L’empereur Xi a été sacré par le congrès du parti communiste chinois qui se termine ce 25 octobre. Il devrait rester dans les archives officielles comme l’un des trois fondateurs de la Chine actuelle avec Mao et Deng Xiao Ping. Donc avec le démolisseur et le reconstructeur, « en même temps » comme chez nous…

 Des précautions qui évoquent un fond d’insécurité

Bizarre :  à l’approche du congrès, les combats de coqs publics ont été interdits, comme toute réunion pouvant rassembler d’éventuels mécontents. Interdiction également de louer des chambres dans un rayon de 20 kilomètres. Et Internet est filtré plus sévèrement que jamais. Pourtant la plupart des personnalités du parti et de l’armée ont été remplacées, en principe par des alliés.  Au total plus d’un million de membres du parti auraient été remplacés, ce qui a donné au « patron » l’image d’un dirigeant dur et intègre.

Symétriquement aux interdictions, il y a la promotion qui se traduit par plusieurs initiatives médiatiques :

  • A la télévision on expose « la diplomatie de la superpuissance », animée par le président Xi.
  • Il est applaudi pour son rôle idéologique censé inspirer les dirigeants.
  • Il annonce une « ère nouvelle » qui profitera de la nouvelle conjoncture mondiale, avec la Chine comme moteur économique alors que les Etats-Unis s’effacent.
  • Place Tiananmen se trouve une exposition du renouveau chinois intitulée « Après un siècle d’humiliation ».
  • On envisage d’insérer son nom dans la constitution comme ayant contribué à « adapter le marxisme au contexte chinois ».
  • Le président sera qualifié officiellement de troisième dirigeant chinois à avoir transformé le pays : Après Mao « qui l’a réunifié et installé le communisme » et Deng « qui l’a mis sur la route de la richesse ».
  • Enfin, comme Deng, il est maintenant « le commandant suprême ».

Ne pas confondre avec le « culte de la personnalité », terme tabou depuis Mao. Mais cela reflète une admiration réelle.

 Des admirateurs chinois et étrangers

Les sondages nationaux donneraient 60 à 80 % d’opinions positives à des questions portant sur les succès économiques ou de politique étrangère, tandis qu’une partie de la presse occidentale est admirative.

The Economist du 23 septembre 2017 évoque le feu d’artifice d’innovations en Chine. Résumons : « tout va plus vite qu’ailleurs, 609 milliardaires contre 552 en Amérique, 89 licornes (entreprises récentes valant plus d’1 milliard de dollars) ».

Cela s’expliquerait par la taille du pays et son unité linguistique, son infrastructure matérielle de meilleure qualité que celle des Etats-Unis, l’amour de la technologie, l’habitude des paris, la réaction des entrepreneurs face à l’inefficacité des entreprises publiques et parfois des universités. Et par le soutien public à des choix stratégiques comme la voiture électrique.

Le centralisme étatique et communiste permet à la Chine de mobiliser des hommes et des capitaux là où elle l’estime nécessaire. : 1300 chercheurs ont travaillé à développer le plus puissant supercalculateur mondial.

De même les 20 000 km de TGV ont bénéficié de crédits massifs pour la recherche, l’appropriation de terres, plus facile qu’en pays démocratique, les subventions aux équipementiers et la pression sur les compagnies étrangères pour obtenir leur technologie.

Aujourd’hui les crédits se déversent sur la robotique, l’intelligence artificielle, « les plus beaux » téléphones portables …

Le rêve chinois

Bref l’empereur « a un rêve » qui semble plaire : celui d’une Chine dominant « tout ce qui est sous le ciel ». Cette formule date d’avant Trump, mais sa mise en œuvre est facilitée par l’absence et l’incohérence de ce dernier.

La mission de l’armée est passée de défensive (notamment pour contrôler la population) à offensive. Xi veut mettre en place « un ordre mondial plus rationnel », ce qui n’est pas rassurant pour les démocraties.

Quel est son programme pour réaliser tout cela ? L’examen détaillé de ses discours ne fait pas apparaître de thème concret nouveau.

