3e Congrès de la Commission du Monde Arabe  (CMA) « Le français en plus »

La Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF), la Commission Monde Arabe (CMA) et l’Association Tunisienne pour la Pédagogie du Français (ATPF) organisaient, avec de nombreux partenaires, le 3ème congrès de la Commission Monde Arabe autour du thème : « Langue et culture arabe, Langue française et culture francophone : contacts, dynamique et synergies » sous le slogan « Le français en plus » et ce du 1er au 4 novembre 2014 à Hammamet en Tunisie. Yves Montenay y était invité et y a présenté l’étude qui suit.

Qu’est-ce qu’une langue officielle ?
Le français et l’arabe dans certains pays francophones : Maghreb, Sahel, Comores
Communication d’Yves Montenay

Nous nous proposons d’analyser le rôle d’une langue officielle en situation de pluralisme linguistique, en partant d’exemples concrets et en laissant les auditeurs en tirer les conclusions de leur choix concernant leur pays.

Il s’agit de l’exposé d’une expérience plutôt que d’une recherche universitaire, suite à une carrière en entreprise internationale et dans l’enseignement supérieur en francophonie, démographie politique et économie du développement.

Nous traiterons surtout du Maghreb, mais aussi des pays du Sahel, le tout formant une région où l’arabe et le français, par ailleurs grandes langues internationales, sont respectivement officiels sans être la langue maternelle de la grande majorité de la population. Nous évoquerons rapidement les Comores où ces deux langues sont officielles mais également non maternelles.

La situation concrète et ses fondements historiques

L’histoire souligne le rôle des de conquérants, Arabes puis Français dans la partie de l’Afrique que nous étudions ici. Cela comme dans bien d’autres pays, y compris la Gaule latinisée par les Romains et l’Angleterre, avec les conquérants germaniques et scandinaves arrivés avant la normalisation de leurs langues dans les pays de départ, et les conquérants normands francophones. Leurs apports linguistiques respectifs ont donné la « darija » actuelle, baptisée anglais.

De même les langues d’origine de cette partie de l’Afrique furent fortement influencées par l’arabe et le français, que ce soient les langues berbères, les darijas maghrébines ou les langues du Sahel  (wolof etc.) et des Comores.

Les pays où l’arabe est la langue officielle

Au Maghreb, lorsque je demande à des interlocuteurs de niveau modeste « Pourquoi y a-t-il tant d’inscriptions en français ? », j’ai souvent pour réponse : « Parce que c’est notre deuxième langue officielle ». Vous savez bien sûr que seul l’arabe est officiel, que les populations s’en félicitent ou non.

C’est bien sûr l’histoire qui est la source de la situation actuelle, et que je vais rappeler très sommairement.

Les fondements historiques

L’histoire « commence » en effet par la constatation par les Romains que les Berbères forment le fond de la population locale, les Carthaginois (de 814 à 202 avant JC) ayant des possessions plutôt côtières. Cette population sera ensuite « romanisée » pendant 6 siècles, et christianisée pendant les deux derniers. Mais cette romanisation sera moins profonde qu’en Gaule puisque la langue berbère demeurera.

Cette continuité berbère va perdurer derrière les Vandales qui arrivent en 430 après JC puis les Byzantins qui les chassent en 544. La conquête arabe fut longue, de 647 à 698, et sanglante. L’analyse linguistique devrait alors distinguer la population urbaine, vraisemblablement  plus romanisée, de la population rurale. Mais c’est un problème qui a disparu avec l’effondrement des villes, notamment après trois siècles de nomadisme hillalien. On sait que cette quasi-disparition de population urbaine a entraîné avec elle celle du christianisme qui maintenait probablement un certain contact avec le latin.

