Vu d’Europe, la Turquie intervient de multiples façons dans le problème syrien, et on ne sait pas trop si elle est complice ou victime du terrorisme.

Le poids de la géographie

Regardons une carte : à l’ouest, la Turquie est en Europe et borde la Grèce et la Bulgarie ; au sud, elle a une longue frontière avec la Syrie, à cheval sur des communautés humaines existant des deux côtés de la frontière : arabes musulmans, alaouites ou chrétiens, Turcs et et Turkmènes, Kurdes, et maintenant les réfugiés. Tout cela facilite les échanges et trafics, non seulement entre les deux pays, mais aussi avec l’Europe, notamment pour le transit des djihadistes que l’État islamique y recrute par Internet.

TurquiePar ailleurs, vu de Syrie, la Turquie est le seul État suffisamment développé pour aider ou gêner tel ou tel acteur. Bien sûr il y a aussi Israël, mais dont l’action est très discrète et la frontière avec la Syrie très courte, et sous surveillance de l’ONU.

Enfin, très important, Turquie est un pays musulman sunnite.

Tout cela la rend incontournable, tant en niveau des individus (populations frontalières et hommes d’affaires locaux) qu’au niveau politique. Mais que veut son président ?

La politique

Le président turc veut être internationalement reconnu. Il a par exemple convaincu Madame Merkel qu’il était incontournable pour la gestion du problème des réfugiés. Son rêve est de rétablir une sorte d’empire ottoman en vassalisant ses voisins, et notamment la Syrie.

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Il a d’abord appuyé pour cela Bachar El Assad, mais en vain. Ce dernier, non seulement est alaouite (variante du chiisme) mais s’est allié au grand rival de la Turquie, l’Iran, chiite lui aussi. Le président turc essaye donc maintenant de l’éliminer. Ce faisant il se heurte à la Russie, adversaire séculaire de la Turquie. Poutine coupe immédiatement l’important tourisme russe en Turquie et Erdogan essaie maintenant de l’amadouer.

Par ailleurs, être l’adversaire de Bachar ne pouvait que rapprocher la Turquie des autres États sunnites, Arabie et Émirats et … l’État Islamique. Il est donc probable qu’aux complicités locales s’en sont ajoutées de plus hauts placées.

De plus, il y a la question kurde.

D’abord taper sur les Kurdes

Erdogan veut changer la constitution à son profit. Pour gagner les élections dans ce but, il a exacerbé le conflit avec les Kurdes pour bénéficier des voix des nationalistes turcs, violemment anti-kurdes. Mais un groupe kurde a riposté par des attentats ressemblants beaucoup à ceux de l’État Islamique. Si bien qu’il y a maintenant deux séries d’attentats en Turquie, les uns revendiqués par les Kurdes, et les autres que l’on attribue à l’EI bien qu’il les revendique pas. Pourquoi ? Certains imaginent le « message « suivant de l’EI : « Voyez ce que nous pouvons faire, recommencez à nous aider et dites que c’était un attentat kurde ».

Et voilà maintenant que les Kurdes de Syrie, aidés par ceux de Turquie, se sont alliés aux Américains, font reculer État Islamique et vont peut-être réussir à le couper de la frontière turque. Fureur des Turcs !

Que faire ?

Le président turc s’est donc mis dans un bel imbroglio. Il soutient certains adversaires de Bachar, mais est opposé à d’autres. Il a probablement été un complice indirect du terrorisme de l’État islamique. C’est terminé, mais contrôle-t-il tous les intermédiaires ? Il a réveillé le terrorisme kurde, qui, lui, ne menace pas l’Occident, refuge de beaucoup de Kurdes.

Tout cela n’est pas limpide, me direz-vous… N’oubliez pas que nous sommes en Orient !

Yves Montenay
Auteur des Echos du Monde Musulman

Merci à Contrepoints d’avoir publié cette tribune.

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