Turquie, Égypte, deux pays entre les mains de dirigeants extrêmement autoritaires. Les Européens ont perdu l’habitude des rapports avec de tels pouvoirs, comme le montre l’exemple ci-après d’Erdogan en Belgique et en Allemagne. Mais l’autorité ne résout pas tout comme on le voit en Égypte et probablement bientôt en Turquie.

Turquie : tous des traîtres !

« Enlevez vos masques, nous savons que les visages qui sont derrière sont les mêmes : FETÖ » (FETÖ est l’organisation des partisans de Fethullah Gülen).
Rappelons que cette organisation, plutôt centrée sur l’enseignement « islamique moderne », est accusée d’avoir fomenté le putsch manqué du 15 juillet 2016.

Bref le président turc regroupe maintenant sous ce nom non seulement les gülenistes, mais aussi les agents en Turquie de l’EI, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en guerre contre l’Etat turc depuis 1984 et les émanations syriennes du mouvement kurde. Même les laïques, qui ont pourtant condamné le coup d’État, sont dans le collimateur.

Les arrestations et les mises à la porte, y compris dans le secteur privé, toucheraient 100 000 personnes environ. Des centaines, voire des milliers, d’entreprises ont été confisquées et les médias d’opposition sont maintenant sous la coupe du président Erdogan.

Voir notamment : VIDEO. Les chiffres de la purge en Turquie, par France Info TV

Erdogan en Belgique

Lors de sa visite récente, le président turc a relancé ses désaccords avec la Belgique. Assez violemment, car il estime « tenir » l’Europe en la menaçant de rouvrir la route des réfugiés vers les îles grecques. L’état d’esprit de l’opinion européenne fait de cette menace une arme de dissuasion massive, pour contrer les critiques dont il peut être l’objet par ailleurs.

Ainsi, au nom de 81 mosquées de Belgique dépendant de l’administration turque, il s’oppose au projet d’organisation du culte musulman en Belgique, que beaucoup de Belges trouvent pourtant trop laxiste depuis les attentats du 22  mars 2016, qui ont révélé le manque de contrôle des autorités sur les lieux de culte. Le gouvernement belge dit vouloir des imams parlant le français ou le flamand, connaissant « le contexte occidental de nos jeunes musulmans » et formés dans l’enseignement supérieur.

Erdogan accuse les Européens de soutenir le PKK, parti kurde interdit en Turquie, dont les militants ont manifesté à Bruxelles, alors que les Belges rappellent le principe de la liberté d’expression. La reconnaissance du génocide arménien par le gouvernement et le parlement n’a rien arrangé. Le Centre démocrate humaniste a alors expulsé de ses rangs Mahinur Özdemir, cousine éloignée d’Erdogan, qui s’y était opposée et s’était déjà fait remarquer en étant la première élue à siéger voilée. Tout cela rappelle les admonestations du président turc aux médias allemands ayant publié des articles qu’il juge déplaisants, au mépris du droit allemand.

Égypte : du pétrole libyen faute de saoudien ?

Le Caire s’est rapproché de la Russie, alliée du président syrien Assad, tandis que l’Arabie soutient des groupes d’opposition au régime syrien. Ryad, qui avait promis en avril de livrer à l’Égypte 700 000 tonnes de produits pétroliers par mois, pour une valeur totale de 23 milliards de dollars, a donc coupé le robinet à partir d’octobre.

L’Arabie avait soutenu le maréchal Sissi, président de la république arabe d’Egypte, qui avait éliminé les Frères musulmans, ennemis de la famille Saoud. Elle a versé à l’Égypte des milliards de dollars d’aide depuis 2013. Elle se sent donc trahie.

En attendant, l’économie égyptienne est en très mauvaise posture. La fin du soutien saoudien s’ajoute aux erreurs économiques du maréchal Sissi et au poids du terrorisme qui a ruiné le tourisme. L’Égypte vient d’obtenir un prêt du FMI de 12 milliards de dollars en contrepartie de la fin des subventions à la consommation de produits courants (pain, carburant…).Excellente chose en principe, vu le gâchis, la corruption et le déséquilibre économique et budgétaire qu’elles entraînent, mais qui ne sera peut-être pas appliquée vu l’extrême pauvreté d’une grande partie de la population.

