Yves Montenay

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« En Marche ! » et l’Université : faites sauter les blocages !

L’université est une vache sacrée. Les pays sont jugés par le pourcentage de jeunes passés par l’enseignement supérieur. Mais, quand on vit dans le système, on a des doutes. Comme les vaches sacrées squelettiques de l’Inde, l’université est étranglée par des tabous. Le principal est l’égalitarisme.
Le ministre a lancé un projet de (petit) changement avec l’idée de « prérequis » conditionnant l’entrée des bacheliers à l’université. Il faut aller beaucoup plus loin.

L’égalitarisme en France : tous étudiants !

Rappelons d’abord que l’admission est quasi automatique après le bac, admission encore facilitée par le très faible niveau des droits d’inscription. Rappelons aussi que le pourcentage de reçus au bac est d’environ 90 % après rattrapage, notamment du fait de consignes d’extrême indulgence relevées par de nombreux enseignants. Cet accès pour tous à l’université est jugée normal par ceux de nos responsables qui donnent priorité à l’égalité, mais les moyens de l’État étant limités, cela pèse à la fois sur les infrastructures (les universités n’étant pas toutes extensibles) et sur le niveau de salaire des enseignants : cela explique en partie la fuite de nos meilleurs cerveaux vers les universités étrangères.

Résultat, la majorité des élèves, pour qui ont été bâtis de nombreux locaux et recrutés de tout aussi nombreux enseignants, redouble puis abandonne sans obtenir sa licence.

Certes, la situation est très variable d’une discipline à l’autre, certaines sont choisies par défaut. Rajoutons la disparition brutale de la discipline scolaire et on multiplie les décrochages. Pourquoi alors aller à l’université ? « Parce qu’on est moins souvent chômeur avec un diplôme universitaire que sans ». Exact … à condition d’obtenir ce diplôme, ce qui n’est souvent pas le cas !

C’est donc un gâchis général tant pour les étudiants que les enseignants, dont, de plus, certains ne comprennent pas toujours que l’étudiant cherche « ce qui est utile pour l’emploi » et non « la connaissance ». Il serait par exemple très utile de perfectionner la qualité du français de nombreux étudiants, mais les enseignants se voient mal faire un travail de prof de lycée, voire d’instituteur !

Bien entendu les disciplines à sélection affichée (médecine) ou en œuvre dès le secondaire (sciences dures) sont beaucoup moins concernées. Mais elles pâtissent du gaspillage des moyens dans les autres.

Les réactions à l’idée des prérequis à l’entrée à l’université

Le changement politique qui vient d’avoir lieu permettra-t-il de cesser de rendre l’Université victime de cet égalitarisme improductif ? Le nouveau ministre de l’Éducation Nationale vient de lancer l’idée de « prérequis » pour l’accès à l’université dans le cadre de la réforme du baccalauréat.

Les réactions des syndicats d’étudiants et d’enseignants vont de la prudence à l’hostilité.

  • Si ces « prérequis … sont coercitifs et mettent des jeunes hors du système, on sera dans la rue à la rentrée. » déclare la FAGE. Cette organisation étudiante a depuis peu dépassé l’UNEF, plus à gauche, et, à mon avis, se montre particulièrement réactionnaire et bloquante, en considérant que « prérequis = sélection » et est donc haïssable par nature.
  • Au Snesup-FSU, on voudrait que ces prérequis soient une « orientation ».
  • Le SGEN-CFDT met en garde contre « une sélection dissimulée » qui serait « inacceptable » et préfère également « l’orientation ». 

Remarquons qu’améliorer l’orientation serait une excellente chose, mais ne résout pas les problèmes du « tous en fac » qui tue l’institution … sauf à appeler « université » des institutions très différentes et qui restent à créer.

Ce qui marche : les filières sélectives

Il reste néanmoins des filières d’excellences, largement appréciées à l’étranger. Mais elles sont sélectives : notre niveau culturel est sauvé par les classes préparatoires, peut-être davantage que par les grandes écoles. Dans ces dernières, en effet, est-ce la qualité de l’enseignement ou celle des élèves qui est déterminante ? Sur le plan de l’utilité professionnelle immédiate, très appréciée, les IUT et les écoles « post bac » font également bonne figure.

