Trois pays du Maghreb central, le Maroc, la Tunisie et l’Algérie sont jusqu’à présent relativement à l’abri des violences ou des flux massifs de déplacés qui ruinent les autres pays arabes. Quelques essais de sortie du conservatisme intellectuel et social profitent de ce calme relatif.

Après le printemps arabe en Tunisie

C’est le seul pays où le printemps arabe ait réussi politiquement, même s’il le paie très cher sur le plan économique :  les attentats terroristes on fait fuir les investisseurs tunisiens et étrangers, ainsi que les touristes qui étaient une des grandes ressources du pays. Il y a toutefois un léger mieux avec la reprise du tourisme français, qui apporte non seulement un ballon d’oxygène économique mais aussi des contacts personnels grâce à la francophonie d’une grande partie de la population.

Citons deux exemples de cette liberté de parole en Tunisie :

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Le rôle déterminant du roi Mohamet VI au Maroc

Dans ce pays, le printemps arabe a été récupéré par le roi, moyennant la concession de choisir le premier ministre dans le parti arrivé en tête aux législatives. Par ailleurs la situation économique, sans être brillante, semble sur une meilleure voie qu’en Algérie et Tunisie, même si ces deux pays ont pour l’instant un meilleur niveau de vie par tête.

 Un nouveau gouvernement marocain

Commençons par le moins important : le premier ministre, Benkirane, islamiste modéré et populiste mais aux ordres du commandeur des croyants qu’est le roi, a été destitué par ce dernier. Il a été remplacé par un autre membre du parti islamiste, le PJD, Saad Eddine El Othmani, qui a monté un gouvernement de large coalition où les islamistes du PJD paraissent marginalisés. Ils ont certes une dizaine de portefeuilles, dont quatre secrétaires d’État, mais n’héritent d’aucun ministère stratégique, et cela en dépit de leur progression aux dernières législatives (+ 18 sièges)

De toute façon les Marocains sont sceptiques sur les pouvoirs réels de tout gouvernement ainsi que sur ce qui guide l’action des hommes politiques. L’action religieuse du roi leur semble plus importante

Mohamed VI : « l’islam est amour et fraternité »

Il répète aux Marocains de ne pas céder aux influences « étrangères » (wahhabisme, salafisme…) et de montrer « notre attachement aux traditions marocaines authentiques qui appellent à l’amour, à la fraternité et à la coexistence entre les peuples et les religions » : « Le Roi adresse un message de paix et de tolérance pour le 5e anniversaire du décès de Imad Ibn Ziaten »

Le roi est probablement également à l’origine de la décision du ministre des cultes de limoger 200 imams et prédicateurs : Ahmed Taoufiq limoge 200 imams et prédicateurs

Il est probablement également à l’origine de l’interdiction de la vente du niqab, déclenchant l’ire du prédicateur Abou Naïm connu pour ses prêches enflammés et ses « excommunications ». Il a fustigé les « adorateurs de Satan qui veulent interdire le niqab » et qui ont « déclaré la guerre à Dieu » dans une vidéo visionnée des dizaines de milliers de fois.

Leïla Slimani : « Sexe et mensonge »

Citons le livre « Sexe et mensonge » de la romancière franco-marocaine Leïla Slimani : « j‘interroge ce que disait Kamel Daoud autour de la misère sexuelle dans le Maghreb. Une société peut-elle longtemps tenir ainsi ? Il y a eu des progrès : la notion de libertés individuelles était encore inconnue au Maroc il y a 50 ans. Aujourd’hui, (on est passé dans) une ambiguïté où on ménage les conservateurs tout en se donnant certains aspects de modernité. Le Maghreb vit dans cette culture de l’hypocrisie, du mensonge, qui génère la violence. Les conservateurs, de plus en plus frustrés, se font justice eux-mêmes. » (Le Point 15 sept 2016, extraits)

Les chrétiens marocains font ouvertement entendre leur voix

Ils ne veulent plus vivre dans la clandestinité et rappellent que la Constitution garantit le libre exercice des cultes. Or, leurs droits sont systématiquement bafoués et ils ont sollicité le Conseil national des Droits de l’Homme (CNDH). Ils demandent le libre accès aux églises alors que les autorités les obligent à se cacher dans des endroits privés. Leurs enfants sont obligés de fréquenter les écoles marocaines où on leur enseigne l’islam. Ils ne peuvent pas donner de prénoms chrétiens à leurs enfants. Ils ne peuvent pas enterrer leurs morts dans les cimetières réservés aux personnes de confession chrétienne. Et enfin ils sont physiquement menacés par les extrémistes musulmans qui les considèrent comme des renégats et des apostats passibles d’être condamnés à mort.

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Algérie : Kamel Daoud et Soufiane Djilali

Kamel Daoud et l’Occident

Son roman, « Meursault, contre-enquête », a été traduit dans 33 langues. Mais Kamel Daoud n’est pas prophète en son pays :
« Je refuse la soumission au diktat de la pensée dominante et refuse d’être enfermé dans un passé sclérosé. Je parle de liberté et j’ai le droit de vivre sans porter sur mon dos l’histoire coloniale et celle de la guerre de libération.
Nous devons admettre que l’Occident représente la civilisation. Elle est à Paris, Londres, New York et Tokyo. Cet Occident nou
s a agressés, nous a colonisés, volés, dominés. Il est donc normal de voir en lui un suspect. Mais, aujourd’hui, il est le dépositaire des valeurs. Les gens, qui ont peur ou se sentent menacés, persécutés, vont vers le Nord, parce qu’on y retrouve la sécurité, la liberté, le confort, le luxe, la valeur.

Il nous faut arrêter de mettre tout sur le dos du colonisateur. C’est un piège qui nous enferme et qui nous empêche de réussir. Ils ont réussi quelque chose. Il faut reconnaître cela chez eux pour pouvoir le réussir chez nous.
Nous sommes un pays qui n’a pas besoin d’être dans l’unanimisme, nous avons nos régions, nos langues, nos histoires, nos ancêtres.
Pourquoi le Français est français, l’Allemand est allemand alors que l’Algérien est arabe ?
Pourquoi un prêcheur, niveau bac -20, a-t-il le droit d’’accaparer le discours religieux et moi non ? Chaque époque a son monstre totalitaire, et l’islamisme est le monstre de notre époque qui veut dominer le monde. L’islamiste n’est pas le musulman, il ne cherche pas à rencontrer Dieu, mais veut prendre le pouvoir
. »
Extraits résumés de El Watan du 14/2/17

Soufiane Djilali revisite l’Algérie

Le dirigeant du parti politique « Nouvelle génération » diffuse son analyse du pays dans « La société algérienne, choc de la modernité, crise des valeurs et des croyances ». Son programme est de bâtir une « Algérie algérienne » par un nouvel islam, ni traditionaliste ni islamiste, en intégrant la composante berbère et en reconnaissant la langue populaire, la darija, qui tient de l’arabe, des langues berbères et du français.

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Ça bouge même en Arabie !

Vous savez que dans ce pays, les femmes ne peuvent aller à l’étranger ou agir dans d’autres domaines sans l’accord de leur « gardien » (père, mari ou frère, même s’il est beaucoup plus jeune). Résultat, quand elles ont l’occasion de partir à l’étranger (une bourse d’études, un parent compréhensif…), elles ne reviennent pas !

Yves Montenay
Échos du Monde Musulman – n°281 – 11 Avril 2017

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