Une grande consultation internationale sur mai 68 (H-France 68 project), a été organisée par l’université de Nottingham, dont les actes sont prévus pour 2018. Les organisateurs ont été surpris par l’afflux de marques d’intérêt et de contributions.

Voici ma propre contribution sur les événements qui ont marqué la France à l’époque.

Ma situation intellectuelle et politique en 1968

J’ai grandi dans une ville ouvrière où le communisme était une religion pacifique et altruiste très symétrique du catholicisme populaire de l’époque (suivant leurs convictions, les vieilles dames envoyaient des cadeaux à Staline ou au pape), puis j’ai suivi la révolte hongroise de 1956 et l’accueil des réfugiés.

En 1964, j’ai fait un voyage exploratoire approfondi et très instructif en URSS, où le fait de parler français, anglais et allemand m’a permis de discuter avec beaucoup de gens. En 1965–66 à Sciences-Po, j’ai étudié le texte de Marx en allemand et en ai conclu que c’était du « Deutsche Nebel » (« brouillard allemand » terme employé dans ce pays lorsque l’on parle des philosophes incompréhensibles qui font semblant –ou sont persuadés– d’être logiques). Bref j’ai constaté que l’on pouvait « croire » au marxisme et au communisme alors qu’ils étaient le contraire de ce qu’imaginait le croyant. Je n’ai donc pas été convaincu par les proclamations marxisantes des soixante-huitards, même lorsqu’il s’agissait de variantes anti-communistes.

J’y ai été d’autant plus imperméable que mon métier était d’analyser des entreprises à vendre ou à réorganiser, je devais donc observer le fonctionnement concret des marchés des biens et services, et notamment celui de l’emploi… qui était excellent à cette époque, les contestataires ne risquaient donc pas le chômage.

Tout cela a contrebalancé, et au-delà, un enseignement de l’économie qui était imprégné de dirigisme et souvent de marxisme, notamment à Sciences-Po.

Journal des événements de Mai 68 tels que je les ai vécus

Les premières semaines

Du fond des bureaux de la zone industrielle de Châtellerault où je me trouvais alors, nous parvenaient les échos d’un monde lointain. Au détour du journal local, on apprenait que quelques étudiants de l’université de Nanterre bousculaient l’antique réglementation qui leur interdisait d’aller dans le dortoir des étudiantes. Puis on en parla davantage : une fois les troupes bien échauffées, leur chef, un rouquin malin (Cohn Bendit), multiplia les manifestations. Le recteur tenta de s’interposer et termina dans une poubelle. Tout cela paraissait assez rigolo, et je trouvais sympathique ce petit coup de pied mérité aux usages officiels, ainsi que les pieds de nez qui allaient suivre, ridiculisant un monde traditionnel et bloqué.

Puis les hauts-faits « révolutionnaires» se multiplièrent. Il fallut apprendre à identifier les situationnistes, les maoïstes, et les autres groupes gauchistes. Notre rouquin traita le rédacteur en chef de l’Humanité de « crapule stalinienne », ce qui était bien mérité.

La Sorbonne fut occupée et Pompidou refusa de la faire évacuer. Commença alors une sorte de comédie, où, côté étudiants, on était censé faire une révolution dangereuse tandis qu’en face, le régime, soi-disant menacé, se bornait à mettre chaque nuit quelques centaines de CRS en face des vaillants combattants. Chaque matin, comme j’ai pu le constater lors d’un de mes rares passages à Paris, les passants déambulaient dans un calme absolu entre les voitures brûlées et les arbres abattus. Le périmètre de la révolution était très précis : quelques rues du Ve et VIe arrondissement autour du boulevard St Michel. Il suffisait de les éviter pour oublier ce qui se passait.

Rétrospectivement, ce fut un miracle que les CRS qualifiés de « SS » souvent blessés par les pavés de granit, se soient relativement bien contrôlés. Il y avait un contraste presque comique entre d’un côté, l’exaltation des combats et la proclamation du carrefour Edmond Rostand comme  « Place de la répression sauvage », et, de l’autre, la consigne très claire d’épargner « les chers petits ».

Ces faits historiques ont été confirmés lorsque que les langues se sont déliées après le décès de Maurice Grimaud, le préfet de police de Paris : nous avons appris les contacts permanents entre les meneurs, la police et les collaborateurs de Georges Pompidou. Tous louaient sa grande sagesse, son humanisme et le soin qu’il avait apporté à éviter toute victime.  Les meneurs était conscient qu’il leur permettait d’avoir le beau rôle (pour approfondir, voir le livre de Philippe Nivet : Maurice Grimaud et Mai 1968).

La contagion intellectuelle et la démission des responsables

Peu à peu, les élites universitaires puis médiatiques se prirent d’admiration pour les révolutionnaires. Lors de l’occupation de l’Odéon, Jean Louis Barrault fut tout étonné de se découvrir patron réactionnaire et fit rapidement amende honorable. Les provinciaux, de plus en plus ahuris, entendaient parler de voitures brûlées, animal sacré à l’époque, puis durent avaler les grands discours des intellectuels parisiens, puis du moindre teneur de micro expliquant que des temps nouveaux étaient arrivés.

De Gaulle tenta de réagir, mais rata son discours. Le bruit se répandit qu’il était « fini ». À Paris, les « responsables » de tous les niveaux ne prenaient plus décisions, se sentant à contre-courant de d’un nouvel état d’esprit, ou craignant pour leur carrière s’ils prenaient des décisions qui aurait déplu aux futurs « maîtres ». On eut l’impression d’une démission générale des élites qui terrorisa les uns et exaspéra les autres. Bref une impression de vide, encore accentuée jusqu’à la panique par la disparition de de Gaulle à la fin du mois de mai. Ceux qui restaient actifs, à gauche même à droite, se lancèrent dans une agitation politicienne pour être bien placés dans le futur nouveau régime.

