Le discours d’Emmanuel Macron (*) se veut une rupture dans les rapports franco-africains. Il illustre sa connaissance de l’évolution des regards réciproques, et s’attaque aux vieux clichés.

Commençons par un rappel historique dégagé de tout regard idéologique.

Une perception négative de l’économie africaine

L’économie sub-saharienne précoloniale était une économie de subsistance, enrichie de quelques courants commerciaux, dont celui des esclaves. Traite occidentale à l’ouest jusqu’à la première moitié du XIXè, traite arabe du Sahel vers le nord et de d’Afrique centrale vers l’est. Ces deux dernières ont été arrêtées par la colonisation.

Lors des périodes coloniales et néocoloniales s’y est ajoutée l’exportation de matières premières minérales et l’introduction de nouvelles cultures, comme le cacao, le riz ou l’hévéa, avec les infrastructures correspondantes (ports, routes, fer…), qui ont localement bénéficié au développement.

Ces époques ont été l’occasion de controverses sur les prix et « l’échange inégal », notion appliquée à tort au sous-développement comme exposé dans mon livre « Le socialisme contre le tiers-monde » (Albin Michel, 1983) ce que j’ai confirmé vingt ans plus tard dans « Le mythe du fossé nord-sud » (Les Belles lettres, 2003), ouvrage mieux accepté du fait de l’évolution des pays du Sud entretemps. Mais il en reste quelque chose du fait notamment de l’inertie des programme scolaires du Nord et surtout du Sud

Le passé récent

Après cette période coloniale et parfois néocoloniale, des tournants politico-économiques baptisés « révolutions » ou de désordres ont entraîné le dépérissement des infrastructures matérielles. Des infrastructures humaines également, avec le départ d’une partie des élites pour des raisons politiques, ethniques ou tout simplement du fait de l’insécurité financière voire physique. Ce fut le cas d’une grande partie des médecins malgaches après la « révolution » de 1972, longtemps magnifiée comme étant la deuxième indépendance et reconnue aujourd’hui comme une cause importante de la ruine du pays.  Celle du Zimbabwe a des causes analogues.

À cela s’est ajoutée dans certains pays la « malédiction pétrolière », à la hausse comme à la baisse, tandis qu’avait lieu l’explosion démographique et celle de l’urbanisation.

Bien entendu, ce survol rapide est injuste envers certains pays, le Sénégal par exemple s’étant distingué par son calme démocratique.

L’histoire économique sub-saharienne, tant par comparaison avec la France qu’avec les pays émergents, notamment asiatiques, était donc perçue négativement au Nord, mais aussi au Sud, quitte à ce qu’une partie des responsables africains en renvoie la responsabilité sur le Nord, débat dans lequel je ne rentrerai pas ici. Cette perception explique le désintérêt des entreprises françaises pour le continent une fois disparue la génération des « fous d’Afrique ».

Mais cette perception est en train d’évoluer.

Un changement de regard sur l’économie africaine

L’échec du « vieux modèle »

Ce vieux modèle Nord-Sud est celui qui avait cours après les indépendances et jusqu’à récemment.  On peut le résumer par le règne du « tout administratif ».

Ce « tout administratif » s’entend d’abord pour l’emploi. On va à l’école pour être fonctionnaire et l’État doit embaucher tout le monde. L’aide publique du Nord et l’endettement retardent l’heure de vérité. A l’arrivée du défaut de paiement, le FMI, appelé au secours accorde une aide supplémentaire à condition de faire des économies, les fameux « ajustements structurels », cela forcément au détriment des plus faibles puisque les autres, et notamment les militaires, sont intouchables. À ces aides s’est ajoutée dans certains pays la manne pétrolière qui maintenu des prédateurs au sommet de l’État.

Ce vieux modèle s’est effondré.

La diffusion mondiale du libéralisme économique et de « l’entreprenariat »

L’air du temps et l’échec du vieux modèle ont ouvert la voie à un certain libéralisme, symbolisé par le succès des compagnies privées de téléphone portable réussissant à raccorder la population, en quelques années, ce que sociétés nationales chargées du fixe n’avaient pas réussi à faire en 50 ans. L’échec du tout administratif et le prestige des nouvelles technologies ont lancé l’entrepreneuriat africain. Ce dernier s’est appuyé sur le retour « au pays » d’une partie des élites ayant réussi au Nord, rendant le développement africain de plus en plus autonome. Ces entrepreneurs s’approprient les techniques et méthodes du Nord…  et ses langues.

