« Les deux tiers du monde sont recouverts d’eau, le reste est couvert par The Economist ». C’est ainsi que se présente cet excellent hebdomadaire, quoique ce soit plus une ambition qu’une réalité, sauf à considérer que « le monde » se limite à certains espaces géographiques ou culturels.

Un excellent journal libéral, mais …

Je précise immédiatement que le terme « libéral » est un compliment dans mon esprit. Il s’agit d’abord d’un libéralisme économique, seule solution trouvée jusqu’à présent pour le développement. Il s’agit aussi d’un libéralisme politique et sociétal.

Toutefois, et surtout lorsqu’il déborde du cadre économique, il donne l’impression de pousser à une uniformité mondiale, connotation parfois donnée au mot anglais « globalised », mal traduit en français par « globalisé » au lieu de « internationalisé » ou « mondialisé ». Or, à mon avis, la mondialisation est plutôt un phénomène mettant en contact de plus en plus étroit les différentes parties du monde, ce qui peut certes gommer certaines différences, mais en exacerbe d’autres. Lorsque cette exacerbation tourne aux violences que nous connaissons, il faudrait davantage sortir de son cocon. Je force certes le trait, mais c’est bien l’idée, pour les raisons géographiques et sociales ci-après.

Un tropisme géographique et sectoriel qui s’atténue lentement

L’hebdomadaire a des racines britanniques et un fort lectorat américain. Il consacre donc une très grande place au monde anglo-saxon et une plus faible à « l’Europe » telle qu’il la ressent, c’est-à-dire avec la Turquie, mais pas la Grande-Bretagne. C’est une première indication que la culture, notamment au sens de « vision du monde », n’est pas son principal critère. Très vieil abonné, j’ai longtemps attendu qu’une place notable soit faite aux analyses chinoises et puis d’Asie orientale et du Sud-Est, qui ne datent que de quelques années. Plus récemment encore sont apparues quelques pages sur l’Inde. Par contre les pages « Moyen-Orient et Afrique » restent très succinctes, malgré la cascade des événements qui s’y déroulent depuis maintenant des décennies, sans parler de l’importance démographique actuelle et future de cette partie du monde : le premier cahier sur le monde arabe date du 13 mai 2016 ! Et je m’avoue un peu surpris des évidences rappelées aux lecteurs, comme, dans le même numéro, au sujet de la révolution culturelle chinoise. Peut-être est-ce un premier pas pour des lecteurs américains réputés ignorants du monde extérieur …

Après ces pages géographiques sont abordés de nombreux autres thèmes avec une grande place accordée aux nouvelles financières. Un résumé brutal serait que l’hécatombe syrienne compte moins que la sécheresse en Californie, les états d’âme des anti-Trump du parti républicain ou l’activité des « Hedge Funds « , LBO et autres manœuvres financières. Chère City, capitale de ce monde dont l’importance économique concrète me paraît surévaluée… sauf justement pour Londres !

L’hebdomadaire se concentre donc de préférence sur une partie du monde et sur des préoccupations adaptées à une couche de lecteurs soit anglo-saxons soit, pour le reste du monde, disons, « particulièrement globalisés », puisque la Chine et l’Inde sont apparus qu’au fur et à mesure de la prise de conscience de leur importance économique et financière.

Un tropisme anglophone

Ce lectorat anglo-saxon ou quasiment assimilé milite pour une prépondérance de l’anglais, et la rédaction en cultive une version assez « précieuse » contrairement à certaines publications américaines qui s’astreignent à une langue simple pour toucher un plus large public.

L’analyse de la très réelle montée de l’anglais dans monde est décrite avec sympathie par l’hebdomadaire comme un signe de modernité. C’est certes une opinion largement partagée, mais réductrice pour qui veut couvrir le monde. Ainsi le numéro du 20 décembre 2014 décrit des élites locales, et non plus seulement de futurs expatriés, se ruant sur l’enseignement en anglais. C’est bien sûr exact, quoiqu’une des raisons en soit d’échapper à une scolarisation nationale calamiteuse, ce qui joue en faveur du français dans certains pays. Et c’est aussi supposer que cet apprentissage donnera à une partie pas trop restreinte de la population le niveau d’anglais nécessaire pour comprendre The Economist. Qui a voyagé sait à quel point nous en sommes loin, alors que cette même partie de la population le pourrait parfaitement dans sa langue maternelle ou d »éducation.