Rappelons que c’est un problème commun à beaucoup de pays du monde : au Venezuela les carburants coûtent moins cher que l’eau, gaspillant la principale ressource du pays et rendant impossible l’importation de biens indispensables comme les médicaments. Rappelons également que tout ce qui a un double prix (en général un prix intérieur et un prix extérieur) est une source de trafics sanglants, de contrebande et de corruption massive, sans parler de la bureaucratisation nécessaire pour savoir qui a droit à quoi … la bureaucratie étant elle-même une nouvelle occasion de corruption !

Faut-il rapprocher les besoins de l’Égypte en pétrole de son activisme en Libye ? On sait que l’armée égyptienne appuie les séparatistes de Cyrénaïque, proches de certains champs pétroliers, ce qui est un des nombreux obstacles à la réunification de ce pays.

Par ailleurs le coût de la guerre du Yémen pour l’Arabie s’ajoute à l’impact sur son budget de la baisse des prix du pétrole. Faut-il faire un rapprochement avec la fin des livraisons à l’Égypte ? Je n’en connais pas les conditions financières, mais je parie qu’elles étaient officiellement ou officieusement gratuites, tout simplement parce que l’Égypte n’a aucun moyen de les payer.

En tout cas dans cette guerre du Yémen, l’Arabie bombarde les civils et leurs hôpitaux, et le soutien militaire des États-Unis à l’Arabie permet aux Russes de contre-attaquer sur les reproches américains pour les massacres des civils à Alep en Syrie.

En Tunisie

Rappelons que le président tunisien, suite à l’éclatement de son parti, a formé un gouvernement d’union avec les islamistes, en dépit de ses promesses électorales contraires. Il y a été aidé par la déclaration de leur chef Rached Ghannouchi : « Il n’y a plus de justification à l’islam politique en Tunisie … nous sortons de l’islam politique pour entrer dans la démocratie musulmane ».

Le nouveau gouvernement, dirigé par le jeune premier ministre Youssef Chahed, a été appuyé par le plan de coopération proposée par la France. Notre ambassadeur a par ailleurs pris acte du démenti des propos du ministre de l’éducation qui avait évoqué le remplacement du français par l’anglais. Un débat analogue a eu lieu au Maroc et en Algérie qui s’est conclu entre en faveur du français, quoique l’anglais gagne du terrain dans les programmes scolaires publics, l’enseignement privé et la publicité. Les Français montrent le mauvais exemple dans ce domaine, et vous savez que je milite activement contre ce que j’estime être une catastrophe intellectuelle et économique.

L’État islamique adapte son discours

Le 1er juin, alors que l’armée irakienne était en train de reprendre la ville de Fallouja à l’EI, ce dernier déclarait : « Considérez-vous, Américains, que la défaite réside dans la perte d’une ville ou d’un territoire ? Avons-nous été défaits quand nous avons perdu des villes en Irak, quand nous étions dans le désert sans ville et sans territoire ? Pensez-vous que vous serez victorieux et que nous serons défaits si vous prenez Mossoul, Syrte ou Raqqa et même toutes les villes, et que nous retournons à notre condition initiale ? Sûrement pas ! »

Ce 20 novembre Mossoul et Raqqa sont d’ailleurs loin d’être reprises. Quant à Syrte où l’EI ne tenait plus quelques quartiers, on n’en entend plus parler. Mais si l’EI devait disparaître territorialement, ce serait effectivement le retour au bon vieux terrorisme « hors-sol » d’Al Qaïda.

Un nouveau porte-voix des musulmans français

Marwan Muhammad, 38 ans, directeur du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), se présente ainsi :  » Nous ne sommes pas définis par ce qui est dit de nous. Nous valons mieux que ça. Soyons capables de nous extraire de ce contexte. » Ce nouveau porte-parole prendrait peu à peu la place de Tariq Ramadan en organisant des séminaires « d’autodéfense intellectuelle« .

La bataille juridique autour du burkini, tranchée par le Conseil d’Etat en faveur de la Ligue des droits de l’homme et du CCIF, a contribué à sa notoriété et a fait décoller les adhésions : plus 7 000 en quelques jours. Elles approchent les 12 000 contre 2 500 en  2015.

Marwan Muhammad se veut totalement apolitique, mais s’est fait remarquer pendant les régionales de 2015 par une campagne sur Twitter, #LeCopainPS, qui ressemblait fortement à une consigne de ne pas voter socialiste.

Une autre voix, apolitique également, est en train d’apparaître avec le lancement de l’association « Pour l’Union des Méditerranéens », dont nous reparlerons.

Yves Montenay
Echos du Monde Musulman n°277 – 21 novembre 2016

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