« Des valeurs communes aux intérêts communs : opportunités et défis de la Francophonie économique »

Conférence d’Yves Montenay
Le 30 mars 2012, Erevan, Arménie

Mots clés : Recherche, acteurs politiques, chambres de commerce, secteur privé, entreprises

Introduction

En tant qu’ancien responsable d’une entreprise moyenne mais internationale dans des milieux linguistiques très variés, en tant qu’universitaire en « grandes écoles » et animateur d’une ONG Nord-Sud, je vous propose une communication fondée sur une expérience de terrain.

L’espace économique francophone est une réalité très concrète pour les entreprises et individus concernés. Il est d’abord celui constitué par les pays dont le français est la langue maternelle, officielle ou de travail, mais s’étend au-delà. Nous allons d’abord analyser cet espace et ses acteurs et ensuite voir comment essayer de les convaincre de se comporter de manière à le sauvegarder et l’approfondir, alors que la langue n’est pas le souci numéro un des entreprises.

Analyser : qu’entend-t-on par « espace économique francophone »

Première remarque pour les économistes, l’appréciation de cet espace est n’est pas quantitative mais qualitative :

  • d’abord parce que les chiffres ne sont pas toujours fiables et varient rapidement avec l’évolution de l’économie mondiale ; en effet les chiffres fiables n’existent que pour grandes entreprises et pour les États du Nord,
  • ensuite parce que les chiffres reflètent mal l’importance humaine de cet espace : ce qui compte, ce n’est pas le volume financier du commerce, mais les contacts humains, l’emploi, la formation, les migrations et leurs conséquences.

Les hommes avant la finance

Commençons par un exemple : Total peut importer d’Algérie du pétrole pour des sommes gigantesques sans que cela mette en jeu beaucoup de monde, et probablement pas en français.

Par contre des dizaines de milliers de retraités français au Maroc ont un impact linguistique beaucoup plus important. Or ils sont là pour des raisons principalement économiques : coût de la vie et impôts plus bas qu’en France dans un environnement familier, notamment médical et pharmaceutique, mais aussi pour tous les achats courants et les actions associatives où ils sont très actifs, le tout se faisant en français : on a là un exemple parfait d’espace économique francophone, dont chaque « atome » est modeste, mais qui est globalement important.

En sens inverse, une entreprise française [1], modeste par rapport à TOTAL, faisant travailler son personnel en anglais dès qu’il s’agit de contact avec l’étranger même francophone (cas réel, aggravé par une pression à l’usage du travail en anglais en France) a eu un impact désastreux sur l’image du français pour les élèves marocains des grandes écoles françaises.

L’économie, c’est aussi la formation professionnelle et les médias

Une partie de mes travaux porte sur l’enracinement français à partir du « complexe formation, entreprises et médias ». Je ne vais pas les reprendre ici, mais me borner à rappeler que l’implantation d’entreprises francophones dans les pays du Sud (au sens large) déclenche des formations professionnelles privées (qui sont elles-mêmes des entreprises) de comptabilité, secrétariat, gestion, informatique etc. et consolident la formation professionnelle publique en français.

Ces deux formations professionnelles, privée et publique, assurent souvent un meilleur niveau de français et une meilleure employabilité que l’enseignement général, ce qui leur apporte des élèves.

Dans un deuxième temps l’existence de ces formations attire de nouvelles entreprises francophones.

Parallèlement les compétences acquises et la participation à la vie économique génère des médias spécialisés, qui ont tendance à devenir partiellement généralistes et à être ainsi une autre porte d’entrée sur le culturel que l’enseignement littéraire, qui motive nettement moins, faute d’emploi à la clef.

Je profite de ce colloque pour citer un exemple ne figurant pas dans mes travaux antérieurs : ce début 2012 a vu la création du premier magazine économique gratuit au Maroc, Éco-hebdo, assez généraliste car à mi-chemin entre le professionnel et le culturel au sens large.

La difficulté d’appréhender et de promouvoir la francophonie

Ces exemples illustrent que l’espace économique francophone est à la fois très important en nombre d’individus touchés, même si leur recensement est impossible, et est constitué d’acteurs en général privés et très divers, de l’individu à la multinationale, dont l’action en faveur de la francophonie est indirecte et non leur objet principal.

On voit que cet espace est extrêmement fragmenté et de motivations très diverses. Il est donc a priori difficile de définir une stratégie et une politique pour sa construction ou sa promotion. Les acteurs politiques locaux devraient bien sûr avoir le rôle principal dans son fonctionnement, mais pour des raisons idéologiques ou « pratiques » c’est rarement le cas.

