L’affaire du Qatar

L’Arabie, l’Egypte et les émirats ont rompu avec le Qatar, accusé de soutenir le terrorisme. Ce blocus intervient quinze jours après le voyage de Donald Trump en Arabie, où il mettait l’Iran et l’État Islamique dans le même sac, celui de « l’axe du mal ».

Voici les principales mesures prises :

– rupture immédiate des relations diplomatiques
– suspension des liaisons aériennes et maritimes
– fermeture de la frontière terrestre de l’Arabie saoudite avec le Qatar,
– Interdiction aux ressortissants des trois pays de se rendre au Qatar.
–  expulsion dans le 14 jours des Qataris, visiteurs ou résidents permanents dans les trois pays,
–  exclusion du Qatar de la coalition militaire arabe qui combat les chiites pro-iraniens au Yémen.

Pourquoi le Qatar est-il accusé de soutien au terrorisme ?

Cette accusation vise la présence au Qatar des Frères musulmans, de l’EI et d’Al-Qaïda, les groupes terroristes soutenus par l’Iran chiite dans la province de Qati, où se concentre la minorité chiite du royaume saoudien et ses puits de pétrole. Elle vise aussi le soutien à la majorité chiite de Bahreïn, en lutte contre le pouvoir sunnite. Elle vise enfin la chaîne qatarienne (terme qui remplace dans les médias l’adjectif « qatari » calqué sur l’arabe), Al-Jézira, qui a soutenu les Frères musulmans pendant les printemps arabes, après avoir exaspéré beaucoup de gouvernements.

Le prédicateur égyptien Youssef Al Qaradaoui est particulièrement visé. Il a notamment tenté de déstabiliser l’Algérie, et appelé sur la chaîne Al Jézira à l’assassinat de Khadafi. Il a été condamné à mort par son propre pays en 2013, et est interdit de séjour au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France.

Bien entendu, le Qatar dénonce « des accusations non fondées ». En fait, sa géographie le lie à l’Iran avec lequel il partage un des plus gros gisements de gaz du monde. Bien que sunnite, il est donc suspecté d’œuvrer aussi pour le terrorisme chiite.

Mais « l’axe du mal » État Islamique-Iran décrit par Donald Trump est trop simple : l’Iran chiite et l’EI sunnite, pour qui « les chiites sont des singes » ne peuvent être dans le même camp.

Voyez ce qui se passe en Syrie.

Le fossé chiites/sunnites prime

En Syrie, la course au territoire entre chiites et sunnites s’accélère avec le recul de l’État islamique. Les forces arabo-kurdes soutenues par les Américains sont en train de prendre Raqqa par le nord, tandis que les forces russo-irano-bachariennes y arrivent par l’ouest. Plus au Sud, ces forces se précipitent pour contrôler le désert du sud-est et la frontière avec l’Irak, pour assurer une continuité territoriale chiite jusqu’à Bagdad et donc Téhéran.

Deux attaques menées par des terroristes locaux, probablement kurdes et patchounes sunnites ayant prêté allégeance à l’EI, ont fait 13 morts à Téhéran, au Parlement et au mausolée du fondateur de la République islamique, l’ayatollah Khomeyni.

L’EI avait préalablement diffusé fin mars un message appelant à l’insurrection la minorité sunnite du pays (environ 15 % de la population) contre l’État iranien. Rappelons que les autorités iraniennes considèrent l’EI comme une création des Séoud sunnites et des Américains.

Justement, l’Arabie est actuellement très active.

L’Arabie et son nouveau prince héritier musclé

La montée de l’actuel vice-prince héritier Mohammed bin Salman, fils de 31 ans du roi Salman, que nous avons signalée récemment s’est encore accentuée. Il va remplacer l’actuel prince héritier qui n’est qu’un neveu.

Mohammed bin Salman devient également vice-président du conseil des ministres tout en conservant ses portefeuilles actuels, dont celui de la Défense. Il était déjà notamment chargé de la guerre contre les milices chiites houthis au Yémen, de la politique énergétique du pays et des projets du royaume pour l’après-pétrole. Il est également directeur du cabinet royal et président du conseil des affaires économiques et de développement.

Il aurait acquis une certaine popularité en libéralisant un peu la société séoudienne, en diminuant le rôle de la police religieuse et en tolérant des spectacles bien innocents, mais jusqu’à présent impensables pour le clergé wahhabite. Est-ce pour compenser les mesures d’austérité dues à la baisse des prix du pétrole ? Ou pour faire oublier les grandes difficultés de l’armée séoudienne au Yémen ?

Vous avez remarqué un absent, la Turquie, pourtant censé être le grand pays la région mais dont nous avons récemment décrit les embarras. Elle a choisi d’aider le Qatar.

Turcs, Iraniens et Kurdes

La Turquie est sunnite et Erdogan proche des Frères musulmans, donc du côté du Qatar, qu’elle s’est mise à approvisionner pour qu’il échappe au blocus. Elle se retrouve ainsi aux côtés de l’Iran chiite qui l’approvisionne également.

Les deux pays ont également en commun le problème kurde.

  • Ankara fait face aux Kurdes de Turquie et de Syrie, mais est en bons termes avec les Kurdes d‘Irak, notamment pour des raisons commerciales (ils importent des produits turcs payés en pétrole, comme le faisait l’EI il y a quelques années).
  • L’armée iranienne (officiellement syrienne) fait face aux mêmes Kurdes de Syrie que l’armée turque, mais les incidents sont pour l’instant limités, ces Kurdes de Syrie étant protégés par les Américains.
  • En Irak, les milices chiites appuyé par l’Iran côtoient les Kurdes (je n’ai pas dit « sont aux côtés ») dans le siège de Mossoul et on se demande ce qui se passera après la reprise de la ville.
  • Et bien sûr les Kurdes iraniens, qui furent férocement réprimés après la révolution islamiste chiite fournissent des volontaires à l’EI sunnite.

À l’autre extrémité du monde arabe, des événements importants mais nettement moins dramatiques ont lieu au Maroc.

La contestation rifaine rebondit au Maroc

Le Rif, cette région montagneuse au le nord Maroc, a une ancienne tradition d’opposition face aux différents pouvoirs qu’elle a subi :  espagnol, français, marocain.
Nous reviendrons prochainement sur les événements, pour l’instant relativement pacifiques, qui s’y déroulent actuellement et méritent d’être exposés de manière factuelle et détaillée.

Yves Montenay
Echos du Monde Musulman n°283 – 23 juin 2017

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