Au fil des siècles une partie de l’élite arabe se persuade que la langue berbère est une survivance destinée à disparaître, et l’histoire officielle veut que l’arabe, langue sacrée et véhicule de la vie religieuse, donc sociale, soit devenue langue maternelle. C’est passer rapidement sur les textes religieux en langue berbère, notamment en pays chleuh dans le sud marocain, et sur les réalités des langues parlées, ici telle variante du berbère, là un « arabe dialectal » très imprégné de berbère, du moins au Maroc et dans de nombreuses régions de l’Algérie. Cela contrairement à certaines tribus du Sahara dont la langue parlée est très proche de l’arabe dit classique, n’ayant pas eu à se fondre dans des populations locales berbérophones, peu nombreuses dans ce désert et repoussées vers le sud est du désert.

L’arrivée du français

La situation linguistique se complique avec l’arrivée des langues européennes, français, italien et espagnol principalement. Nous nous bornerons ici au cas du français, les deux autres langues n’ayant plus d’assise populaire notable.

Avant les indépendances, le français, officiel, s’est répandu de deux façons : par l’enseignement dans cette langue pour une minorité qui la maîtrisait donc très bien, et, pour une autre minorité par le contact verbal, notamment professionnel. La maîtrise en était alors bien entendu beaucoup moins bonne, mais a entraîné une forte pénétration du vocabulaire technique français dans « l’arabe dialectal » moyennant souvent une certaine déformation de la prononciation.

Par ailleurs la modernisation de l’économie et des transports a favorisé le brassage des populations et donc l’arabe dialectal au détriment du berbère. Parallèlement les milieux politiques et culturels français attachèrent une grande importance aux populations berbères. Certains pour des raisons un peu mythiques (« ce sont des frères, descendants des chrétiens islamisés de force »), d’autres par sentiment anti-arabe ou afin de « diviser pour régner ». Les « Pères blancs » et bien d’autres vont recueillir la littérature orale berbère, la transcriront en caractères latins et accumuleront des données anthropologiques considérables, ce qui va bien sûr de pair avec une sympathie pour les populations étudiées. Les autorités françaises du Maroc promulgueront le « dahir berbère » en 1930, « pour diviser les musulmans » dirent des arabophones, « pour sauvegarder nos coutumes » dirent les berbérophones.

Son statut de fait

À l’indépendance (en Algérie), ou quelques années plus tard (au Maroc et en Tunisie), les francophones non musulmans ont massivement quitté le Maghreb, ainsi qu’une partie des meilleurs francophones musulmans. On pouvait donc s’attendre à un repli de l’usage du français et à sa disparition à terme.

Deux éléments ont joué en sens inverse : les cadres techniques (par opposition au domaine direct ou indirect du national et du religieux) chargés d’une bonne part la gestion des trois pays étaient francophones, et la « grande coopération ». Cette dernière, lancée à la demande des gouvernements maghrébins, a amené des dizaines de milliers de Français en général enseignants, former une grande partie des générations d’alors, beaucoup moins nombreuses que celles aujourd’hui, l’explosion démographique n’ayant pas encore fait sentir tous ses effets. Les cadres formés alors ont un bon niveau de français et sont restés aux commandes jusqu’à ces dernières années, utilisant cette langue au travail, et perfectionnant ainsi le niveau des générations suivantes.

Les contacts fréquents avec les immigrés dans les pays francophones et leurs enfants vont même sens.

Par contre l’arabisation de l’enseignement qui a suivi cette « grande coopération » n’a donné à ces générations suivantes que des notions beaucoup plus sommaires du français, sans progrès ultérieur pour ceux qui n’ont pas ensuite travaillé dans un milieu francophone. Cette arabisation a été présentée comme découlant du choix de l’arabe comme langue officielle, ce qui peut se discuter si on se réfère à ceux qui se passait avant, voire actuellement avec la réintroduction au Maroc de l’enseignement des sciences en français au lycée.

Toujours sur le plan officiel, la Mauritanie vient d’enlever au français son statut de deuxième langue officielle, le discours algérien est moins favorable au français que ceux de la Tunisie et du Maroc. Cela n’a rien à voir les rapports réels avec la France : la coopération est permanente, notamment en matière militaire et de renseignement.

