Le Laboratoire DELLA du Département de français de l’Université du Ghana, Legon, organisait les 22, 23 et 24 mars 2017, la deuxième édition du Colloque international pluridisciplinaire : Éducation – Linguistique – Didactique & Cultures, sur le thème :

Diversité linguistique, diversité culturelle : Quel avenir pour le français en Afrique et ailleurs ?

Le Ghana est un pays anglophone entouré de pays francophones et qui a un gouvernement sérieux. Il a donc décidé d’encourager la diffusion du français, et c’est dans le cadre de cette politique qu’a été –très bien- organisé ce colloque. La majorité des intervenants venaient des pays africains francophones et étaient enseignants ou linguistes. Ils ont donc plutôt fait part de leurs recherches sur ce qui ne fonctionnait pas, comme les rapports avec les langues locales ou l’éclatement de français en variantes sociales voire la montée en puissance d’une sorte d’argot-créole comme le nouchi de Côte d’Ivoire.

Etant extérieur à la francophonie africaine, il me revenait de faire une intervention plus géopolitique. La voici.

Le poids de la francophonie africaine génère des réactions hostiles. Une vue de l’extérieur,
Par Yves Montenay,
témoignage d’une double carrière de chef d’entreprise et d’enseignant du supérieur en géographie humaine, économie et géopolitique.Avertissement

La petite ONG que j’anime (l’ICEG) a pour mission « d’expliquer le nord ou sud et le sud au nord ». Étant aujourd’hui au sud, je vais donc surtout vous parler du Nord, ou plutôt du regard des non-Africains. Une fois retourné au nord, j’exposerai ce j’ai observé en Côte d’Ivoire et au Ghana.

La francophonie dont il est question ici n’est donc pas celle « vue de l’intérieur » des interventions précédentes, mais celle « vue de l’extérieur » par un investisseur ou un militaire étranger. Ces derniers s’intéressent à la population totale, à son pouvoir d’achat, à une coopération militaire … Ils découvrent que l’interface avec le pays se fera en français standard : pouvoirs publics, personnel technique, administratif ou comptable, logiciels etc.  Et qu’ils seront soumis au droit « romain » et non plus à la « common law » anglo-saxonne.

Une réaction hostile à la francophonie africaine

C’est ce que l’on constate des intervenants des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, du Japon … qui découvrent depuis quelques années l’importance de l’Afrique francophone. Le degré de francophonie, les variantes du français parlé, les langues nationales ne les concernent pas. Ils trouvent souvent anormal de ne pas pouvoir travailler en anglais et conseillent, voire font pression sur les gouvernements pour qu’ils changent de langue officielle. Ils ont réussi quelques temps à rendre l’anglais co-officiel à Madagascar (2007-2010) et en RD Congo (1998-2003), où la greffe n’a pas pris. Par contre, l’opération a réussi au Ruanda, en accord avec « le clan anglophone » qui avait pris le pouvoir.

L’un des arguments invoqués pour abandonner le français est son origine coloniale et le danger qu’il représenterait pour les langues nationales. Les pays agacés par la francophonie poussent les gouvernants à revenir aux langues nationales, en pensant qu’ils seraient alors conduits de fait à adopter l’anglais pour les relations avec l’extérieur. C’est l’occasion pour moi de préciser que s’il est utile pour mille raisons d’apprendre l’anglais à titre individuel, il n’y a pas de raison d’en faire la langue de travail, ce que font certaines élites de pays francophones, France comprise. Bref il ne faut pas confondre un actif personnel avec le service d’autres intérêts, ce qui est profondément dommageable pour leurs concitoyens comme nous le verrons plus loin.

Heureusement l’origine coloniale du français s’estompe, et il est de plus en plus considéré pour ce qu’il est devenu : une langue africaine. Mais cette origine lointaine est ressassée par ses adversaires.

La querelle a du moins le mérite de nous renvoyer à l’histoire : l’arrivée de l’arabe sur le continent vient de conquêtes. Si son ancienneté vaut absolution, alors l’acceptation de l’anglais, du portugais et du français comme langues africaines n’est qu’une question de temps et non plus de principe. Si le « néocolonial » est une période, l’analyse montre que ce fut la meilleure de leur histoire pour de nombreux pays. Si ce n’est pas une période, mais l’influence occulte d’un État puissant sur un « plus petit » théoriquement indépendant, il faut alors regarder du côté, hier des États-Unis, aujourd’hui de la Chine et demain peut-être de l’Inde. Et noter l’échec d’une tentative turque sur certains États.

Pourquoi cette hostilité maintenant ? Historique d’une réputation en Afrique francophone

Jusqu’à présent l’Afrique francophone était assez ignorée des grands acteurs économiques géopolitiques mondiaux, l’Afrique anglophone bénéficiant d’une meilleure réputation économique.

Cela s’explique notamment par des raisons historiques : lors du partage de l’Afrique, les Anglais, beaucoup plus attentifs aux questions économiques que les Français, s’étaient attribués les territoires les plus peuplés et les plus arrosés, laissant « le sable pour le coq gaulois ». La rencontre des armées anglaise et française à Fachoda officialisa cette répartition que l’Angleterre « compensa » en appuyant la France face à l’Allemagne d’abord au Maroc (moyennant néanmoins son influence sur la ville de Tanger pour surveiller l’entrée de la Méditerranée), et surtout lors de la première guerre mondiale.

