Traditionnellement les musulmans divisent le monde en « Dar El Islam» (La maison de l’islam) et le « Dar El Harb » (La maison de la guerre). Pour les Occidentaux, « la guerre » est plutôt dans « la maison de l’islam » (monde arabe, Sahel, Afghanistan …).

Dans d’autres pays, et notamment en Asie de l’est et du sud-est, l’islam est arrivé comme une religion pacifique et moderne.  Imaginez donc les malentendus à l’ONU et autres lieux où se croisent des originaires du monde entier.

Essayons d’abord de situer géographiquement et démographiquement l’islam et ses deux « maisons »

Où sont les musulmans ?

Dans la carte ci-dessus, la surface de chaque pays est proportionnelle à sa population musulmane.

source de la carte : PEW Forum, oct 2009

Attention ! Les chiffres datent de 2009 et donnent le nombre de musulmans par pays et non leur population totale : en Inde, les 161 millions de musulmans ne faisaient que 15 % de la population du pays.

Bien sûr ces chiffres sont des estimations, ils sont en général plus élevés aujourd’hui, disons de 10 à 20 % suivant les pays.

Cette carte nous rappelle que les musulmans sont d’abord en Asie et ne sont que très minoritairement arabes. Ce sont d’abord en effet les géants asiatiques qui dominent : Indonésie, Bangladesh, Inde et Pakistan.

Le premier pays arabe, l’Égypte, est loin derrière avec 79 millions de musulmans, auxquels il faut ajouter 8 à 10 millions de coptes, et est au même niveau que l’Iran, la Turquie et le Nigeria qui ne sont pas arabes.

Les autres pays comptent peu. Et la diaspora est encore très faible, notamment aux États-Unis.  L’action dans la « Dar El Harb » se limite donc aujourd’hui à la vie associative et à des actions individuelles de provocation ou d’attentats, qui ont un effet psychologique important, mais ne changent pas grand-chose à la vie économique et sociale des pays concernés.

Il y a des islamistes, des salafistes et des djihadistes dans tous les pays, notamment grâce aux liens financiers avec le wahhabisme, mais ils sont nettement moins puissants à l’est du Pakistan, où les élections, en général de bonne qualité, ont montré qu’ils étaient très minoritaires.

Rappelons :

– que le terme « islamistes » caractérise ceux qui veulent un État religieux, y compris dans le domaine sociétal,
– que les salafistes sont ceux des islamistes qui ont choisi de vivre comme « jadis» (ce qui est facile pour la barbe et les vêtements, mais moins pour le reste)
– et que les djihadistes sont des islamistes voulant arriver comme à leur fin par la violence et non par des élections ou par une conduite « modèle ». Ils sont recrutés par Al Qaïda, l’État Islamique, les talibans et de multiples autres groupes, presque tous en guerre les uns contre les autres.

Non seulement cette géographie de l’islam n’est pas toujours celle qui vient spontanément à l’esprit des Français, qui pensent « Arabes, Turcs et Iraniens », mais la perception de cette religion est très variable d’un pays à l’autre.

Voici quelques exemples géographiques qui contredisent aussi bien les visions islamistes que les visions islamophobes.

Russie et islam

On oublie souvent que la Russie a été longtemps gouvernée par des Mongols, islamisés à partir du XIIIe siècle, et que sa population comprend encore aujourd’hui 20 % de « croyants ». Le souci de Poutine, un peu comme celui de tout gouvernement français ou occidental, est donc de veiller au « vivre ensemble ».

C’est évidemment contraire à l’image de Poutine dans la droite française, qui voit en lui « un rempart contre l’islam ». Cela résulte de sa propagande auprès des partis populistes, qu’il va parfois jusqu’à financer. Sa célèbre phrase « Nous buterons les terroristes jusqu’au fond des chiottes » lui donne une réputation « virile », mais est en fait prudente, n’évoquant que les « terroristes », et non l’islam ou les islamistes.

Rappelons que l’explosion de l’URSS a enlevé à la Russie les dizaines de millions de musulmans d’Asie centrale, retourné dans la « Dar el islam » avec des gouvernants et une large partie de la population profondément laïcisés. Ce que les missionnaires wahhabites essaient de changer.

Le voile, vu de l’extérieur

Les non musulmans voient la diffusion du voile comme un signe offensif de l’islam vis-à-vis de leurs propres civilisations, chrétienne, hindoue ou autre. Nous avons oublié que ce vêtement était chrétien avant d’être musulman,  comme affirmé par Saint Paul puis les pères de l’église. Le Coran n’évoque le voile qu’une seule fois, et le présente comme une mesure pratique, sans valeur religieuse.

