Les élites, de l’indifférence à la satisfaction

Les élites françaises, dans leur grande majorité, sont indifférentes ou favorables à un usage croissant de l’anglais : « ce n’est pas un problème », ou bien « de toute façon on n’y peut rien », « et puis, c’est un progrès, c’est moderne, c’est nécessaire ». Enfin, pour les plus cyniques, c’est une évolution qui les favorise.

En effet une bonne part de nos élites s’est fait former à l’anglais dès l’adolescence par des parents attentifs. Dans les sélections et les concours, leurs enfants sont ainsi passés devant des concurrents qui avaient par ailleurs d’aussi bons dossiers ou les mêmes notes qu’eux dans les matières principales. Ils ont ensuite eu des postes où ils ont constaté l’utilité de l’anglais et se répandent en déclarant « il faut parler anglais », phrase dont le sens glisse progressivement de « il faut être capable de » à « il est moderne de le parler dans toute occasion élitiste », dont, bien sûr le travail, puisqu’ils y ont des postes de responsabilité. Puis, du haut de la pyramide sociale, ils ont tendance à l’exiger dans les réunions et lors du choix du nom de tout produit ou concept nouveau (le « H for hope » de François Hollande, le « care » de Martine Aubry, tous deux sortis d’une des meilleures écoles de la République). La suite logique est alors de l’exiger aussi lors des recrutements. Et comme la masse des Français n’a pas un très bon niveau d’anglais, voilà confortée la place de nos élites !

Donc pourquoi remettre cela en jeu ? Donc silence électoral sur cette question. Pourtant un changement de langue est un des événements les plus importants qui puisse se produire dans un pays ; il mériterait au moins un débat dans une campagne présidentielle ! Mais « chut » : quelle complication si le peuple n’était pas d’accord.

Qu’en pense-t-il ? Les indications divergent.

L’anglais dans la rue

Je sors de chez moi, dans le douzième arrondissement de Paris, et remarque une fois de plus que les enseignes des boutiques récentes sont en anglais. L’une d’elle se fait livrer par un camion dont l’entreprise, française, a choisi une raison sociale en anglais et décrit ses prestations en anglais sur la carrosserie.

J’aborde l’employé d’Autolib, membre d’une « minorité visible » semblant venir tout droit de sa banlieue et qui se morfond dans sa petite cage de verre. Je lui demande :

— Pourquoi ces voitures s’appellent « Blue car » et pas, par exemple, « La bleue » ?
— C’est parce qu’on va vers l’anglais.
— Vous voulez dire que l’anglais remplacera le français ?
— Avant 20 ans ce sera fait !
— Qu’en pensez-vous ?
— C’est une catastrophe pour moi. Déjà, je ne parle pas bien français, et j’ai encore plus de mal avec l’anglais. Je ne trouverai donc pas de boulot.

Je croise un jeune que je connais bien.

— Vous avez trouvé du boulot ?
— Oui depuis quelques mois chez Orange ; je suis chargé d’affaires.
— Bravo ! Vous êtes content ?
— En gros oui, mais les Anglais nous font ch… (Il me rappelle qu’Orange France est la filiale d’une entreprise anglaise, achetée il y a quelques années par France Telecom). Ils nous parlent en anglais, et j’ai un collègue, ça lui tape sur les nerfs !
— Ils n’ont pas le droit ; si votre collègue porte plainte, il gagnera.
— C’est ce que lui ont dit les syndicats, mais il hésite : comme il est fonctionnaire titulaire, il peut être nommé n’importe où sans que ce soit une rupture du contrat de travail, et il pense que si il râle, c’est ce qui lui arrivera ! C’est déjà arrivé à deux autres collègues ; ils ont été déplacés et l’un a été remplacé par un Polonais et l’autre par un Indien, qui parlaient anglais tous les deux.

(conversation transmise telle qu’elle : je ne garantis pas les connaissances juridiques  de l’intéressé, mais ce qui compte ici, c’est le ressenti).

On pourrait rassembler mille exemples analogues : le peuple constate le changement de langue, mais n’en n’est pas ravi !