La colonisation française fut donc plus politique et culturelle qu’économique, du moins en comparaison avec celle l’Angleterre. Côté français, ce furent les quelques générations des « fous d’Afrique » amoureux du continent jusqu’aux plus hauts échelons militaires, comme Faidherbe ou Lyautey. Ces générations ont maintenant disparu alors que parallèlement on vantait à juste titre l’importance économique de l’Afrique anglophone.

Bref le monde était de plus en plus en plus indifférent à cette Afrique dont le caractère francophone n’est d’ailleurs même pas signalé sur les cartes internationales : pour le grand public et la plupart des responsables internationaux, le français se limitait surtout à la France et au Québec.

Mais les temps ont de nouveau changé, avec des dirigeants pas toujours performants en Afrique orientale, dont le cas extrême du Zimbabwe. A cela s’est ajoutée récemment l’éclatement de la bulle pétrolière entraînant notamment la chute du Nigeria. Aujourd’hui l’Afrique francophone se développe mieux que l’anglophone, et a pris un poids démographique important La perception de la francophonie mondiale par les acteurs économiques et politiques internationaux est brusquement passée de 80 à plusieurs centaines de millions de personnes, bientôt 600 pour ceux qui font des plans à moyen terme.

Bien sûr, la démographie politique, ma casquette universitaire, avait prévu cette évolution depuis longtemps : à la demande du président Senghor, dont je salue ici la grande humanité, j’ai participé au lancement du planning familial sénégalais en 1975. Mais la prise de conscience de l’explosion démographique africaine est bizarrement très récente pour le public non spécialisé.

Le Maroc, lui, a bien pris en compte la démographie et la francophonie officielle de ses voisins du sud. Les entreprises marocaines, elles-mêmes francophones, ont bien compris le champ d’action que ça leur ouvrait.  Elles sont efficacement appuyées par le roi, lui-même « commandeur des croyants » d’un islam s’opposant aux djihadistes qui menacent la région.

A ceux qui considèrent la francophonie africaine comme un obstacle commercial s’ajoute une jalousie géopolitique … A tort ? Pensez aux échecs américains en Irak et au Mali … et à la réussite de l’opération Serval dans ce même pays : le français en commun entre une partie de la population locale et les troupes françaises et tchadiennes a évité bien des erreurs.

Mais il y a plus grave : à mon avis cette hostilité à la francophonie africaine menace les citoyens de ces pays et le développement de tous.

Un danger pour les populations de ces pays

L’histoire est riche en catastrophes subies par une large partie de la population des pays donc on a changé une des langues en usage. Pour se borner au cas du français, les révolutions russe, nassérienne, iranienne, guinéenne, malgache et dans une moindre mesure dahoméenne, ont été profondément injustes pour les couches moyennes et supérieures, qui se sont trouvées déclassées, poussées à l’exil, voire pire.

De plus, cette disparition d’une grande partie de l’élite, y compris de niveau moyen, a eu bien entendu un impact négatif durable sur le développement. Je peux par exemple témoigner de la catastrophe malgache, où quelques années de socialisme asiatique ont entraîné un déclin qui n’est toujours pas rattrapé 30 ans après, et qui a été aggravé par le repliement sur la langue malgache, ou plutôt sur celle de Tananarive.

Ce fut l’occasion de constater que la moindre présence du français avait considérablement nui à l’apprentissage de la langue malgache. Je rappelle, pour mes amis linguistes, que Madagascar est officiellement bilingue, y compris au niveau de certains manuels scolaires. Cela facilite l’apprentissage réciproque… à condition que l’instituteur ait un bon niveau de français, ce qui n’est plus le cas depuis la révolution. Un effort pour le retour du français est en cours depuis plus de 10 ans mais processus est lent et une génération a été perdue.

Essai de prospective : d’un excès à l’autre ?

La prise de conscience récente de la francophonie africaine par les acteurs internationaux contrastant avec l’ignorance précédente génère des articles excessivement optimistes sur l’avenir du français. Nous tombons d’un excès dans l’autre !

Pour retomber sur le fil conducteur du colloque, la vraie question me semble être : comment le français, désormais langue africaine, pourrait-il bénéficier de l’évolution démographique ?

La première condition est une longue stabilité politique. Les idéalistes doivent se souvenir que toute révolution tue ses enfants. Souvenez-vous des pays évoqués ci-dessus.

La deuxième condition est d’écarter toute idéologie. C’est très difficile surtout si cette idéologie comprend le mot « national » qui semble positif mais mène finalement au pire. Il faut écouter ceux qui ont une vue concrète du problème, à commencer par les parents d’élèves pour toutes les questions relatives à l’enseignement. L’histoire montre qu’ils sont très rarement consultés. Les idéologues pensent qu’ils doivent guider les masses, et non les écouter. On retrouve la nécessité de préférer une réforme imparfaite à une révolution.

Et je terminerai par une interrogation : quel sera l’impact de ce fait récent en Afrique : l’usage d’Internet et des réseaux sociaux ? La lecture et l’écriture vont se développer, mais en quelles langues ? Officielles ou non, elles seront là à égalité.

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