En résumé, le français est aujourd’hui une langue étrangère théoriquement comme les autres. En pratique, une langue souvent adoptée, présente au travail et parfois en famille, plus répandue qu’à l’époque coloniale, mais souvent moins bien parlée.

Passons maintenant à la situation des langues maternelles, les langues berbères et les darijas.

Les langues berbères deviennent nationales, voire officielles

C’est du moins ce qui proclamé de façon plus ou moins précise au Maroc et en Algérie. Nous verrons que c’est plus facile à proclamer qu’à concrétiser.

De plus, on ne sait pas très bien de quelle langue on parle, car les communautés berbères du Maghreb parlent des langues assez différentes et sont souvent éloignées géographiquement les unes des autres.

Par ailleurs leur rapport au français est profondément différent entre les Kabyles qui peuplent la principale zone berbère de l’Algérie, et les autres communautés. Si toutes habitent principalement des zones refuges, dans des montagnes à l’écart de l’activité économique donc du français, et n’ont pas eu l’occasion de pratiquer cette langue chez eux, les Kabyles sont au contraire largement francophones. La pauvreté est en effet telle dans leur région que l’émigration vers Alger, ville proche où le français est bien implanté, et la France, a été massive et est assortie d’aller-retour annuels. À cela s’est ajouté une relativement bonne scolarisation en français à l’époque coloniale, « du fait d’un moindre blocage par les Pieds-noirs, très peu nombreux dans cette région, qui n’ont pas freiné comme ailleurs la scolarisation musulmane » (je résume ici un peu brutalement les études rassemblées par Yves Lacoste dans l’article « Enjeux politiques et géopolitiques de la langue française en Algérie », Hérodote numéro 126, 2.007). Cela en fait encore aujourd’hui la région la plus francophone d’Algérie, alors qu’ailleurs le français se distribue plutôt par strates sociales.

 

Passons maintenant aux populations non berbères

La question de l’officialisation de la darija

Dans les zones où le français était et demeure langue de travail pour une bonne part de population musulmane (Alger, Oran, Casablanca, Rabat …), l’arabe dialectal s’est imprégné d’un très important vocabulaire français. On regroupe sous ce nom ou sous celui de « darijas » (« ce que je parle ») un ensemble de parlers parfois très différent de l’arabe standard, notamment Maroc ou à Alger, du fait de son mélange avec le berbère et le français.

L’arabe dialectal est la principale langue utilisée à l’oral, à côté des langues berbères dans leurs régions respectives, et du français dans le haut la pyramide sociale ou certaines situations professionnelles.

La darija est très loin d’être standardisée, ayant d’importantes variantes locales. Mais l’unification serait en chemin au Maroc à partir des chansons et du « parler jeune » de Casablanca. Bref, toujours au Maroc et pour certains, c’est « le marocain », c’est-à-dire la « vraie » langue du pays, destinée à être officialisée un jour ou l’autre. Pour d’autres au contraire, bien lettrés en arabe et éventuellement en français, il n’y a là qu’un arabe dégénéré ou argotique destinée à disparaître avec l’amélioration de la formation générale … amélioration qui par ailleurs ne vient pas.

En Algérie, la question est évoquée de manière analogue, mais les questions linguistiques y restent moins librement débattues qu’au Maroc. Toutefois la ministre de l’éducation, Mme Benghebrit, a déclenché un débat très violent lorsqu’elle a suggéré que les instituteurs utilisent la langue locale pour des explications pédagogiques, notamment à l’occasion de l’apprentissage de la lecture.

En Tunisie cette question de l’usage plus ou moins officiel de la darija est peu présente, peut-être parce que le dialectal local est plus proche de l’arabe standard du fait de l’absence d’un moindre substrat berbère.