En effet les sondages donnent depuis toujours des majorités écrasantes à l’attachement au français. Cela a été encore confirmé par les débats de 2011 sur « l’identité nationale » : loin de se polariser pour ou contre les étrangers ou l’islam, la seule conclusion massive a été que c’est la langue française qui fondait cette identité.

La contradiction entre cet attachement à la langue et l’invasion de l’anglais dans la rue s’explique par le prestige de « la langue de l’Europe », de « la langue internationale » et surtout de « la langue de l’entreprise, et donc de l’emploi ». Or nous avons vu que cet usage dans l’entreprise était un comportement social. Cela ne nous dit pas s’il est justifié en termes d’efficacité.

D’où les quelques réflexions ci-après.

Réflexions managériales

Les Échos, dans leur numéro du 10 avril (L’anglais en entreprise, gare aux abus), donnent plusieurs exemples d’usage de l’anglais dans les entreprises situées en France, ainsi que les points suivants :

  • l’avis, à mon avis excessif et surtout intéressé, du PDG de Berlitz France, disant que l’ensemble du personnel de l’entreprise doit pouvoir parler anglais,
  • l’anglais est, et de loin, la première formation financée par les employeurs,
  • « attention à ce que l’anglais académique ne devienne prépondérant dans le choix des promotions au détriment des compétences techniques et managériales ».

Mon expérience de chef d’entreprise ayant travaillé dans 12 pays dont les États-Unis, m’a fait particulièrement remarquer cette dernière phrase, qui est d’un syndicaliste. Il pense aux injustices de recrutement et de promotion, et à un prétexte permettant de « discriminer » sans le dire. Mais cette phrase va à mon avis beaucoup plus loin : c’est un patron qui aurait dû mettre ce souci en premier, car le meilleur emploi des compétences est son premier devoir (vieille notion, mais fondamentale et plus générale que le « knowledge management »… pour parler « élitiste »). Or dans les réunions en anglais, il est fréquent de voir les meilleurs ingénieurs ou les meilleurs créatifs ne pas parler par crainte du ridicule, ou s’exprimer maladroitement, et donc de voir la conclusion s’établir sans l’apport de leurs compétences. C’est un formidable gâchis de talents et de créativité, qualités qui ne s’expriment vraiment que dans la langue maternelle.

« Ils n’ont qu’à apprendre l’anglais » dira-t-on ! C’est faire bon marché du temps et de l’argent qui seraient probablement mieux employés à perfectionner leurs compétences, d’autant qu’en général le résultat linguistique est décevant. Il est plus simple et plus efficace de choisir quelques personnes bi-culturelles là où une interface est nécessaire et de laisser s’exprimer normalement le reste du personnel. Les raisons habituellement données (telles une seule présentation pour le monde entier ou le coût des traductions) ne tiennent pas, notamment à l’heure de l’informatique, de la segmentation des marchés et de la personnalisation des produits et services, ou présentent plus d’inconvénients que d’avantages. L’anglais n’est pas une baguette magique qui modernise l’entreprise et dope les exportations ; ce n’est qu’un outil comme un autre qui doit être utilisé là où il est utile et là seulement.

Par ailleurs, le travail en anglais entre nationalités différentes, soi-disant plus simple, masque d’immenses incompréhensions dues aux inévitables différences de niveau d’anglais (votre interlocuteur le parlera toujours mieux ou plus mal que vous), et surtout de culture sous-jacente : j’ai lu un échange de courriels en anglais entre Français et Japonais portant sur un problème apparemment simple et concret de livraison de pièces détachées ; l’incompréhension a été totale et l’affaire s’est mal terminée !

Nier un problème ne le résout pas : la diversité des langues et cultures est un fait qu’il faut manager comme le reste. Les biculturels sont là pour ça, Google travaille en 120 langues et Dieu est multilingue ! L’augmentation rapide du nombre de Chinois parlant français et de Français parlant mandarin devrait intéresser les DRH : éviter de passer par une troisième langue serait déjà un grand progrès ! Le gâchis est encore plus flagrant lorsqu’une entreprise française fait travailler en anglais nos compatriotes avec des Maghrébins (et en est fière !). Or ça ne regarde pas qu’elle, car elle contribue ainsi à détruire ce « club francophone » qui rend d’immenses services à tant d’entreprises françaises dont les employés et cadres moyens, Français comme Maghrébins sont loin d’avoir le niveau d’anglais de Christine Lagarde !

