Le point de vue « Dieu parle-t-il toujours français ? » (par Felix Marquardt, Leila Leghmara, Hadrien Cordier) mélange habilement une évidence (il est bon de maîtriser l’anglais) et une vision du monde qui est plus discutable.
Je passe rapidement sur l’évidence : l’enseignement de l’anglais en France est imparfait et de nombreuses pistes sont à suivre, dont éventuellement celles signalées dans l’article.
Mais cette évidence ne doit pas en masquer une plus générale : dans le monde moderne, il faut avoir la meilleure qualification possible, par exemple en informatique. Et cela d’abord professionnellement, mais assez souvent aussi pour les loisirs.
Pourquoi citer l’informatique et non l’anglais ? Pour montrer que la connaissance de cette langue n’est qu’un élément parmi d’autres. Certes il est bon d’être qualifié tous azimuts, mais en pratique il faut faire des choix. En entreprise par exemple, il est difficile d’exiger à la fois de se perfectionner dans sa propre spécialité et d’y ajouter tout ce qui est « transversal » : des compétences en relations humaines, l’informatique, une bonne culture générale (française, mais aussi des pays avec lesquels on est en contact), des notions de management, l’anglais, et d’autres langues. Bref il faudrait travailler 30 heures par jour.

C’est là qu’apparaît la vision du monde qui sous-tend ce point de vue sur l’anglais. Il donne l’impression que cette langue charpente le monde et qu’il faut s’organiser autour d’elle. Une très bonne maîtrise de l’anglais est indispensable certes, mais pour un nombre assez restreint de Français. L’impression inverse vient de ce que ceux qui s’expriment font partie de ce nombre assez restreint, qui est largement concentré en haut de la pyramide sociale. Le problème est qu’ils imposent leur vision du monde à beaucoup d’autres, déclassant par exemple le bon ingénieur par rapport à un meilleur anglophone. Tout le monde y perd, l’intéressé comme l’entreprise.

Cet ingénieur n’a qu’à acquérir un bon niveau d’anglais dira-t-on. Mais nous sommes ramenés au problème précédent : il n’y a que 24 heures par jour, et le cœur de la compétence de l’entreprise, ce n’est pas l’anglais.

Mais l’international, dira-t-on ? Et la compréhension avec des étrangers de passage dans l’entreprise ? C’est certes important, mais à résoudre concrètement entre les personnes concernées et non en bouleversant l’entreprise. Il y a mille solutions économiques, que j’ai pratiquées en tant que dirigeant d’une entreprise internationale. Il faut commencer par se souvenir que l’on est toujours meilleur dans sa langue maternelle ou de formation, et qu’il ne faut pas se mettre en état d’infériorité dans un débat. Côté étrangers accueillis, il faudrait commencer par se renseigner sur les langues qu’ils maîtrisent. Souvent on ne leur demande même pas s’ils sont francophones ou s’ils comprennent mieux une autre langue que l’anglais ! Prenons les Chinois, avec lesquels les contacts se multiplient : un certain nombre sont francophones (la Chine y veille), tandis qu’un nombre croissant de Français apprend le mandarin. En tout cas le bon commerçant, ou tout autre interface, doit parler la langue la plus efficace dans des circonstances données, quitte à prendre un interprète !

Et par ailleurs il est catastrophique de se lancer, comme certains, dans des politiques linguistiques internes qui torturent la hiérarchie du haut en bas, ouvriers compris, pour des résultats médiocres et surtout une perte d’énergie et un mauvais emploi des compétences. Les syndicats s’en émeuvent à juste titre, tant dans l’intérêt de leurs mandants que dans celui de l’entreprise. Quant aux cadres qui se prêtent à l’anglicisation de leur entreprise là où elle n’est pas indispensable, il commencent à réaliser que si cette anglicisation réussit, ils se feront remplacer par un anglophone de langue maternelle, discrimination qui commence à se répandre. Croyant être modernes ils préparent leur propre déclassement !

Bref, la situation d’aujourd’hui dans la plupart des pays du monde est que l’anglais n’est pas assez répandu ni suffisamment bien maîtrisé pour répondre de manière efficace aux situations complexes. Pour des questions plus courantes, le niveau médiocre assez répandu en France suffit souvent. L’amélioration dans ce domaine peut être prioritaire dans certains cas, mais certainement pas de façon systématique.

La variété des langues et des cultures est un fait, et pour au moins un temps certain. C’est à cette situation qu’il faut s’adapter : Dieu est multilingue, et Google parle plus de 100 langues.

Yves Montenay, auteur de « La Langue française face à la mondialisation », édition Les Belles Lettres.

Article publié dans Le Monde, le 11 février 2010

Advertisements