À l’échelle maghrébine, on évoque parfois le « magribi », à partir de l’exemple du maltais. Cette langue, officielle à Malte et donc à Bruxelles, est également un arabe dialectal avec une forte proportion de termes italiens et anglais, eux-mêmes souvent proches des mots français intégrés dans les darijas maghrébines : voir « L’évolution des parlers au Maroc » par Selma El Maadani  (paru chez Gerflint) et « Une nouvelle langue, le marocain » sur ce site. Malte étant un pays catholique et occidental, c’est une « bonne » référence pour certains partisans de la darija.

En résumé, et pour décrire brièvement la situation actuelle, nous avons au Maghreb une langue officielle, l’arabe, enseignée, pouvant être écrite par une majorité de la population, mais qui n’est pas parlée en dehors de certaines circonstances, une langue « étrangère », le français, non maternelle (sauf dans certains milieux), mais d’usage courant à l’écrit et l’oral, et surtout des langues maternelles théoriquement « officialisées » dont l’usage se répand au delà des conversations privées.

 

L’arabe dans les pays du Sahel de langue officielle française

Nous nous bornons ici aux pays de langue officielle française, ce qui exclut notamment le Nigeria, dont le nord a longtemps fait partie de sultanats musulmans. Dans ces pays l’arabe a une présence ancienne, alimentée par deux canaux très différents : la religion et l’esclavagisme.

Le prestige de l’islam dans les milieux animistes du Sahel a entraîné la conversion des populations, et donc l’usage religieux de l’arabe, usage renforcé en dehors du champ religieux par l’absence d’une écriture concurrente (comme au Maghreb vis-à-vis des langues berbères du fait de la disparition du tifinagh au nord du Sahara). Par ailleurs la traite esclavagiste à destination du Maghreb a donné un certain pouvoir militaire à des arabisants (je laisse de côté la question touarègue). Ces deux canaux de diffusion ont toutefois eu un impact limité faute d’alphabétisation, et les langues locales sont restées parlées.

Avec, puis après, la colonisation (dont les cadres militaires étaient souvent favorables aux musulmans réputés plus disciplinés) les occasions d’enseignement de l’arabe et en arabe se sont multipliées, allant des « écoles » coraniques sans contenu scolaire à part quelques bribes du Coran à un enseignement de bon niveau dans les écoles « libanaises ». Récemment se sont multipliées des écoles financées par des cercles wahhabites.

Pour l’instant il n’y a pas de revendication puissante pour un usage officiel de l’arabe dans ces pays.

Le cas des Comores et de Mayotte

Aux Comores, trois langues sont officielles :

– le comorien, dérivé du swahili (héritage de la traite esclavagiste arabe, pratiquée à partir de sultanats dont ceux des Comores) et des langues africaines de l’Est. C’est la langue maternelle, parlée avec quelques variantes d’une île à l’autre,

– le français est la langue de l’écrit,

– l’arabe est la langue religieuse

Mayotte est un cas très particulier : cette île, initialement humainement peu différente des autres Comores, est en conflit ancien avec les pouvoirs de l’île de la Grande Comore et a préféré être intégrée à la France, qui n’y était pas très favorable (population africaine, musulmane et non francophone). Mais à la suite de scrutins répétés, cette île est devenue département français, la population a demandé une francisation linguistique totale, qui est en train de se réaliser avec la généralisation de la scolarisation. Le statut personnel musulman reste inchangé pour les anciens, tandis que les nouvelles générations sont soumises au droit civil français.

Après ce tour d’horizon des langues de la région, et de leur plus ou moins grande « officialité », quelles sont les dynamiques favorables ou défavorables au statut de  chacune d’elles ?

Dynamiques : être « officielle » ne suffit pas

L’observation de ces dynamiques confirme qu’il ne suffit pas de décréter qu’une langue est officielle pour qu’elle joue pleinement son rôle. Voyons ce qui l’aide, et ce qui la dessert.

