L’idée de réduire le rôle de l’anglais à Bruxelles à l’occasion du départ des Britanniques a un certain fondement juridique et d’équité, mais heurte des intérêts en place et surtout un état de fait et des habitudes. À tel point que l’idée inverse a été lancée de prendre officiellement l’anglais comme unique langue commune de l’Europe pour la relancer.
À l’examen, ce n’est pas une bonne idée.

Commençons par des exemples concrets

L’Europe n’est pas le seul endroit rassemblant plusieurs langues. On peut donc commencer par profiter de l’expérience des autres.

L’expérience la plus proche de nous est celle de la Suisse : une forte identité nationale, quatre langues officielles plus une langue majoritairement parlée, le suisse allemand incompréhensible par leur voisin du nord. Chaque langue a son domaine bien délimité pour qu’aucune n’empiète sur l’autre. Et l’on sait que l’économie suisse, malgré une géographie très montagneuse et aucun accès à la mer, est l’une des plus riches et peut-être la plus moderne du monde.

L’expérience indienne est l’échec de l’inverse : l’anglais chapeaute la pyramide sociale et l’administration des 1,4 milliard d’Indiens. Il se superpose aussi à de très nombreuses langues dont beaucoup ont des dizaines de millions de locuteurs et une littérature ancienne. Le moins qu’on puisse dire c’est que ça n’a mené ni à l’unité du pays, coupé en cinq, chacune des parties (Inde, Pakistan, Bangladesh, Birmanie, Ceylan), étant elles-mêmes subdivisée en parties farouchement identitaires, tandis que l’anglais n’a en rien favorisé leur développement.

De même, l’éclatement de l’URSS est largement une révolte contre le russe imposé comme langue commune par-dessus les langues nationales pourtant officielles à leur niveau.

Ces deux derniers exemples ressemblent à ce qui est évoqué pour l’Europe.

Et n’oublions pas qu’en Belgique, le français était la langue commune par-dessus les dialectes romands et germaniques. Cela a amené une révolte de la Flandre majoritaire, le rejet du français jusqu’en haut de la pyramide sociale dans les parties flamandes et la paralysie du pays.

Jusqu’à présent l’anglais n’a pas réussi à l’Europe

Après avoir été plurilingue, l’Union fonctionne maintenant en anglais. Parallèlement, les peuples s’y sentent de moins en moins bien représentés. Ah, nous dira-t-on : « si les peuples parlaient anglais il n’y aurait plus de problème ! ». Quelle langue parlaient donc les Anglais qui viennent de partir ?

En fait, l’anglais à Bruxelles a bénéficié d’abord à l’élite anglaise de la finance, de l’administration, des sciences et des entreprises, ce que la majorité des électeurs anglais ne savait pas au moment du vote. Pour les entreprises au sens large, intermédiation comprise (voir mon article et le rapport GRIN). Pour les sciences, le Royaume-Uni touche 135 % de ce qu’il a versé à la caisse commune pour le financement de la recherche scientifique, ce qui lui apporte les deux tiers du financement de cette recherche, cela grâce à l’emploi de l’anglais dans ces disciplines. Bravo !

L’anglais à Bruxelles a également bénéficié aux cadres européens ayant fait des études supérieures en pays anglophone et notamment aux États-Unis. Encore bravo !

Mais ce n’est pas cela qui va enraciner le désir d’Europe dans le quotidien des peuples. En particulier lorsque les dossiers locaux sont dénaturés pour entrer dans les habitudes mentales et linguistiques de l’Union. Je pense notamment à un dossier croate dont j’ai eu connaissance par hasard à Bruxelles.

Le monolinguisme, c’est simple mais inefficace

Rappelons d’abord que le problème n’est pas celui du petit nombre de hauts fonctionnaires européens qui se sont habitués à parler anglais entre eux, mais de tout le monde gravitant autour de la Commission, constitué d’innombrables organisations, des fournisseurs, d’intermédiaires et de clients, au sens politique du terme, c’est-à-dire des activités subventionnées, donc des dossiers, des négociations etc.
Comme l’Union est censée s’occuper aussi de politique étrangère et de défense, on voit bien que c’est l’affaire de tous, donc chacun devrait pouvoir travailler dans sa langue maternelle, celle dans laquelle on pense.

Le grand argument en faveur de l’anglais est : « Une langue commune, c’est tellement plus simple ». Oui, quand on a éliminé les autres et notamment les compétences qui n’ont pas le bon niveau linguistique : l’immense majorité des Européens ne parle pas un anglais d’un niveau suffisant pour avoir sa chance dans le système, ou s’en sentir proche.
Qu’ils l’apprennent, dira-t-on ! En vieux praticien d’entreprises internationales, je répondrai que les adultes suent sang et eau pour essayer, que cela coûte cher et n’est pas efficace, d’autant que pendant ce temps-là, ils cessent de mettre à jour leur compétence principale. Les capacités linguistiques ne se décrètent pas !

Mais dit-on, les jeunes le parlent mieux. C’est vrai, mais voulez-vous dire qu’il faudra mettre leurs aînés à la poubelle ? Quel est « l’avenir radieux » qui justifierait un tel sacrifice ?

Il est certes compliqué de travailler en plusieurs langues, mais on regagne 10 fois cette complication en cessant de perdre des idées originales et de démotiver les gens compétents. Les interprètes de Bruxelles, que l’on voit bailler faute d’occupation dans leurs petites cellules vitrées, rappellent sans cesse que les Européens négligent leurs services pour échanger directement en mauvais anglais, d’où des discussions pénibles et des textes vaseux. Bruxelles est équipée pour fonctionner en 24 langues dont trois langues de travail, l’anglais, le français et l’allemand. Pourquoi négliger cet outil qui permettrait d’éviter le gâchis de compétences ?

Plus généralement, adopter une seule langue c’est tomber dans l’uniformisation, dont on a vu les inconvénients dans le jacobinisme français, le communisme, la direction d’entreprise exclusivement entre polytechniciens puis énarques ou autres personnes formatées, quelles que soit leurs brillantes qualités par ailleurs.

Vive le multilinguisme, il faut vite s’y mettre si on ne veut pas que les peuples s’écartent encore plus ni du projet européen !

Yves Montenay

Merci à Le Cercle les Échos d’avoir repris cette tribune sur leur site.

crédit illustration : Nathalie GRIESBECK, qu’il faut saluer pour son engagement pour le plurilinguisme

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