Carrefour des Acteurs Sociaux, 22 juillet 2010
Communication d’Yves Montenay, mise à jour le 6 juillet 2016

C’est un sujet plein de pièges, car on emploie des termes qui sont affectifs ou idéologiques, ce qui déclenche des réactions éloignées des réalités concrètes. Je vais donc tâcher de rester très factuel.

D’abord de quelle Europe s’agit-il ? La grande Europe, qui va de l’Irlande à Vladivostok, en gros le monde blanc eurasiatique non musulman, a un peu plus de 700 millions d’habitants. L’Union Européenne, avec ses 27 membres, en a environ 500 millions. Cela dit, il se trouve que les problèmes dont nous allons maintenant parler sont en gros les mêmes dans les deux Europe.

Une Europe qui s’efface

Malgré ce grand nombre d’habitants, l’Europe pèse de moins en moins lourd. La grande Europe est passée d’environ 22 % de population de la planète après la deuxième guerre mondiale à environ 10 % aujourd’hui et probablement à 5 % en 2050. L’Union Européenne sera alors à environ 3,5 %.

Pourquoi ? Ce n’est pas que les Européens meurent plus rapidement qu’ailleurs, au contraire (hors Russie). C’est principalement du fait d’une fécondité très basse, qui frappe d’ailleurs d’autres pays dans le monde, comme le Japon ou la Corée. On ne mesure pas toujours l’importance du phénomène. Rappelons qu’à 1,3 enfants par femme on se retrouve en deux générations à 42 % de la population initiale !

Cela peut-il être redressé ? Certains pensent qu’il s’agit d’un simple retard des naissances, et que les femmes finiront par avoir deux enfants. Il y a du vrai en Europe orientale, où la fin du communisme a rendu la vie économique meilleure mais plus incertaine, et où l’on attend une situation plus stable pour avoir des enfants. Mais il y a un moment où le retard est irrattrapable. Par exemple en Allemagne, où le nombre de moins de 35 ans, et bientôt de 45 ans, diminue, donc le nombre de femmes pouvant encore avoir des enfants, il y aura un moment où il n’y aura plus assez de parents, même si chacun d’entre eux recommence à avoir des enfants.

Une Europe qui vieillit

Le vieillissement est rapide, car cette baisse des naissances s’ajoute à l’augmentation de la durée de la vie et au passage à 60 ans des générations du baby-boom. Les conséquences sont multiples. Disons simplement qu’un pays dont une grande partie de la population a plus de 60 à 70 ans ne réagit pas géopolitiquement comme un pays jeune.

Je vais me borner ici à un des problèmes liés à ce vieillissement : les retraites.

Ce problème est dramatiquement sous-évalué : si la proportion cotisants-retraités est de deux pour un, cela veut dire que chaque cotisant doit donner un tiers de son revenu à un « vieux », pour que tout le monde en ait les deux tiers. Et la moitié, si l’on est à un pour un, ce vers quoi se dirigent plusieurs pays. Et cela bien sûr s’ajoute aux autres cotisations : chômage, maladie et bientôt dépendance.

De plus le problème est mal posé car ce n’est pas qu’un problème d’argent, mais surtout de nombre d’individus : si les infirmières prennent leur retraite trop tôt, tout l’argent du monde ne permettra pas d’être soigné.

La seule solution est ainsi de reculer l’âge de la retraite, pour les garder en poste plus longtemps et transformer du même coup en cotisants les vieux les plus jeunes

Enfin, un économiste ne peut pas éviter de parler de la productivité, d’autant que c’est un argument souvent utilisé par la CGT : « Certes, il ya « un trou » mais comme la productivité augmentera, il y aura un surplus et cela permettra de le combler. » Mathématiquement il y a du vrai mais à deux conditions préalables :
– il faudrait que ce surplus soit intégralement affecté aux vieux, donc qu’il n’y ait pas d’augmentation de salaires, ni de nouvelles charges, telles que de nouvelles normes de sécurité.

– il faudrait aussi que cette productivité augmente effectivement, ce qui est contraire avec l’attitude permanente de la CGT de protéger ce qui existe, et notamment les emplois à faible productivité, tout en demandant des augmentations générales. On ne peut invoquer ce surplus dans les réunions relatives aux retraites pour s’opposer aux augmentations de cotisations salariales et l’augmentation de l’âge de départ, tout en combattant la création de ce surplus sur le terrain.

Et quid de la solidarité européenne voire internationale ?

Et cela sans compter les répercussions démographiques des pays où le problème sera encore plus critique que chez nous : si en France, en Irlande, au Royaume-Uni et dans les autres pays du nord-ouest la situation sera difficile, elle sera catastrophique dans le reste de l’Europe et on peut imaginer des appels à la solidarité européenne, qui diminuerait encore fortement les retraites françaises.