La dynamique en faveur des langues officielles

La langue officielle, ici le français ou l’arabe suivant le pays, a évidemment un avantage considérable, puisqu’elle est utilisée dans tout ou partie de la scolarité et dans tout ou partie de l’administration. Les exemples européens nous ont montré que cet avantage a été décisif à long terme, mais dans des conditions qui ne sont pas forcément remplies en Afrique.

Parmi les dynamiques en leur faveur, on cite souvent la force symbolique des discours officiels, et, pour l’arabe, religieux. Dans ce domaine, remarquons que les minorités chrétiennes du Sahel célèbrent leur culte en langue locale ou en français. Il est par exemple frappant de voir que les migrants subsahariens chrétiens de Rabat on rendu à une vie francophone intense à des églises désertées par les Européens non religieux ou ayant quitté le pays.

Un autre avantage de l’officialité qui allie le symbolique et la vie pratique d’un grand nombre d’individus est le droit. On se souvient de l’ordonnance de Villers-Cotterêts prise par François Ier en 1539 et souvent citée à juste titre comme l’officialisation du français, alors qu’il ne s’agit que de la langue  juridique et administrative. Être la langue du droit va jouer en faveur du français au Sahel, et de façon plus partielle au Maghreb où le droit des affaires est souvent pratiqué en français, et reprend largement le droit français, lui-même proche de celui de nombreux autres pays par influence directe de la France ou via le droit romain. C’est un état de fait oublié à l’époque de l’offensive mondiale du droit coutumier américain, dont on peut redouter la complication et l’incertitude.

Leurs faiblesses : école, médias, économie

Ces privilèges et avantages de la langue officielle ne sont toutefois pas suffisants pour en faire une langue maternelle.

Il faut aussi avoir un ancrage populaire, ce qui n’était pas le cas du latin à la fin du Moyen Âge en France, ni du hongrois en Croatie, ni du français en Flandre. C’est aujourd’hui le cas du français sur les côtes du golfe de Guinée, au sud du Sahel. Est-ce le cas de l’arabe standard au Maghreb ? Il ne m’appartient pas de répondre à cette question qui est compliquée par de nombreuses autres considérations : outre la religion, faut-il privilégier les liens éventuellement dangereux avec le Moyen-Orient ou avec l’Europe ?

Il faut également une seule langue à l’école primaire et que les médias et l’économie ne fassent pas pression en sens inverse.

École : la règle des trois générations

L’expérience montre que lorsque la scolarisation est totale et en une seule langue depuis trois générations (disparition des grands-parents), la langue de l’école s’impose comme langue maternelle. Ce fut le cas de l’anglais en Louisiane et dans d’autres îlots francophones d’Amérique et celui du français en France. Mais dans la région que nous étudions, la scolarisation n’est pas totale, et dans bien des endroits n’a pas touché trois générations. D’autres langues que l’officielle demeurent donc nécessaires pour la vie courante et en freinent ou empêchent l’adoption comme langue maternelle.

À l’île Maurice où l’anglais est langue officielle, mais la scolarité partagée entre anglais, français et un créole proche du français, c’est ce dernier qui domine à l’oral dans la vie courante et pousse vers le français à l’écrit et dans les conversations formelles y compris au Parlement. Voilà là donc un pays où l’anglais officiel se voit peu à peu supplanté par le français.

Au Maroc et en Algérie, « l’officialisation » du berbère s’appuie certes sur un sentiment populaire, mais bute sur sa concrétisation à l’école. Vous savez que la lutte entre les partisans de la transcription en caractères latins (en usage en Kabylie) et ceux de la transcription en caractères arabes a mené à l’adoption de l’alphabet tifinagh, abandonné depuis  des siècles sauf au sud du Sahara pour de brèves indications topographiques. Cela fait trois alphabets pour un élève de l’école primaire, sans parler de la difficulté d’avoir des  instituteurs compétents et de l’élaboration d’un berbère standardisé. Au-delà de la satisfaction d’amour-propre, je ne vois donc pas l’école concrétiser l’officialisation de ces langues.