Nous aurions donc la même ligne en plus accentuée à l’intérieur comme à l’extérieur, avec notamment la sévérité envers les voisins en mer de Chine et vis-à-vis de Taïwan, dont il répète vouloir détruire les prétentions à l’indépendance.

Donc rien de nouveau sur le plan économique et de politique intérieure. Pourtant les problèmes s’aggravent.

Quels problèmes ?

D’abord, une partie des succès précédents venaient du rattrapage économique, comme dit dès mon article de janvier 2014 et les suivants.

Rajoutons un exemple : le système de distribution occidental n’existait pas en Chine avant le boom actuel. Du coup, les Chinois sont passés directement au numérique. De même, ils ont sauté l’étape PC pour s’équiper d’un mobile. Mais cette force de rappel due au rattrapage s’amoindrit au fur et à mesure qu’on se rapproche du niveau occidental, comme on l’a constaté au Japon puis en Corée. De moins en moins de progrès arriveront « tout cuits » de l’extérieur pour compenser les échecs.

Or les échecs, il y en a eu : constructeurs automobiles et fabricants de semi-conducteurs par exemple. Et d’autres perdurent, dont l’immense problème des entreprises d’État.

L’empereur veut compenser ce dernier problème en poussant des entreprises innovantes. Les Chinois déposent un nombre impressionnant de brevets, mais la majorité n’a pas obtenu d’accréditation internationale.

Plus généralement, l’innovation imposée par un État autoritaire n’est pas toujours la bonne et les chercheurs se heurtent à la censure d’internet.

La protection de leur propriété intellectuelle n’est pas assurée et leur carrière dépend de leur proximité avec le parti, dont l’empereur veut justement renforcer le rôle. Pas étonnant que nombre de ceux formés aux États-Unis refusent de retourner en Chine, devenus allergiques à l’absence de libertés, à la pollution et à la corruption.

Vous direz que cette dernière est combattue par l’empereur. Mais le fait qu’il faille en pratique en référer au parti pour presque tout joue en sens inverse.

Par ailleurs qui dit corruption, donc complicité des contrôleurs, dit non-respect des normes donc persistance de la pollution et vente de produit toxiques, alimentaires notamment. D’où la consommation de produits importés, ou, pour les plus riches, achetés directement à Hong Kong, à Taiwan ou au Japon.

Les exportations chinoises pourraient également en souffrir faute de confiance des acheteurs occidentaux, Japon compris. Ne vient-on pas de voir arriver en France un miel qui est en fait du sirop de betterave ?

Les problèmes demeurent

Les pénuries d’eau, la pollution de l’air et des sols multiplient les révoltes locales. La démographie est quantitativement catastrophique.

Elle l’est également qualitativement, les jeunes adultes étant « des petits empereurs », enfants uniques extrêmement gâtés. Ils seront probablement frustrés par le manque de liberté… et de femmes, suite aux avortements sélectifs de l’époque de l’obligation de l’enfant unique.

L’éducation a aussi ses problèmes : la pression est si forte sur les élèves que les parents aisés choisissent le privé, qui se développe à toute vitesse. Certes les tests internationaux sont flatteurs pour les maths, les sciences et la lecture, du moins dans les plus grandes villes, mais les parents estiment que le bachotage tue la créativité. La réapparition des cours de marxisme n’arrangera rien !

Certes, l’empereur pense qu’avec sa poigne relayée par un parti puissant, il pourra résoudre tout cela. Mais cela prive le pays de la pression de groupes spontanés, et de leur appui par les médias pour dénoncer la pollution et les corrompus. Or le statu quo, dont la restriction croissante des contacts Internet avec l’étranger, pousse au départ les entreprises internationales.

Il peut donc échouer, mais comme il s’est mis en première ligne, ce sera de sa faute, après des dégâts considérables dans son pays et le monde entier. Des troubles seraient alors à prévoir.

Il ne faut pas oublier que le « miracle chinois » est en grande partie un retour à la normale après l’instauration par Mao de la dictature du parti poussée à l’extrême, ce qui a entraîné l’effondrement économique et culturel. Voir reprendre cette recette n’est pas rassurant.

Yves Montenay

Article paru également dans Contrepoints.

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