Ce serait une injustice de plus, car après avoir  supporté les dépenses  et le temps passé pour élever leurs enfants,  les Français et surtout les Françaises, devraient payer en plus pour les enfants que les Allemands ont préféré ne pas avoir. Ce raisonnement vaut aussi entre les familles nombreuses et les autres : une mère de famille sacrifie souvent sa carrière à ses enfants, donc cotise moins, donc a une retraite plus faible que celle de ceux qui n’ont pas d’enfants, ont donc une vie confortable et verront leur retraite payée par les enfants des autres.
Or la tendance dans les négociations sur les retraites est de supprimer les avantages dont bénéficient les mères de famille en compensation, car cela évite d’augmenter les cotisations salariales et patronales et diminue la pression  à l’augmentation de l’âge de départ.

Cette situation démographique européenne mène à un raisonnement purement mathématique : il faudrait remplacer les adultes qui ne sont pas nés par des immigrants.

La question de l’immigration

Il y a du vrai dans cette affirmation, mais il y a aussi une illusion. En fait on ne connaît pas bien le niveau de l’immigration (un solde migratoire de 100 000 personnes pourrait correspondre à 200 000 entrées et 100 000 sorties de jeunes Français), ni quel est son impact économique.

Alors que beaucoup de pays, dont les États-Unis, tentent de le chiffrer, c’était un sujet tabou en France. Deux études intéressantes sont parues en 2010 : celle de Michèle Tribalat (Les Yeux grand fermés. L’immigration en France, Denoël) et celle de Jean-Paul Gourevitch (L’immigration, ça coûte ou ça rapporte ?, Larousse). On peut en discuter tel ou tel point, mais elles ont le mérite de lancer le débat.

Note Juillet 2016 : la situation démographique de l’Allemagne, la pression du patronat de ce pays manquant de bras, le tout combiné aux principes généreux d’Angela Merkel, ont mené l’Allemagne à accepter environ 1 million de réfugiés en 2015 et début 2016 (les chiffres lancés dans la presse vont de 800 000 à 2 millions ; en fait on n’en sait rien). Dans un deuxième temps sont apparues des difficultés du côté du patronat, car si les réfugiés sont relativement qualifiés (il faut être assez riche pour payer les passeurs à chaque frontière), mais incapables de lire les caractères latins. A signaler également des difficultés du côté des politiques, dont les électeurs sont sensibles au décalage culturel, notamment s’agissant de musulmans.

Personnellement, je suis influencé par mon expérience de chef d’entreprise, qui me montre qu’il est de l’intérêt général de chercher hors de France une personne n’existant pas chez nous. Je pense par exemple aux entreprises de soins aux personnes âgées qui recrutent des Africaines qui remplissent leur tâche à merveille, tant techniquement qu’humainement, ou aux nourrices qui permettent à des femmes qualifiées de continuer leur carrière.

J’ai pris deux exemples de fonctions généralement peu diplômées, mais c’est bien entendu encore plus vrai s’agissant par exemple de programmeurs tunisiens. Mais je sais qu’à côté de cet exemple positif, et de bien d’autres, il y en a qui le sont moins.

Notons que, sur le plan linguistique, la France est avantagée par rapport à l’Allemagne par son réservoir de francophones  d’outre-mer.

Le débat sur ces questions est très difficile, car les mots sont chargés de connotations qui diffèrent selon les opinions politiques ou l’expérience de chacun. J’aime dire : « l’immigration ça n’existe pas » de manière à faire prendre conscience qu’il s’agit de questions individuelles, des meilleures aux pires, et que le grand inconvénient de la politique actuelle est qu’elle est régie par des décisions automatiques et collectives. Par exemple les traités internationaux qui nous obligent au regroupement familial, au titre duquel rentrent la majorité des immigrants. En tant qu’ancien employeur, j’ai tendance à penser que les patrons sont les mieux placés pour choisir individuellement chaque candidat, veiller à son insertion puis à son assimilation et à en être responsable en cas de dérapage, comme ça se fait dans certains pays. Autrement dit à question individuelle, réponse individuelle.

Conclusion (juillet 2016)

L’Europe s’efface démographiquement depuis longtemps dans l’indifférence de ses populations. Néanmoins une prise de conscience a eu lieu depuis une dizaine d’années, par exemple en Allemagne, mais qui n’a pas encore de succès notable.

Comme en même temps certains pays, dont la Chine mais aussi beaucoup d’autres, retrouvent une place économique qu’ils avaient perdue depuis deux siècles du fait de leur retard sur Occident et d’initiatives politiques désastreuses, cet effacement devient sensible et le thème de  la décadence, voire de la disparition, de l’Occident est revenu. Certains cherchent le salut dans l’immigration, et une alliance étrange s’est créée entre patrons pragmatiques et extrême-gauche idéaliste. L’épreuve de la crise des migrants est trop récente pour en tirer les conclusions pratiques, mais les années qui viennent  vont obliger les politiques à se repencher sur la question de l’assimilation, qui a été écartée par notre gouvernement et les idéalistes de Bruxelles au profit d’un multiculturalisme mal réfléchi.

Yves Montenay

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