En université, certaines licences et surtout certains masters ont excellente réputation, mais également après une sélection affichée ou discrète. C’était le cas de l’université Dauphine. Mais après plusieurs rappels à l’ordre, elle a préféré sauvegarder sa réputation, donc garder la sélection à l’entrée et renoncer à son statut d’université.

Remarquons que les meilleures universités mondiales sont autonomes, couteuses et très sélectives, ladite sélection commençant parfois très en amont dans le secondaire. Les étudiants admis bénéficient souvent de bourses ou de prêts, tant publics que privés.

Le système universitaire n’est pas la seule solution

Ce système à la fois public, donc bureaucratique, et où chaque enseignant est intouchable au nom de la liberté intellectuelle était conçu pour un petit nombre. L’enseignant formant et désignant souvent de fait son successeur, des modes intellectuelles, le marxisme par exemple, pouvaient perdurer indépendamment de l’évolution générale.

La massification en a désorganisé l’organisation matérielle ainsi que les objectifs attendus par ses usagers qui ne cherchent pas seulement à se cultiver et à aiguiser leur esprit, mais à acquérir des compétences professionnelles. Pourquoi chercher à utiliser pour tout le monde un outil qui n’est pas conçu pour cela ?

De plus l’université pour tous nécessite beaucoup d’argent, de l’État ou des étudiants. Cela d’autant plus que l’enseignement secondaire ne fournit plus l’apprentissage scientifique et culturel qu’il assurait encore il y a quelques décennies. Ces moyens, forcément pris ailleurs par les impôts ou la renonciation à d’autres projets, sont-ils justifiés ? À l’évidence, pas tous.

Mais, disent les égalitaristes, « que ferez-vous des autres, ceux qui ne seront pas sélectionnés pour l’université ? » C’est l’argument qui l’emporte actuellement. Mais il faut se souvenir qu’ouvrir « aux autres » mène en pratique à baisser le niveau, peut casser l’outil et donc nuire à la majorité des étudiants, voire au pays dans son ensemble. Et il cache une déviation intellectuelle : on pense « égalité », et on applique « uniformité ».

Il faut sortir du « la même chose pour tout le monde », alors que l’histoire et la géographie mondiales nous rappellent que de multiples institutions non universitaires, en général spontanées, jouent ou ont joué un grand rôle dans le développement économique et humain. Les Français pensent aux grandes écoles, mais les organisations religieuses et bien d’autres de la société civile ont joué et jouent toujours un rôle important dans de nombreux pays. Pour viser au delà de l’université, citons les écoles de cuisine, qui n’oublient pas la formation générale, proclament aller au MBA compris et permettent des carrières très rémunératrices.

Multiplier l’offre de formation supérieure par l’autonomie et la liberté de création

Il y a deux façons complémentaires d’offrir un enseignement supérieur adapté à tous. La première est une véritable autonomie des universités, qui diversifiera l’offre. Elle passe par la liberté des conditions d’admission, y compris financières, et une autorité accrue des présidents, jugés bien sûr sur leurs résultats. Ils pourront ainsi récupérer les moyens gaspillés dans les sections à entrée « non motivée » menant à la masse des abandons.

La deuxième façon de créer des offres adaptées à tous est d’encourager les expériences privées, commerciales ou bénévoles, qui accélèrent enfin en France. Cela moyennant une vérification de la réalisation de leur objet, comme pour « l’école à la maison ». Comme l’évolution bureaucratique et corporatiste ne touche pas que la France, l’étranger a réagi et nous pouvons prendre le meilleur de nombreuses expériences : financement d’écoles libres par coupons (dont le montant est en principe égal aux impôts payés par le citoyen moyen pour l’enseignement public), écoles « à chartes », écoles d’entreprises ou de chambres de commerce…

Il y aura bien sûr une formidable opposition à ces deux idées, autonomie et expériences privées, les « réactionnaires » n’étant pas toujours là où on les dénonce. Notre gouvernement, certes dirigiste, mais nettement plus pragmatique et plus lettré que les précédents, devrait rapidement s’en rendre compte !

Qu’il profite du mouvement actuel pour faire sauter les blocages et faire fleurir les initiatives. Notre ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, a montré qu’il ne craignait pas l ‘innovation et l’expérimentation ! Qu’il aille donc très loin en s’inspirant de la formule martelée par la nouvelle équipe : une liberté plus grande peut permettre de s’organiser autrement, et de s’affranchir d’une sorte d’uniformité qui n’est plus efficace.