De même pour de nombreuses langues subsahariennes, qui donnent lieu à des considérations plus politiques ou idéalistes qu’opérationnelles sur leur officialisation. Car cela ne s’improvise pas et nécessite un corpus important, comme nous l’ont enseigné les exemples du français, de l’anglais, de l’allemand, et le succès ou l’échec d’autres langues européennes. Tout cela demande des ressources financières et surtout humaines hors de portée de nombreuses communautés.

Enfin tout discours politique dressant une langue contre une autre est dramatique dans l’immédiat pour la paix civile, et à terme pour le développement individuel comme pour celui du pays.

Dans ce contexte, aggravé par le dénuement de l’enseignement public, l’enseignement privé prend une place croissante, notamment parce qu’il permet le choix de la langue la plus utile pour l’avenir économique des enfants, tant sur place que dans la perspective d’une éventuelle émigration. Pour l’instant, cela n’aide pas le passage de l’arabe de son statut officiel à celui de langue maternelle.

Et, en plus de l’école, il y a l’influence des médias et de l’économie.

Médias et économie

Les médias un rôle croissant dans l’usage des langues. Par exemple, les progrès de la compréhension (et non de l’usage) de l’arabe au Maghreb sont peut-être moins dus à son statut de langue officielle qu’à l’influence de chaînes de télévision privées ou étrangères. De même l’officialisation du berbère au Maroc et en Algérie n’interrompra pas son recul, qui vient d’abord de la quasi impossibilité de travailler dans cette langue et de la nécessité d’émigrer vers les villes « arabo-francophones » ou à l’étranger, souvent francophone.

Quant à la darija, elle devient au Maroc la langue de la radio et d’une part croissante de la télévision pour les émissions autres que religieuses. Elle est en train d’investir l’écrit, transcrite en caractères latins ou arabes, tant dans la presse populaire que dans les appareils électroniques, et en particulier les téléphones portables. Et, le 30 décembre 2015, la femme du roi du Maroc vient de l’utiliser en public (http://www.challenge.ma/quand-lalla-salma-sexprime-en-darija-2-62052/), ce qui est « une première ».

Le français, lui, bénéficie dans toute la région de son statut de langue du travail formel dans le privé, et de tout (au Sahel) ou partie (au Maghreb) de l’administration. Il bénéficie aussi de l’interaction positive entre entreprises, médias et formation professionnelle, publique et privée.

Les forces économiques sont d’autant plus puissantes que le pays est ouvert vers l’extérieur (commerce et investissement international) et libre à l’intérieur : la liberté économique, et dans une certaine mesure celle de parole, est plus grande au Maroc, en Tunisie, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Kenya, en Afrique du Sud que, par exemple, en Algérie. Dans les premiers pays on assiste pour cette raison au renforcement respectivement du français et de l’anglais.

Remarquons la formation massive de cadres Chinois francophones en France et en Chine, qui iront ensuite travailler en Afrique. Remarquons également les effets linguistiques de la révolution numérique, bien entamés au Maghreb, et qui commence à peine au Sahel dont le raccordement aux réseaux mondiaux a pris un retard très important. Notons enfin que cette révolution numérique sera extrêmement concurrentielle et n’obéira pas aux politiques.

Les raisons d’être officialisée sont … variées

Au Rwanda, les nouveaux maîtres Tutsis anglophones venus de l’Est ont chassé le pouvoir hutu qui avait massacré leurs « frères » ; bien que très minoritaires, ils ont imposé l’anglais comme langue officielle et ont ordonné aux enseignants, en général francophones, de bafouiller leurs cours dans la nouvelle langue, bref ont déclassé les cadres du pays au bénéfice du clan au pouvoir, ce qui, outre l’injustice, se révélera une catastrophe pour le développement.

