La campagne a enfin commencé ! J’ai écouté attentivement votre français correct et parfois éloquent. Je vous ai entendu parler « impôts », « emploi », mais pas «français ». C’est pourtant notre langue à tous et vous avez un rôle à jouer.

Pourquoi vous occuper de notre langue, le français ?

Pensez-vous que sa pratique et son éventuelle disparition sont des phénomènes naturels qui ne concernent pas le politique ? Vous vous trompez ! La situation de notre langue a des causes et des conséquences tant politiques qu’économiques. Ainsi le français n’est plus la langue de la France, mais celle d’un grand ensemble international qui pèse de plus en plus lourd.

Cela n’a pas été encore remarqué par nos élites dont la grande majorité est toujours « occidentale », c’est-à-dire travaillant, se distrayant et « communiquant » dans un univers anglophone allant de San Francisco à Bruxelles.

Cet univers est important bien sûr, mais de moins en moins représentatif de l’ensemble du monde. Et même si ces élites partent parfois se distraire dans des lieux exotiques, ce sera souvent « entre soi » dans des bulles anglophones.

Or plusieurs de nos candidats font partie de ce système, même s’ils s’en défendent. L’un d’entre eux a même dû se reprendre pour l’avoir un peu trop laissé paraître. Commençons donc, cher candidat, par vous mettre au courant de la situation de votre propre langue.

Que demander aux candidats ? D’abord de savoir !

Quittons les bureaux de l’Union Européenne, où effectivement le français a disparu (espérons que le Brexit le ramènera),  sauf dans les consignes au petit personnel, bruxellois donc francophone.

Cher candidat, écoutez ! À Bruxelles, en France, à Abidjan, à Yaoundé, la rue parle français, y compris l’importante population musulmane. L’État Islamique l’a bien compris, qui a une section francophone de propagande et des bataillons francophones sur le terrain. 200 millions de musulmans sont plus familiers avec le  français qu’avec l’arabe coranique.

Cher candidat, je sais que ce n’est pas votre monde. Vous êtes un homme cultivé, je n’en doute pas. Vous êtes réaliste, vous connaissez l’importance de l’économie et des affaires, éventuellement d’ailleurs « culturelles » (médias, édition, arts…), et vous me dites : « tout ce qui est sérieux dans ce domaine se fait en anglais : voyez les multinationales françaises qui s’anglicisent d’elles-mêmes ».

Cher candidat, réveillez-vous ! Homme cultivé, savez-vous que l’apprentissage du français pour des raisons culturelles fleurit dans le monde entier ? Les 817 universités membres de l’Agence universitaire de la Francophonie, issues de plus de 106 pays, forment le plus gros réseau international universitaire, et de loin. Et il n’y a pas que les universités !

A ce français culturel s’ajoute maintenant celui appris pour des raisons économiques, ce qui en fait la deuxième langue étrangère étudiée au monde, car les grandes langues que sont le mandarin et l’hindi sont peu apprises à l’extérieur, même si la Chine, qui, elle, a compris l’importance de la diffusion de sa langue, a réussi une certaine percée dans ce domaine avec ses Instituts Confucius omniprésents.

Et notez surtout, cher candidat, que des centaines de millions d’Africains de moins en moins pauvres peupleront des pays où sont francophones toutes les classes moyennes et supérieures, et une bonne partie du reste du peuple. Tous seront des dirigeants, des cadres, des clients ou des lecteurs.

Les Chinois l’ont compris, qui forment des dizaines de milliers d’étudiants au français chaque année dans les universités de France et des pays francophones, dans les écoles d’entreprises et les Alliances françaises en Chine. Je forme personnellement à la civilisation française d’excellents étudiants de Centrale Pékin.

Les pays francophones représentent 20 % du commerce mondial, ce qui fait du français la troisième langue du commerce international. Deux pays du G8 sont francophones ainsi que la moitié du continent africain.

Pour The Economist (peu suspect de « French loving« ), la langue de Molière serait même « the best language to learn » dans une stratégie de carrière, notamment pour son rayonnement en Afrique, foyer de forte croissance.

Des illustrations concrètes ?

La géopolitique ? Au Mali et dans le Sahel, nous protégeons toute l’Europe et l’Afrique occidentale. Or y partager le français avec une partie de la population nous a évité bien des problèmes qu’ont connu les Américains en Irak et en Afghanistan où ils étaient incapables se faire comprendre.

Les ressources humaines ? L’ancien délégué du Québec à Tokyo, Jean Dorion, aime raconter que son gouvernement avait longtemps pensé que les seuls conseillers économiques japonais « valables » ne parlaient que l’anglais, « langue des affaires ». Il a introduit le français comme critère d’embauche et a constaté que les Japonais francophones étaient aussi les meilleurs candidats.

Inversement, en France et au Québec des postulants se voient refuser un emploi sous prétexte de ne pas parler assez bien anglais, alors que cette langue n’est que rarement utile pour leur poste et qu’un appel ponctuel à un collègue suffirait. De toute façon l’immense majorité des Français le parleront toujours moins bien qu’un natif, et nous constatons tous des embauches ou promotions profondément injustes, au détriment de plus qualifiés.

Bref « on vous vole votre langue, on vous volera votre emploi ».

Cher candidat, tant vous-même qu’une bonne part de nos milieux économiques n’ont pas pris conscience de tout cela, car vos études et vos contacts vous ont figé dans la conviction que tout se passe en anglais. Sinon vous parleriez plus souvent allemand, espagnol, mandarin … et français.

Il y a pourtant suffisamment de Français qualifiés ayant un bon niveau dans ces langues, et à qui confier des postes très utiles. Renseignez vous sur les problèmes de Renault-Nissan qui faisait passer des francophones et des nippophones par l’anglais.