On voit maintenant apparaître de nombreux ouvrages, décrivant les évolutions récentes. Je me bornerai ici à citer le livre de Jean-Michel Severino, ancien directeur général de l’Agence française de développement, président d’Investisseurs & Partenaires, « Entreprenante Afrique » qui s’enthousiasme : « De l’agro-alimentaire à la téléphonie, du bâtiment à la santé en passant par le tourisme et l’énergie, une autre économie africaine se dessine. »

Il se trouve que cette évolution favorise la francophonie, qui devrait elle-même aider au retour des entreprises françaises.

Une francophonie auto entretenue

Cette montée de l’entreprenariat rappelle l’importance de la langue de travail dans l’évolution linguistique d’un pays. Cette langue échappe en grande partie aux États, comme le montre l’exemple du Maghreb où le français n’est officiellement qu’une langue étrangère et où il imprègne néanmoins largement la société.

Or ce sont le français et l’anglais qui sont utilisés au travail en Afrique, et ils sont encore plus incontournables dans le milieu des nouvelles technologies.

En Afrique francophone, où le français, langue officielle, est inégalement répandu, les entreprises contribuent largement à la diffusion rapide du français amorcée par le système scolaire et la coopération, rapidité signalée par l’OIF, même dans les pays où son usage part de très bas….

Certes il y a maintenant des entreprises venant de pays non francophones, qui, comme en France, tentent de fonctionner dans la langue de leurs actionnaires. Remarquons toutefois que la Chine s’est constitué un vivier de cadres francophones, tant chez elle que dans nos grandes écoles et universités.

Finalement, les échanges entre le Nord et le Sud francophones sont intellectuels ou économiques, ou les deux à la fois dans le cas des médias. Ces derniers facilitent l’accès au français, ce qui s’ajoutent au rôle de la langue de travail, donc son apprentissage nécessaire pour l’emploi.

Le rôle de l’enseignement privé devrait s’accentuer, de la base (secrétariat, codage …) aux écoles de management, et même pour l’enseignement général.

Se crée ainsi un enchaînement « enseignement privé, entreprises et médias » y compris au Maghreb où le français n’est pourtant pas officiel. Les entrepreneurs venant du nord francophone et retournant au pays renforcent cette évolution, tandis que les pays anglophones, tels le Ghana et dans une moindre mesure le Nigéria, enseignent de plus en plus le français, pour leurs voisins francophones et non pour aller en France. Le français devient une langue africaine, comme rappelé par notre président.

Vers un dépassement de la question coloniale ?

Au-delà des aspects linguistiques, la diffusion de l’entrepreneuriat pouvait amener une « décolonisation psychologique » des rapports Nord-Sud. D’une part les revenants au pays ont l’expérience du Nord et de leurs entreprises très éloignée des schémas coloniaux, d’autre part, dans certains domaines, l’Afrique est en avance sur le nord, ayant inventé des solutions d’informatique et télécommunications originales pour pallier aux déficiences de ses infrastructures.

Finalement, les préoccupations communes de l’entreprenariat devraient peu à peu faire disparaître les reproches réciproques.  En particulier tout entrepreneur africain ayant vécu au Nord peut constater le vide de la formule « les intérêts français » supposés défendus par Paris, alors que les « intérêts chinois » par exemple sont plus importants et plus intrusifs.  Et le vide également de celle du « pillage du Sud par les entreprises du Nord ».

Les questions environnementales, dont les solutions sont d’ailleurs largement entrepreneuriales, contribuent également à ce rapprochement intellectuel. Le terme « colonial » déjà souvent injustifié est de plus en plus obsolète, du moins dans ces milieux.

Dans les autres, espérons que le renouvellement de notre discours politique aidera à débusquer les vieux clichés qui perdurent et ont ruiné tant de pays africains.

Yves Montenay

(*) Revoir le Discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, le 28 novembre 2017 :

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