique mettant un terme aux rafles génocidaires des Arabes qui profitaient de leurs armes à feu pour envoyer en esclavage les populations sahéliennes et d’Afrique orientale et centrale. À l’époque, ce fut une composante de la connotation positive du mot « colonisation ».

Une autre source de confusion est de ne pas distinguer l’époque de la conquête et celle de la gestion.

Des conquêtes comme les autres, sauf…

Les conquêtes ont souvent été sanglantes de part et d’autre, comme toutes les guerres, et sont d’ailleurs antérieures aux conventions de Genève parfois invoquées : la convention de 1864 ne porte que sur les blessés avec la création de la Croix-Rouge, celles sur les prisonniers et sur la protection des civils ne datent respectivement que de 1929 et 1949. Il n’y a donc aucune férocité particulière aux conquêtes coloniales, d’autant que certaines ont été pacifiques, comme le protectorat du Cambodge demandé par ce pays menacé de dépeçage par ses voisins.

La vraie question, aujourd’hui anachronique, est : « Pourquoi ces conquêtes ? ». Impérialisme, sentiment de supériorité, parfois racisme ? Oui, bien sûr, comme pour la plupart des conquêtes de l’histoire. Précisons qu’il y avait un énorme déséquilibre démographique entre le Nord et le Sud, qui donnait l’impression que certains pays étaient presque vides. C’était assez vrai pour certaines parties de l’Amérique, de l’Australie et de l’Afrique, mais pas pour l’Inde et la Chine. Face aux 41 millions d’Algériens et aux 94 millions d’Égyptiens d’aujourd’hui, on a oublié que chacun de ces deux pays avait environ 10 fois moins d’habitants que la France de l’époque lorsqu’une petite partie de l’armée française y a débarqué.

Pour les marxistes, la spécificité de l’aventure coloniale était d’offrir des débouchés à la production nationale. Ni l’observation ni le raisonnement ne le confirment :

  • – l’observation nous montre que l’économie française n’a pas été renforcée, au contraire, par la période coloniale, tant budgétairement qu’industriellement.
  • – le raisonnement nous dit qu’un débouché doit être solvable : « qui n’a rien ne peut rien payer ». Les colonies françaises étaient très peu peuplées, contrairement aux britanniques. Leur populations étaient pauvres et n’avaient pas de ressources en devises (nécessaires pour que les producteurs français puissent payer leurs employés).  Pour les devises, il leur fallait exporter vers la métropole ou des pays tiers. Ce à quoi se sont efforcés, avec un succès limité, certains colons (vins d’Algérie, caoutchouc africain ou indochinois) et certains « indigènes » (cacao) grâce aux infrastructures payées surtout par la métropole et un peu par les ressources locales. Mais il devient alors très difficile de distinguer ce qui est « colonial » de ce qui est « activité économique normale ». Les pays qui, à l’indépendance, ont décidé que « tout » était à eux se sont la plupart du temps trouvés face à des coquilles vides ou des entreprises lourdement déficitaires après le départ des responsables coloniaux, ce qui illustre qu’on ne leur « prenait » rien … Et ils ont souvent ensuite demandé aux pays du Nord de revenir investir… Ce qui rétablit le sens initial du mot « exploitation » ( « mise en valeur »),  loin de son usage marxiste de « prélèvement indu ».

Le seul élément vraiment particulier des conquêtes coloniales est la concurrence entre États « modernes » : l’Allemagne, la France, l’Angleterre, les États-Unis, Japon et, de façon différente, la Russie. Chacun savait que s’il tardait à s’installer outre-mer, un concurrent prendrait sa place : La France a devancé l’Italie en Tunisie et l’Allemagne au Maroc, dans ce dernier cas avec l’appui anglais et espagnol.

Finalement, dans l’ensemble, les conquêtes coloniales sont un épisode assez classique de l’histoire mondiale.

La gestion coloniale ?

Qu’en est-il de la gestion des colonies une fois conquises ? On enseigne en général au sud et assez souvent au nord que ce fut une suite de pillages, de répression et d’humiliations. Ce n’est pas faux au Congo belge où les sociétés locales étaient particulièrement faibles par rapport à l’Occident. Ailleurs, ce fut très variable et tout dépend à quoi on compare le régime colonial en place. À la situation en métropole ? Dans ce cas, il est clair que la masse de la population colonisée avait un niveau de vie et de liberté inférieur. Mais est-ce une comparaison pertinente ? Il vaudrait mieux comparer à la situation pré-coloniale et postcoloniale. Là aussi, la variété des situations empêche d’employer le mot « colonisation » de façon efficace.

Pour prendre le critère de l’humiliation, l’autorité nationale de ces pays aujourd’hui, du président au policier local, est-elle moins arrogante que celle de l’ancien pouvoir colonial ? Elle est en tout cas souvent plus corrompue.

Ce que j’ai connu directement ou par de très proches d’origine et d’opinions très variées, à savoir la fin de la période coloniale et les indépendances souvent « néocoloniales », c’est plutôt un développement paternaliste, sauf là où la guerre froide se combinant à l’objectif de prendre le pouvoir à tout prix, y compris la répression de la population que l’on était censé libérer, a entraîné des guerres catastrophiques pour toutes les parties comme au Vietnam ou en Algérie.

Sortir des blocages, confier l’analyse aux historiens

Mais l’analyse est aujourd’hui impossible, car elle oppose des sensibilités et des mémoires trop différentes, trop partielles et parfois imaginaires. L’objet de ce texte est justement donc sortir de ces oppositions de plus en plus anachroniques. Les responsables de part et d’autre sont presque tous morts et les conditions ont profondément changé au nord comme au sud. Le mot « colonisation » est devenu une arme politique qui masque les vrais problèmes de notre époque (voir ci-après l’opinion de l’Algérien Fellag). Arrêtons les anachronismes et laissons les historiens analyser « la période coloniale » comme ils analysent « l’époque gallo-romaine », coloniale elle aussi, avec sa conquête brutale, ses répressions et son « oeuvre civilisatrice ».

Yves Montenay
Retrouvez cet article sur Le Cercle Les Echos.
PS: L’algérien Fellag est le fils d’un combattant du Front de Libération Nationale, très nationaliste, il a quitté l’Algérie pour s’exiler en France vers 1995 à cause des islamistes. Il est aujourd’hui comédien et humoriste et revient sur la scène du théâtre du Rond-Point à Paris dans « Bled Runner ». Extrait de son entretien avec le Monde
« Quand vous avez entendu Emmanuel Macron dire que la colonisation était un crime contre l’humanité, quelle a été votre réaction ? C’est un fonds de commerce des deux gouvernements. A chaque fois qu’ils en ont besoin, ils ressortent le dossier. En tant que candidat à la présidentielle, aller en Algérie pour dire cela, c’est – excusez-moi du terme – con. Il aurait dû dire : si je suis élu, nous allons créer des relations très fortes ensemble, se faire la bise et oublier. »

 

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