Dans notre premier exemple, ni l’interlocuteur de TOTAL, la SONATRACH algérienne, qui cultive la langue anglaise, ni, dans une moindre mesure, TOTAL, n’ont vocation à défendre la francophonie.

« Nos » retraités français du Maroc y seraient déjà plus sensibles.

Notre troisième exemple, celui de la société « traîtresse », avec les cadres de laquelle j’ai eu une conversation « musclée », estime qu’elle doit tout d’abord son soigner son apparence internationale,  et que cela passe par l’usage de l’anglais même en interne (ce qui est une erreur de management, voir mes travaux sur la question). Et d’ailleurs cette « traîtrise » reste inconnue, d’où l’intérêt d’une recherche universitaire dans ces domaines.

Et quid des autorités compétentes ?

S’agissant de la SONATRACH, le gouvernement algérien, qui a déjà un peu de mal avec cet État dans l’État, et ne fait pas partie de l’OIF, s’intéressera aux flux financiers qu’elle génère bien plus qu’à la langue dans laquelle elle traite avec ses clients.

Quant à TOTAL, c’est certes une société française, vraisemblablement proche du gouvernement français, mais privée, cotée en Bourse et dont une partie des actionnaires sont anglophones.

Il n’est pas certain que le gouvernement français rajoute aux conversations discrètes sur l’approvisionnement pétrolier de la France une action ferme en faveur de l’usage du français dans telle ou telle négociation.

Par ailleurs, concernant les retraités français au Maroc, ni le gouvernement marocain ni le gouvernement français ne vont les pousser à devenir des militants de la francophonie, même si nous sommes dans un pays exceptionnellement favorable à la « langue étrangère » qu’est le français au Maroc.

Enfin, si la société « traîtresse » pourrait être condamnée en France dans le cadre de la loi Toubon, pour non-respect du français langue de travail (ce qui suppose une plainte des représentants du personnel et un dossier solide dans ce domaine où  la justice française n’est pas très compétente), elles ne peut l’être hors de France.

Hors francophonie

L’espace économique francophone existe également hors des frontières de la francophonie, notamment lorsque certaines entreprises internationales fonctionnent en français, en s’appuyant parfois sur une tradition francophone locale.

On pense évidemment à l’Algérie, où la situation de fait ressemble à celle du Maroc et la Tunisie, bien que les situations politiques soient très différentes. Il est encore trop tôt pour évaluer l’impact de la nouvelle situation politique en Tunisie, une première analyse étant que la controverse sur le français n’a pas eu pour l’instant de conséquences pratiques.

« Un cran en dessous » on peut penser à la Roumanie, où la présence de nombreux francophones permet aux entreprises françaises, sensibilisées aux questions linguistiques, de travailler en français et en roumain.

Ensuite il y a une infinité de situations locales, et on pourrait terminer par l’exemple de l’École Centrale de Pékin, filiale de celle de Paris, qui a un objectif clairement économique : former les ingénieurs chinois « à la française » (c’est-à-dire  scientifiques, généralistes et francophones) au bénéfice de l’économie chinoise et de ses prolongements dans la francophonie mondiale, particulièrement nets en Afrique.

Les acteurs «  fédérants » existants

En l’absence presque totale d’intérêt des autorités politiques, que reste-t-il comme acteurs  « fédérants » puissants ou pouvant le devenir ?

Les chambres de commerce bilatérales jouent un rôle positif certain, ainsi que la puissante Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, mais la francophonie n’y apparaît qu’indirectement comme un contexte favorable aux affaires.

Ces chambres de commerce sont aussi des acteurs importants en matière de formation : citons par exemple une formation francophone de très bon niveau lancée à Alger par l’ESCP et la chambre de commerce franco-algérienne. Ces organisations « consulaires » me semblent donc incontournables.

Identifier et recenser leurs actions ainsi que celles d’autres acteurs, serait un premier pas pour la francophonie institutionnelle (les « opérateurs de l’OIF ?). De telles recherches devraient être mises en place et leurs conclusions largement diffusées dans les milieux politiques et dans celui  des entreprises de tous les pays concernés.

 Conclusion partielle

Résumons cette première approche en disant que la francophonie économique est actuellement constituée d’une série de cas particuliers, dont l’ensemble est extrêmement important humainement et linguistique parlant, mais qui pourrait l’être bien davantage s’il y avait une prise de conscience des inconvénients d’une anglicisation généralisée.

De plus, les questions linguistiques ne sont pas l’objectif numéro un de la plupart des acteurs, ni même pour certains une question importante.