Les répercussions sur l’école, la formation et l’intégration

De plus, aujourd’hui le problème déborde largement celui de la langue de travail. Nous avons vu que l’anglais envahit la rue. Dans le langage parlé non professionnel, les formules anglaises abondent, alors qu’en général une expression française très simple suffit, qui de plus aurait l’avantage de ne pas torturer l’orthographe ou la prononciation (pensez à « tchaleinje » et à « fesse-bouc », équivalents exacts de « défi » et « trombino » ! Ce n’est pas un détail pour ceux qui connaissent le mal qu’a une partie de la population à bien maîtriser le français, et donc à avoir un avenir professionnel.

De plus tout ce qui suggère aux élèves que le français n’est pas la langue qui compte sabote le travail de l’école et contribue à l’échec scolaire. Ce n’est pas le recrutement de 60 000 enseignants de plus qui résoudra ce problème ! On devrait plutôt débattre de l’enseignement de l’anglais dans le primaire qui peut être la meilleure ou la pire des choses : théoriquement, il peut être enseigné AUSSI au bénéfice du français, comme l’était le latin, mais cela suppose un colossal effort de formation, d’abord des formateurs, ensuite des enseignants (et, on l’oublie toujours, au détriment d’autres moyens), et dont rien ne garantit le succès. En attendant, aujourd’hui, c’est du temps perdu au détriment du reste, et notamment de la maîtrise français. On sait que les employeurs en sont réduits à multiplier cours de français et d’expression à leur personnel débutant.

Plus généralement la confusion actuelle des langues aggrave l’absence de repères pour la partie de la population qui en manque cruellement, avec des répercussions catastrophiques dans tous les domaines et notamment celui de l’intégration pour les descendants d’immigrés et de l’insertion sociale pour les défavorisés de toutes origines. De même pour la cohésion nationale, qui certes n’est pas à la mode dans une partie de la population, mais qui reste une structuration indispensable, qu’elle soit à connotation patriotique ou non. Remarquons qu’il est un peu contradictoire d’être admiratif ou indulgent pour la politique étrangère ou la culture nationale de la plupart des pays ou communautés du monde, et de railler la notre.

Décider de changer de langue ?

Discussions vaines, diront les « modernistes » : passons à l’anglais et tous ces problèmes disparaîtront ! Supposons une seconde qu’un consensus national apparaisse sur la mise à la poubelle de notre culture (les cyniques diront que c’est déjà fait sans avoir eu besoin de changer de langue) et que nous décidions de nous angliciser. Ce serait un gigantesque chantier, et les pays qui se sont lancés dans un changement de langue savent que ça prend trois générations, le temps que tous les formateurs, parents compris, parlent correctement la nouvelle langue, et qu’il faut de plus que l’ancienne soit bannie de tous les lieux professionnels ou publics. Cela été vérifié aussi bien pour la France des « dialectes » qu’en Israël, chez les Cajuns de Louisiane et bien d’autres, avec un immense gâchis humain puisque plusieurs générations sont mises au rebut, comme on l’a constaté dans ces pays, et comme on le constate aujourd’hui au Rwanda, à Madagascar et dans une large mesure au Maghreb, où c’est l’une des causes des difficultés, et le mot est faible, de développement. Or qui nous dit que dans 3 générations l’anglais aura encore le rôle qu’il a aujourd’hui ?

Revenons à la campagne présidentielle : le changement de langue et de culture est une décision à débattre en toute clarté, d’autant que notre constitution précise que « la langue de la République est le français », et que, par ailleurs, « la nécessité » et les avantages de cet éventuel changement me semblent largement fallacieux et ses inconvénients gravement sous-estimés. La décision est du domaine régalien, tant pour le principe que pour l’application : de nombreux pays ont des lois linguistiques, qui ont été efficaces. Concernant le français, elles sont à l’origine de sa renaissance au Québec et son élimination de la Flandre et de la Louisiane.

Yves Montenay

Article publié dans Le Cercle Les Echos le 17 avril 2012
Article publié dans Contrepoints le 26 avril 2012

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