Yves Montenay, ancien chef d’entreprise, est diplômé de deux universités, de deux grandes écoles et a enseigné dans trois d’entre elles, ainsi que dans des écoles « post-bac ».

Article publié initialement dans Le Cercle Les Echos dont Yves Montenay est un contributeur extérieur régulier depuis plusieurs années.
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11 commentaires sur « « En Marche ! » et l’Université : faites sauter les blocages ! »

  1. La situation de l’enseignement supérieur en France est particulièrement complexe. Personnellement, j’apprécie le fait que l’on donne sa chance à tout bachelier de pouvoir accéder à l’université, même si ses moyens financiers sont quasi inexistants, ce qui était mon cas. Cependant, je reconnais que la situation actuelle n’est pas vraiment tenable et que le taux d’échec représente un gaspillage de resources. Une solution, assez coûteuse au départ, pourrait consister à créer de nouveaux collèges universitaires ouverts à tous qui pourraient offrir des « licences professionnelles » et des passerelles vers les universités « classiques ». Ces dernières pourraient alors établir des critères d’admission qui seraient cependant soumis à approbation d’un comité national.
    Aller vers une autonomie complète des universités me semble être un pari dangereux car les universités auraient alors tout intérêt à être hypersélectives et à n’accepter qu’un petit nombre d’étudiants, laissant de côté le plus grand nombre, c’est-à-dire créer des pseudo nouvelles grandes écoles, ce qui n’est ni leur mission ni ce dont a besoin la France.

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    1. Pourquoi n’y aurait-il pas, comme dans le secondaire privé sous contrat, des universités (ou des établissements d’un autre nom) spécialisés dans la « clientèle » moins performante ?

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  2. Bien sûr: autonomie et concurrence des établissements, sélection des élèves..
    Il serait bon aussi de favoriser l’apprentissage. Le modèle allemand fonctionne bien.

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  3. Le problème n’est pas nouveau : il y a un peu plus d’un demi-siècle, avait été instituée une année de « propédeutique » à la fac pour les mêmes raisons que celles citées plus haut ! Je l’ignore d’autant moins que j’ai dû la faire, comme bien d’autres ! Entre-temps, bon nombre d’intellos ayant confondu « travail mécanique » (le travail à la chaîne) et « travail manuel » -oubliant que c’est le cerveau qui commande la main (de l’ébéniste au violoniste, du carreleur au peintre, etc…)- nombre de jeunes se sont détournés d’apprentissages sans doute plus intéressants à nombre de points de vue que certaines licences… universitaires il va de soi.

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  4. Dans le temps ,lorsque le bac était difficile et en plus à mon âge on passait deux bacs et il fallait avoir réussi le premier pour intégrer philo ,sciences ex ou mathelem Avant d intégrer certaines universités on faisait « propédeutique  » .Double voir donc triplé sélection ! Et puis les profs ont considéré l apprentissage comme l école des nuls et le pouvoir politique aides par les syndicats étudiants ont misé sur l université pour tous .Resultat : nous sommes en bas de l échelle au niveau formation des entrées en sixième ou certains savent à peine lire et compter ,les diplômés ont gonflé le clan des chômeurs mais ils ont un diplôme !!! Revenons aux fondamentaux et redorons l apprentissage .Tout le monde ne peut pas être médecin philosophe ou plombier ….

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    1. Bien d’accord ! Temps pour mon expérience personnelle d’alors que pour l’apprentissage que la Suisse et l’Allemagne appliquent largement avec succès

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  5. Très bon texte. Seul bémol: encourager les universités privées,comme l’envisage l’auteur, n’a donné aucun bon résultat en Europe. Les meilleurs établissements sont publics (en Suisse, en Allemagne, Angleterre, etc.) Seul l’Etat peut financer un centre de coûts comme l’est une université, et jamais le privé ne se se positionnera ailleurs que dans les business schools dont les MBA sont la branche rentable. A observer l’entourage de Macron et Philippe, je ne note que des diplômés de « grandes écoles » et des animaux de concours. L’université française continuera probablement à dériver lentement vers le cimetière.

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    1. Vous avez raison, mais ils sont autonomes, sélectifs et chers. Si l’on n’autorise pas nos universités à faire de même, il faudra du privé ou voir les étudiants partir à l’étranger

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