Enfin leurs actions linguistiques sont mal connues et ne relèvent, sauf cas particuliers, d’aucune autorité supérieure. Il ne reste donc comme moyen d’action pour promouvoir cette francophonie économique qu’un effort convaincant d’information.

En tant qu’ancien chef d’entreprise attentif à cette question, je pense que c’est parfaitement possible et qu’un mouvement dans ce sens a commencé. Encore faut-il en convaincre les acteurs publics et que ces derniers parlent la même langue, si j’ose dire, que celle des acteurs économiques. Ce sont ces deux points qui vont maintenant être abordés.

Convaincre les acteurs publics et privés de l’enjeu linguistique

Il s’agit de convaincre le privé de l’importance de la langue et les acteurs publics de l’importance du privé en matière linguistique.

Convaincre le secteur privé

Là aussi, je vais résumer mes travaux antérieurs : pour convaincre le privé, il faut employer sa langue. Et cela, aux deux sens du terme :

  • au sens propre, celui du vocabulaire et des concepts ; par exemple en utilisant le langage de la gestion, et non celui du nationalisme ou de la lutte des classes comme c’est encore parfois les cas lorsqu’un universitaire aborde un responsable économique,
  • en se référant à l’objectif principal des acteurs économiques, qui est la survie dans de nombreux cas et le développement pour les meilleurs ; dans cet univers, cet objectif s’appelle « le profit » terme qui n’a pas la même connotation en milieu politique ou universitaire.  Il faut donc démontrer que faire travailler et commercer son personnel (« les ressources humaines » dans cet univers, terme qui est  lui  aussi mal vu à l’extérieur) dans sa langue  maternelle ou de formation, en l’occurrence français,  est dans son intérêt direct et dans celui de ses employés, donc indirectement encore dans son intérêt. C’est parfaitement possible puisque c’est vrai, et qu’il s’agit d’un milieu réaliste.

 Convaincre  les acteurs publics

Il y a quelques années, le privé n’intéressait pas les acteurs publics, par ignorance et parfois pour des raisons idéologiques. Cela a évolué dans le bon sens depuis. A ce rapprochement s’ajoute le fait que l’argent public est de plus en plus rare, et qu’il faut donc compter sur l’action privée. Il reste néanmoins beaucoup à faire pour informer les acteurs publics de l’importance du rôle linguistique du privé, et plus encore pour apprendre les codes nécessaires à une bonne compréhension réciproque.

En conclusion : comment valoriser l’espace économique francophone ?

Cela nous mène à la question posée aux participants : « Quelle serait la meilleure formule d’expression et de valorisation de cet espace : renforcement ou redéfinition des acteurs existants, création de nouveaux opérateurs regroupant l’ensemble des acteurs impliqués ? », question qui dépasse évidemment le chercheur indépendant que je suis. Cependant ce qui précède peut donner quelques pistes :

1) Le ou les éventuels organismes « d’analyse et de conviction » doit comprendre des représentants du secteur privé, tant patronaux que syndicaux, venant d’horizons variés : industries de main-d’oeuvre (par exemple les centres d’appel au Maghreb), formation professionnelle, médias économiques etc.

2) Il ne peut s’agir que d’un organe léger d’information réciproque et d’impulsion déléguant à des acteurs de terrain comme les chambres de commerce, les syndicats patronaux et d’employés, et les départements compétents de l’enseignement supérieur, « écoles » d’ingénieurs ou de management comme universités et autres organismes de recherche.

Bref il faut combattre l’ignorance et convaincre ces acteurs politiques et privés que leur intérêt bien compris va dans le sens de la consolidation de cet espace francophone.

 

Bibliographie

Cette communication ne s’appuie pas sur une bibliographie mais sur une expérience validée notamment :

  • lors de la journée d’études  “Le plurilinguisme en entreprise : un défi pour demain” avec Le plurilinguisme : leçon d’une expérience de PME à l’étranger, Università di Torino le 18 octobre 2011,
  • au 25è congrès du CIEF, Aix en Provence, 25 mai-5 juin 2011 Le français postcolonial, les langues locales et l’anglais : économie et géopolitique,
  • à l’ENS de Bouzarea, Alger, 30 mai-2 juin 2011 Un plurilinguisme de plus en plus pratique,
  • ou à l’Institut Français de Londres, 13-14 mai 2011 : Les rapports anglophones-francophones dans le domaine des langues et des cultures dans les entreprises.

Ces textes sont disponibles sur demande.

[1] « la langue officielle du Groupe Faurecia est naturellement devenue l’anglais. aussi bien dans les comités de direction que dans les réunions de travail.
Stratégie de développement international d’un équipement automobile

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