Chers candidats, toutes vos propositions sont directement ou indirectement financières. Vous nous proposez de nous verser une retraite à partir de 60 ans, d’augmenter le SMIC, d’embaucher des fonctionnaires, d’investir dans de grands travaux…  Je ne parle bien sûr que des « populistes », mais la concurrence pousse les autres dans le même sens.

Chers candidats, arrêtez ! Notre voix n’est pas à vendre ! Et nous commençons à nous méfier. Nous savons que cet argent n’existe pas. Allons plus loin : même si vous vous en trouviez, cet argent ne servirait à rien.

L’exemple de la retraite à 60 ans et de la réduction du temps de travail

Prenons Jean-Luc Mélenchon qui propose le retour la retraite à 60 ans, gonflée de quelques augmentations. C’est affirmer qu’une loi, c’est-à-dire de l’encre sur du papier, peut changer le nombre de vieux à nourrir et le nombre de ceux qui peuvent le faire. Tout l’argent du monde ne va pas créer les adultes nécessaires pour nourrir, soigner, loger nos anciens, dont le nombre augmente rapidement, au fur et à mesure que l’on vit plus longtemps. Imaginez un vieux au 14e étage le jour où l’ascenseur est en panne, si les techniciens de plus de 60 ans sont retraités !

Même non-sens chez Marine Le Pen, légèrement atténué par la nécessité de 40 ans de cotisations, mais aggravé par le refus de l’immigration, qui nous fournit pourtant notamment nombre de ceux qui soignent nos vieux et les « nounous » qui permettent aux parents de travailler. Seul François Fillon a le courage d’évoquer le passage à 65 ans. Bref, chers candidats, vous êtes dans le n’importe quoi, ou vous spéculez sur l’ignorance des électeurs. Comme en Allemagne ou au Japon, raisonnez à partir d’hommes et de femmes qui existent réellement :  combien restera-t-il d’infirmières, de boulangers sachant que les 60–95 ans seront bientôt en France aussi nombreux que les 25–60 ans qui travaillent ou cherchent à le faire. Et n’oubliez pas que ces adultes devront aussi nourrir leurs enfants et les adultes inemployables pour raison de santé ou autre. Bref c’est une question de nombre de personnes et de formation et non une question d’argent.

De même pour le temps de travail : le réduire par une retraite précoce ou par diminution du nombre d’heures par semaine a le même défaut : si nous produisons moins, nous consommons moins et notre niveau de vie baisse. Le maigre nombre d’heures travaillées aujourd’hui dans le fret SNCF et quelques administrations pèse sur le niveau de vie de tous. Les milliards que l’on y déverse chaque année n’y changent rien : ce n’est pas une question d’argent.

Voyez le Japon : l’économie est étranglée faute d’adultes actifs. Pourtant on y pousse les femmes à retravailler, et on embauche des jeunes mal intégrables. Et après leur retraite, les vieux prennent un nouvel emploi qui les mène à plus de 80 ans !  Les Japonais multiplient les robots, mais ce n’est pas suffisant : certains services disparaissent faute de personnes physiques pour les dispenser. Il n’y a pas de solution financière : à problème humain, solution humaine :  temps de travail, retraite plus tardive, immigration. Les Japonais sont opposés à cette dernière, mais la nécessité les oblige à en débattre.

Le Japon, c’est loin ? Voyez l’Allemagne : 647 000 offres d’emplois non satisfaites, doublement du nombre de personnes à charge par actif sans immigration. Donc immigration ou robots ? Les deux, moitié-moitié, semble-t-il d’après l’Institut du travail IAB.
Mais les deux demandent un effort ardu : trouver puis former les hommes qui produiront et conduiront les robots. Donc immigration et apprentissage. Vous savez que l’Allemagne est en pointe dans ces deux domaines. Après l’afflux des migrants européens puis afro-asiatiques de ces dernières années, le cap est sur la formation, le tutorat, puis l’embauche des nouveaux venus. Merkel y joue sa crédibilité : les migrants ne doivent pas être un problème, mais la solution.

Japon et Allemagne sont donc deux illustrations du fait que l’économie, ce sont d’abord des personnes et la formation qu’on leur donne, c’est à dire le travail.

Augmenter « la feuille de paye » ?

Il n’y a pas que les retraites : certains candidats pensent augmenter le niveau de vie en augmentant le SMIC ou en distribuant de l’argent de mille autres façons. En particulier, Benoît Hamon vient d’affirmer qu’en augmentant encore plus la feuille de paye par son « revenu universel » il va transformer la vie des travailleurs a temps partiel. Cela pour leur bénéfice direct et pour l’emploi des autres, car « ça relancera la consommation et donc l’emploi ». Or distribuer de l’argent ne va pas augmenter le nombre de producteurs : l’Allemagne et le Japon nous rappellent que le niveau de vie de chacun dépend du travail des autres et non de mesures financières. Augmenter « la feuille de paye » va au contraire casser notre productivité et donc l’emploi et appauvrir ceux qui deviendront chômeurs sans apporter de pouvoir d’achat réel aux autres. C’est véritablement essayer d’acheter des voix en spéculant sur l’ignorance des électeurs, donc une double malhonnêteté.

Et cet argent, d’où viendrait-il ?

  • de l’augmentation des impôts ? Cela fait fuir les riches et l’emploi, sans parler des étrangers qui ne viendront plus créer d’emplois chez nous,
  • d’un endettement supplémentaire ? On se nourrit de pommes de terre et non de dette. Dette qui ne servirait même pas à l’emploi puisque des sommes dépensées s’évanouiraient en importations, comme l’a prouvé l’expérience de Mitterrand de 1981-82.

Mais, nous répond-on, nous passerons au franc et dévaluerons pour exporter plus. Dévaluer ? Donc ponctionner le pouvoir d’achat, ce qui est le contraire de ce qu’on promet. Voir les hausses de prix ayant suivi la dévaluation de 1969 et annulant les hausses de salaires de mai 68 (10 % pour tous, plus une forte hausse du SMIG qui a mis fin à notre période de plein emploi), la hausse des prix de 13 % en 1982 à la suite des dévaluations Mitterrand et celle de Front populaire (11 %) du fait de la dévaluation qui a suivi, annulant la hausse générale des salaires de 10 %.

Pas d’argent, mais de l’humainement concret

Revenons à l’Allemagne et au Japon. Nos problèmes, comme les leurs, ce sont les hommes, pas l’argent : leur nombre, leur intégration, leur formation et orientation vers les métiers demandés. Regardons les Allemands et les Suisses, le succès de leur apprentissage, leurs immenses efforts de formation des migrants. Bref, ils ont forgé ce que les économistes appellent « une économie de l’offre », ce qui malheureusement n’évoque rien chez nous à l’électeur de base.

C’est évidemment à l’opposé des discours de nos candidats qui prônent la relance de la demande par distribution d’un argent qu’on n’a pas et qui de toute façon ne résoudrait pas ces problèmes. Ils devront renier leurs promesses ou nous transformer en Grèce en multipliant la dette.

Mais c’est tellement plus facile que de parler immigration, échec scolaire et apprentissage.

Dans ce dernier domaine, les réformes nécessaires ne sont pas populaires, comme en témoigne par exemple Jean-Pierre Boisivon dans Les Echos (« L’Education nationale est très ambiguë »), alors que l’apprentissage allemand gagne le monde (Comment Berlin exporte la formation made in Germany).

Yves Montenay

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