La contre-offensive du PC et de la CGT

En quelques semaines, le conflit avait changé de nature. La douce indulgence du pouvoir face à ses enfants était maintenant ressentie comme de la faiblesse, voire le vide total.

Le parti communiste, encore puissant, commença alors à sentir le vent du boulet. Les nouveaux contestataires, loin de s’appuyer sur lui, le considérèrent comme l’une des forces rétrogrades qu’ils combattaient. Le parti avait très vite reconnu ses vieux ennemis anarchistes  et gauchistes qui voulaient lui voler ses troupes. Les étudiants trouvèrent ainsi porte close lorsqu’ils s’approchèrent des usines de la région parisienne.

La CGT lança donc les grèves pour montrer sa prééminence de « révolutionnaire classique ». Ces grèves étaient une riposte organisée par le haut, et non par une base qui aurait été contaminée par les soixante-huitards.

greve-usine-mai-68

Lors du déclenchement de la grève, je m’occupais de l’informatisation d’un établissement situé dans une petite zone industrielle. La principale usine était celle d’une entreprise nationalisée, contrôlée par la CGT qui diffusa ce mot d’ordre de grève venant d’en haut. Ensuite des délégués se répandirent dans les usines voisines porter la bonne parole. Ils y furent en général mal reçus, s’agissant de PME avec le patron sur place, souvent lui-même ancien ouvrier. Mais bien sûr la presse titrait sur l’usine en grève et non sur celles qui n’y étaient pas (et qui, vu l’ambiance générale, ne souhaitaient d’ailleurs pas se faire remarquer).

Pompidou envoya le jeune Jacques Chirac, alors secrétaire d’état à l’emploi auprès du Ministre des Affaires Sociales, négocier avec les syndicats pour calmer le front social. Il fit preuve d’une « générosité » concrétisée par « Les Accords de Grenelle » qui prévoyaient notamment une hausse de 33 % du SMIG, de 50 % du fédéral minimum agricole, de 10 % des autres salaires et une extension des droits syndicaux.

Ces accords inaugurèrent une période d’inflation et de chômage, aggravés par le traitement analogue du choc pétrolier de 1973 mais la CGT, n’accordant plus de crédibilité à ce gouvernement, se paya le luxe de faire rejeter ces accords par les ouvriers de Renault.

Quelques jours plus tard, j’étais sur un dépôt de produits pétroliers loués à la SNCF. Les camionneurs, en général membres de Force Ouvrière, venaient  totalement volontairement, à quatre heures du matin, charger le produit avant que les piquets de grève CGT de la SNCF ne viennent bloquer le dépôt à 5 heures. J’ai alors été frappé par la détermination de ces camionneurs, salariés d’une PME, de ne pas participer à « la  pagaille », alors que leur directeur était extrêmement prudent et ne les y « poussait » pas du tout !

Le « retournement des vestes » du 30 mai 1968

En fait l’impression de paralysie du pays a largement tenu au blocage des raffineries de pétrole par un petit nombre de militants, considérés comme intouchables, toujours du fait de l’ambiance générale de vide du pouvoir. Dès que cette impression de vide a cessé, le 30 mai dans l’après-midi  après l’énergique discours de De Gaulle et le succès de la manifestation gaulliste, lesdits militants ont été évacués en quelques heures et le retour des carburants a à son tour accentué le basculement psychologique et le retour à la normale. J’ai entendu cet après-midi-là la réflexion suivante : « l’on n’entend plus que le bruit des vestes qui se retournent « .

Pour ceux qui n’ont pas vécu cette époque, rappelons qu’au début de l’après-midi, Mitterrand se proposait comme candidat à la présidence de la République, avec Mendès France comme Premier ministre et Le Monde titrait « Le tandem de demain ? ». Quelques heures après, une nouvelle édition signalait la manifestation gaulliste des Champs Élysées, qui était qualifiée de « fait nouveau « .

Conclusion : « une opérette » catastrophique

Alfred Sauvy -que j’admirais depuis toujours, et avec qui j’ai travaillé informellement plus tard au Collège de France– avait depuis longtemps prévu qu’il devrait « se passer quelque chose » du fait de l’arrivée de générations beaucoup plus nombreuses dans une France où demeuraient des barrières malthusiennes (La montée des jeunes, Calmann-Lévy, 1959).

J’étais moi aussi frappé par la persistance de conventions « d’avant-guerre » (sans parler des anciens combattants de 14-18, toujours présents !). J’ai donc accueilli les premiers mouvements de façon favorable, mais ai vite constaté l’idéologie catastrophique qu’ils véhiculaient.

Sur le plan économique bien sûr, directement et immédiatement, ce sur quoi j’insiste du fait de ma formation et de mon expérience et parce que j’ai l’impression que ce point est souvent oublié. Mais aussi sur le plan des idées, qui a rejailli à son tour sur le pilotage gouvernemental jusqu’à aujourd’hui, par exemple dans l’enseignement, et, encore une fois sur l’économie (voir le livre très récent sur le négationnisme économique, qui dénonce les dénis de réalité). Bien sûr tout cela n’était pas propre à la France, et bien des gouvernements de l’époque ont été calamiteux pour des raisons analogues.

Ce qui a distingué la France est le côté « opérette », grâce au rôle joué par le préfet Grimaud.

YvesMontenay

Les Unes du Journal le Monde en mai 68

 

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