L’hebdomadaire estime également qu’en cas de Brexit, l’Europe continuera de parler anglais, devenu une sorte d’espéranto … en se dégradant considérablement. Enfin il participe par ses commentaires encourageants au mouvement d’adoption de l’anglais comme langue de travail au détriment de la langue officielle et maternelle.

Que ce journal prône l’anglicisation du monde est bien normal, direz-vous. Personnellement, j’y vois deux objections :

– l’une est que l’unilinguisme n’est pas porteur de modernité, mais au contraire génère une moindre efficacité et de l’injustice : c’est dans la langue maternelle ou d’éducation que l’on est le plus efficace et créatif, donc freiner des personnes compétentes est une source de gâchis humain, d’idées, de concurrence. Les enquêtes montrent que les filiales étrangères d’entreprises américaines sont particulièrement concernées.  Je renvoie pour plus de détails à l’immense travail universitaire et de consultants, notamment américains, sur ce sujet, ainsi qu’aux analyses relatives au coût, à l’inefficacité et aux distorsions de concurrence dans les instances de l’Union Européenne.
Ces deux séries de travaux viennent d’être rappelés par les IVè Assises du Plurilinguisme à Bruxelles, les 18 et 19 mai 2016. On peut y rajouter le rapport Grin (2005) et les études qui ont suivi ou, pour des considérations plus brèves, mes propres articles sur ce site.

– l’autre objection vise plus directement la nature de journal : pour être vraiment mondial, il faut favoriser la connaissance réciproque, donc être conçu pour des lecteurs de  cultures variées, ce qui passe souvent par leur langue. La fécondité du plurilinguisme et notamment les réflexions qu’entraîne le travail de traduction multiplie les questionnements, ce qui serait utile à des équipes qui recherchent le sérieux et donc la variété des avis.

Les anglophones sont souvent mal avertis de cette question car ils apprennent peu les langues étrangères (« Nous n’en avons pas besoin, les autres apprennent l’anglais »). En Angleterre, l’apprentissage des langues, très souvent le français, n’est plus obligatoire au lycée. Cela isole forcément des autres cultures du monde, pourtant très utiles à un journalisme ayant justement une vocation mondiale. N’oublions pas « qu’être cultivé, c’est échapper à sa culture », je n’ose pas dire à « un certain provincialisme », même si ladite province va la Californie à Tokyo en passant par la City, du moins pour ce qui concerne certaines couches mondialisées.

Deux exemples : d’une part, dans les recrutements internationaux, les plurilingues vont de plus en plus l’emporter sur les monolingues au détriment des Anglo-Saxons, limitant la variété des informations de ces derniers ; d’autre part, en histoire, la tendance est à juste titre à « l’histoire monde ». Ainsi, par exemple lorsque les Anglais s’installent en Inde, on essaie aujourd’hui de compléter le récit de l’arrivant par celui des Indiens qui le voient arriver. Mais les sources locales ne sont bien sûr pas en anglais.

Encore un effort pour être mondial

Pourquoi The Economist ne lance-t-il pas des éditions en français, en espagnol ou en mandarin pour le plus grand bien de la connaissance réciproque ? Je pense notamment à l’Afrique francophone souvent oubliée et bien sûr à la Chine dont les cadres sont très demandeurs d’ouverture. Je ne doute pas qu’une grande partie de ses journalistes soient  « cultivés » au sens ci-dessus, et qu’ils seront les premiers heureux si la ligne linguistique du journal changeait. Il est intéressant de constater que les deux personnes félicitant l’hebdomadaire de leur apporter des idées nouvelles, Jean-Philippe Courtois et Eric Schmidt, sont l’un francophone, l’autre de famille allemande, et confrontent ainsi deux cultures. Mais un monolingue ne sait pas cela.

Yves Montenay.

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