A lire : Dieu est multilingue, et Google parle plus de 100 langues.

Et surtout, concernant le monde francophone, si les entreprises françaises avait été moins focalisées sur le rôle soi-disant « universel » de l’anglais, elles auraient depuis longtemps mis dans la balance les avantages économiques de la francophonie : gain de temps et meilleure utilisation de leur personnel imparfaitement ou pas du tout anglophone. Les Anglais, qui nous sont bien supérieurs dans la défense des intérêts de leurs entreprises, profitent très largement de l’anglophonie de Bruxelles.

Certes, cette ignorance commence à s’estomper, et les données démographiques africaines ont fini par être remarquées. Vous avez vu les Marocains s’implanter chez nos amis sub-sahariens. Sans ce début de prise de conscience, vous n’auriez peut-être même pas lu tout ce que je viens de vous dire.

J’espère vous avoir frappé aux points sensibles : le cerveau et le porte-monnaie, à défaut des sentiments.

Cher candidat, venons-en justement aux sentiments. Votre peuple, lui, est sentimentalement attaché à sa langue, et le répète sondage après sondage. Et ce sont vos électeurs après tout !

Or qu’avez-vous fait ?

Ce que vous avez fait ou laissé faire

Vous avez montré ou toléré le mauvais exemple, notamment pour des questions très symboliques.

Je me bornerai à reprendre un exemple récent : pour la candidature de Paris aux jeux olympiques de 2024, vous avez choisi Made for sharing, et comptez l’afficher sur la Tour Eiffel ! Pourtant un bon slogan en français aurait été vite compris ! Shame for merding messieurs les publicitaires ! Un peu d’imagination voyons ! On peut être compris en anglais en parlant français : « Paris total » ou mieux si possible… C’est votre métier de trouver !

Je parle du slogan et non des documents de travail. Un slogan est un drapeau, il doit être bref et sa traduction dans toute les langues est tout aussi brève et mémorisable. Ce n’est pas un document de travail, qui, lui, doit être dans la langue de celui qui va le lire. Si un latino-américain fait partie du jury, il faut lui envoyer un document de travail en espagnol ou en portugais, avec éventuellement deux copies, une en français, l’autre en anglais pour qu’il puisse en discuter avec d’autres membres du jury.

Le slogan, c’est un drapeau, il doit être en français, d’autant que cela peut être commercialement positif si bien utilisé, car dans de nombreux domaines le français est valorisant ou ressenti comme « chic »… Demandez aux commerçants de la ville de Québec qui s’affichent en français face aux touristes anglophones : un Texan qui a fait le voyage ne veut pas avoir l’impression d’être resté chez lui. Mais, en France, on se heurte à un mystère : la préférence des publicitaires pour l’anglais et leurs relais au Parlement.

Ce genre de dérapage est envahissant, et votre exemple est suivi partout, depuis le « we are open » affiché sur les vitrines jusqu’au jargon de magazines féminin très populaires (« Le look Working Girl, les must have de la saison ») ou des journaux financiers élitistes (« retrouvez le live primordial en replay »), en passant par l’« Occitanie Tower » à Toulouse qui se veut le symbole d’une ville moderne. Le contraste est saisissant avec la Côte d’Ivoire où le décor urbain est totalement francophone…

Alors que faire maintenant ?

Cher candidat, commencez par montrer vous même l’exemple, notamment lors de vos contacts médiatisés à l’étranger. Vous me direz que vous voulez être immédiatement compris. Mais croyez-vous que tous vos homologues des divers pays de la planète parlent anglais ? Ils ont un interprète ou bénéficient la traduction simultanée ou toute autre technique (j’en ai l’expérience en tant que chef d’entreprise à l’étranger). Les interprètes français/anglais à Bruxelles se lamentent de voir les Français se lancer dans un anglais laborieux alors qu’ils s’ennuient dans leurs cabines de traduction simultanée !

Oh, je ne vous demande surtout pas de faire une police de la langue. La société civile est là pour réagir aux très fréquents viols de la Constitution « Article deux : la langue de la république est le français », de La loi Toubon (notamment sur la langue en entreprise) et de la loi Scrivener de protection des consommateurs. J’y participe en tant que vice-président d’Avenir de la Langue Française, qui cherche une solution amiable, et à défaut contentieuse, avec le contrevenant. Le problème est que les juges ne sont absolument pas au courant.

Cher candidat, promettez donc de rajouter quelques mots dans les programmes de l’École de la Magistrature ou de ceux des organismes de formation permanente des juges, s’il en existe.

Aux candidats à la Présidence de la République :14 engagements pour le français et la Francophonie (Lettre ouverte des 35 association pour la francophonie le 15 mars 2017)

Faites de même partout où vous avez un pouvoir direct ou d’influence : administrations, entreprises publiques, certaines entreprises privées. Commencez par un ou deux coups d’éclat bien médiatisés qui crédibiliseront votre démarche. Mettez votre ministre de la francophonie sous le projecteur.

Pourquoi ne pas annoncer avec fracas qu’un examen de français jouerait un rôle important dans l’obtention d’un visa, ou qu’un billet d’avion serait offert aux 100 meilleurs, ou encore qu’un enseignant de français aurait automatiquement un visa d’un an pour perfectionnement ?

J’insiste sur ce dernier point, très nécessaire et très motivant.

Et votre propre coup d’éclat électoral ?

Cher candidat, vous voulez être élu ? Faites une déclaration musclée lors d’un grand sommet, ou claquez bruyamment une porte ou encore virez spectaculairement un responsable qui se serait borné à de beaux discours sans rien faire de concret ! Expliquez ensuite aux Français que vous sauvez non seulement leurs âmes mais aussi leurs emplois. Vos électeurs vous le rendront au centuple.

Yves Montenay

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