Mais pour beaucoup de Français du Maghreb, le voile apparaît très vite comme un signe de défiance. Pendant la guerre d’Algérie, les musulmans le revendiquent comme un symbole de leur identité et de leur résistance à « l’assimilation ».

En France, certains estiment que sa diffusion est une réaction à des propos de Marine Le Pen, oubliant c’est un mouvement mondial sous l’influence des islamistes, cela souvent au désespoir des mères qui avaient lutté dans leur jeunesse pour s’en débarrasser.

Les Turcs en Allemagne

Presque 2 millions de citoyens turcs vivent en Allemagne, à côté de ceux qui ont adopté exclusivement la nationalité allemande.

Berlin est excédé par les interventions d’Erdogan venant en Europe faire sa campagne électorale et donnant des consignes à ses concitoyens, par l’arrestation à Istanbul de défenseurs des droits de l’homme, dont la directrice de l’antenne locale d’Amnesty, et d’un ressortissant turco-allemand, dans le cadre des purges massives menées depuis le putsch raté de juillet 2016.

L’intégration en Europe

Les résultats d’une vaste enquête sur les musulmans vivant en Europe menée dans 15 pays par l’Agence européenne des droits fondamentaux sont très positifs, à rebours des opinions nationales et de ce qui est véhiculé par les médias.

Voir à ce sujet l’article du Monde : « Les musulmans sont bien intégrés en Europe ».

On retrouve le principe : « on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure ». Ces résultats positifs n’empêchent évidemment pas le comportement d’une minorité et la violence de certains (et leur impact dans l’opinion : Les musulmans français face à la méfiance)

Les musulmans en Inde

Comme dit ci-dessus, ils sont à la fois très nombreux et en relativement faible proportion.  Au nord, leur présence découle de la conquête moghole (Mongols islamisés et iranisés).  Au sud, comme plus à l’est en Asie, leur implantation s’est faite pacifiquement.

Mais la situation évolue :  la droite conservatrice, libérale et surtout nationaliste hindoue, qui est au pouvoir en Inde, considère les musulmans et les chrétiens comme des traîtres, tandis que l’islamisme mondial ou pakistanais dégrade l’image de l’islam.

Un phénomène imprévu : « la maison de la guerre », laboratoire d’un islam « moderne » ?

Même si les islamistes sont minoritaires dans la plupart des pays musulmans, leur argent, leur poids religieux et –à mon avis–  la scolarisation publique et/ou religieuse, pèsent sur l’état d’esprit de l’opinion et donc sur les gouvernements. Ces derniers ne soutiennent donc pas les musulmans libéraux, qui se font souvent tuer par des activistes.

C’est donc dans les pays non musulmans, notamment en Inde et en Europe, que se développent les courants modernistes de l’islam. Quel sera leur influence, d’abord dans la diaspora, ensuite dans les pays musulmans ?

Cela dépendra beaucoup du militantisme inverse, notamment wahhabite alimenté par l’argent du pétrole. La baisse prolongée du prix de ce dernier aurait donc une influence sur la situation religieuse mondiale …

Les grandes masses musulmanes d’Asie « brune » ou « jaune »

Les armées musulmanes n’ont jamais mis les pieds dans cette partie du monde. L’islam y est arrivé par des commerçants, et, comme les chrétiens, ils ont souvent bénéficié d’une image de modernité par rapport à l’hindouisme et aux variantes populaires du bouddhisme.

D’où des malentendus avec les Occidentaux qui ont vu l’islam avoir envahi militairement des terres chrétiennes et islamisé de force certaines d’entre elles, et ont donc une perception totalement inverse de celle de l’Asie du Sud et du Sud-est où sont les grandes masses musulmanes.

Mais les islamistes et les djihadistes perturbent aujourd’hui cette image dans ces populations asiatiques.

 

En conclusion, on assiste actuellement à un profond changement des perceptions et des « lignes de front ».

Si l’État Islamique et les autres groupes djihadistes en sont restés à une vision mythologique rêvée d’une « maison de l’islam » idéale (au sens où elle appliquerait intégralement une religion interprétée à leur façon) et portant la guerre à l’extérieur, le résultat est entièrement différent : massacres généralisés et rejet de cette interprétation par les populations de la Syrie au Pakistan, attentats et tentatives de subversion ailleurs, tant dans le reste de « la maison de l’islam » qu’à l’extérieur.

Ces actions n’auront à mon avis qu’un effet psychologique  sans affaiblir les régimes des pays visés, qu’ils soient musulmans de droit (Maroc), de fait (Indonésie, Sénégal..) ou non musulmans (Inde, Occident …).

La « ligne de front » s’est déjà déplacée vers l’Internet où la réaction anti djihadiste commence à peine, freinée par « les valeurs américaines » de liberté absolue de circulation des idées.

Yves Montenay
Échos du Monde Musulman – 11 octobre 2017

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