Autre aberration politique, à Madagascar, le gouvernement socialiste (1975-93) a entrepris de socialiser l’économie (et donc de pousser à l’exil l’élite francophone) et de malgachiser l’enseignement jusqu’alors bilingue ; il s’en est suivi une catastrophe économique et intellectuelle qui n’est toujours pas réparée aujourd’hui. Ensuite un président anglophone (minuscule minorité à Madagascar) a décrété le malgache, le français et l’anglais langues officielles, ce qui n’a rien changé en pratique. Le gouvernement actuel est revenu à un bilinguisme franco-malgache, a fait disparaître l’anglais des textes, mais n’arrive pas à retrouver le niveau antérieur de formation, tandis que la fuite de l’élite pèse sur le développement.

La situation se complique encore lorsque que les considérations religieuses, souvent par ailleurs identitaires, entrent en jeu. C’est bien sûr le cas pour l’arabe au Maghreb mais aussi au Sahel où des missionnaires très argentés ouvrir des écoles wahhabites et arabophones, ne donnant aucune qualification professionnelle aux élèves de ces pays francophones.

Conclusion : une pluralité de langues officielles ?

Le choix d’une langue officielle s’explique par des raisons symboliques ou historiques, mais ce choix ne lui attribue pas pour autant une toute-puissance ni une légitimité totale qui l’autoriserait à écraser d’autres langues identitaires, culturelles ou économiques. Mieux vaut instaurer une complémentarité éventuellement juridique (Comores, certains Etats africains) que de corseter une réalité vécue. Cela tant pour le respect de la vie personnelle et de la carrière de chacun, que dans l’intérêt du développement économique et culturel du pays.

En effet, nous constatons que la subordination des questions linguistiques au politique a été catastrophique, par exemple en Algérie et à Madagascar, tandis que le plurilinguisme et le multilinguisme de l’île Maurice ont favorisé le développement remarquable de ce territoire isolé et très peu aidé ; de même, plus discrètement, le développement relatif de la Tunisie et du Maroc s’explique par une attitude « détendue » et tolérante en matière linguistique, toutefois peut-être menacée par les derniers développements politiques.

Par ailleurs, la diversité linguistique n’est pas un coût qui devrait être éliminé par le passage à une langue unique, mais l’occasion d’une interaction féconde avec l’ouverture intellectuelle, politique et économique qui est à la fois la cause et la conséquence du développement. Et, dans le cas du français cela ouvre aux Maghrébins le « commerce » (au sens un peu oublié d’échanges des idées, et pas seulement des biens) non seulement avec les pays francophones du Nord, mais aussi avec ceux du Sud, ce que le Maroc a commencé à faire.

Il faut se défaire de toute idéologie, notamment nationaliste, colonialiste ou anticolonialiste, et constater sur place ce que souhaitent les populations. Les parents sont souvent plus lucides que les idéologues et souhaitent ce qui sera utile à leurs enfants. Cela n’empêche pas que dans tel ou tel cas une grande langue africaine pourra jouer un rôle important, et que des « petites » langues peuvent jouer un rôle utile par exemple au début de l’enseignement primaire parallèlement à la langue officielle.

Enfin une troisième « grande langue », non officielle, l’anglais, s’introduit dans notre région. Comme en France, se précipiter sur son usage est une catastrophe et une injustice pour le reste de la population qui se voit déclassée. Il ne faut pas confondre « apprendre une langue supplémentaire », ce qui est toujours « un plus » (sauf si on néglige pour cela une autre formation plus utile) et lui faire remplacer ce qui fait fonctionner pays. À ce propos il est dommage que l’évolution politique et religieuse ait retardé, et peut-être supprimé une certaine reconnaissance officiel du français au Maghreb, ce qui facilite aujourd’hui l’arrivée de l’anglais. Comme je l’ai entendu d’un notable marocain « si le peuple se met à parler français, l’élite parlera anglais pour marquer sa différence ». On est loin de ce qui est utile au développement d’un pays.

Restons concrets et efficaces, et ne laissons pas des considérations « officielles » gaspiller bon se des ressources humaines qualifiées et rares.

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