Attentats, Syrie, réfugiés :  la Turquie est dans la tourmente et son président en profite pour consolider son pouvoir.

Une paranoïa populaire

L’opinion confond allégrement les trois guerres qui agitent la Turquie :

  • contre l’État Islamique,
  • contre la rébellion kurde du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan)
  • et contre la confrérie religieuse du prédicateur Fethullah Gülen.

Les deux premiers multiplient les attentats sanglants, la troisième est accusée d’avoir orchestré le coup d’Etat raté le 15 juillet 2016, qui a plongé le pays dans une gigantesque purge. « Honte aux pays qui soutiennent le terrorisme. On les voit à la télévision : les Etats-Unis, la France, l’Angleterre ». Le quotidien pro-gouvernemental Sabah évoque « un attentat orchestré  » depuis l’étranger (par les Etats-Unis et l’Occident), conformément aux allusions du président Recep Tayyip Erdogan.

Des journalistes proches de l’AKP, parti du président, ont accusé la CIA d’avoir inspiré ou organisé des attentats, pour « se venger du succès diplomatique du président », à savoir les négociations sur la Syrie sans les Etats-Unis, entre Ankara, Moscou et Téhéran. Il s’agit d’obtenir « un cessez le feu honorable » entre les rebelles soutenus par la Turquie et le régime syrien soutenu par la Russie et l’Iran. L’accord vient d’être appliqué à la zone fournissant Damas en eau, rendue au régime en échange du départ pacifique des rebelles.

Pourquoi est-ce une « victoire » contre l’Amérique ? Parce que cette dernière a abandonné les rebelles « démocrates », dont certains n’ont eu d’autre choix que de se rallier à la Turquie. Mais aussi pour la punir d’aider les combattants kurdes syriens du PYD. Et enfin parce qu’elle est accusée de soutenir l’EI, donc ses attentats en Turquie, ce qui me semble imaginaire.

Les Etats-Unis semblent avoir réagi en renforçant leur présence sur le terrain par la livraison de chars aux combattants anti-EI regroupant le PYD et des Arabes locaux … groupe à ne pas confondre avec des « rebelles », car il ne s’est pas opposé au régime de Damas qui n’est pas présent dans cette région. Mais que se passera-t-il si l’État Islamique disparaît et que ce groupe  sunnite se retrouve face au régime et menacé sur ses arrières par la Turquie ?

Les réfugiés syriens, fardeau et atout

Il y a environ 2,5 millions de réfugiés syriens en Turquie. Ils peuvent changer l’équilibre ethnique dans les provinces frontalières au profit des minorités arabes. Toutefois dans la province de Hatay, ex Alexandrette, si un tiers de la population est arabophone, elle est alaouite, alors que les réfugiés sont sunnites et ne devraient donc pas constituer un bloc arabe contre les Turcs.

Erdogan est favorable aux réfugiés par solidarité sunnite et parce qu’il estime qu’ils voteront AKP. Il souhaite donc leur naturalisation, mais pas trop rapidement car, tant qu’ils restent étrangers, les réfugiés servent à faire chanter l’Europe : envoyez de l’argent, laissez-nous réprimer tranquillement et torpiller des négociations inter-chypriotes, sinon nous poussons les réfugiés dans les iles grecques.

Erdogan en profite pour lancer sa nouvelle constitution

Le président a profité de tout cela pour faire approuver par le parlement turc une nouvelle Constitution hyper-présidentielle, grâce à l’appui du parti nationaliste MHP. Cette Constitution sera soumise à référendum en avril 2017. Elle prévoit la suppression du poste de Premier ministre et la fin de la séparation des pouvoirs au bénéfice du président : il pourra intervenir dans le fonctionnement du législatif et judiciaire. Aujourd’hui, il ne le fait que par son poids personnel, demain ce sera de plein droit. Un des fondements de la démocratie disparaît.

Mais la situation est acrobatique

Le président Erdogan se veut le champion de l’islam sunnite. Il a donc longtemps soutenu les rebelles et, de fait, pendant plusieurs années, l’État Islamique, face à un Bachar El-Assad chiite. Son rival est l’Iran chiite. Mais voici que la coalition russo-iranienne pro-chiite a pris militairement l’avantage, l’obligeant à s’y rallier, quitte à heurter l’opinion turque, du moins si elle sort de sa paranoïa.

Par ailleurs, son succès économique avec la libéralisation de l’économie et la croissance du niveau de vie appartient maintenant au passé, notamment du fait de la réserve croissante des investisseurs européens et de la désorganisation des entreprises par les purges. Concrètement, pour les citoyens et les entreprises turques, il fallait trois livres pour un dollar début octobre, il en faut quatre maintenant, avec l’inflation que cela entraîne, et l’alourdissement des dettes en dollars et en euros qui pèsent sur les entreprises.

Donc un faisceau de contradictions internes et externes qui rendent la situation de plus en plus acrobatique à terme.

Après ce point sur la Turquie, quelques nouvelles du Maghreb

Le rapport de deux députés français sur le Maghreb

Les députés Jean Glavany et Guy Teissier ont présenté à la commission des Affaires étrangères leur rapport d’une mission de six mois au Maghreb. Ils ont évoqué « la fragilité » de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc du fait l’état de santé et l’âge avancé de leurs dirigeants.

En Tunisie, le pouvoir est exercé par Essebsi qui a bientôt 90 ans. En Algérie, il y a Bouteflika dans son fauteuil roulant ou les hôpitaux français, et au Maroc « un roi courageux, moderne et visionnaire à certains égards… mais malade ».

Or les islamistes sont présents :

  • au Maroc, avec le premier ministre Benkirane,
  • en Algérie, où « malgré sa prétention de contrôler son islam en nommant les imams et en dictant les prêches par le ministère du culte » les imams salafistes se multiplient, l’imam officiel devant s’appuyer sur la force publique (El Watan du 1er février),
  • et la Tunisie avec la présence d’Ennahdha, parti politique islamo-conservateur. au pouvoir…

Le rapport précise que si la coopération militaire est très bonne avec la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie, elle est difficile avec l’Algérie : « Il y a un besoin de France, mais aussi la crainte d’un néocolonialisme ».

Maghreb : une corruption toujours très présente

L’indice de perception de ce fléau (IPC) de l’ONG Transparency International attribue à l’Algérie son plus mauvais score des six dernières années en la classant à la 108e place sur 176 pays, soit un recul de 20 places par rapport à 2015. La Tunisie est 75e et le Maroc 90e.

A titre de comparaison, les Emirats arabes unis sont 24e, le Qatar 31e, la Jordanie 57e, l’Arabie Saoudite 62e, Oman 64e et Bahreïn 70e. La France est 23e et les pays scandinaves sont toujours en tête.

L’école marocaine : faillite du public et privatisation galopante

C’est par cette formule que l’on pourrait résumer de nombreux articles de la presse marocaine depuis 2013 devant l’accumulation de mauvais résultats dans les classements internationaux. Ce n’est pas faute d’argent, les dépenses du royaume étant honorables, ce qui laisse supposer une mauvaise gestion.

Mon opinion, fondée sur ma participation à des colloques d’enseignants et l’interrogation de nombreux Marocains de base, est la question linguistique :
– l’enseignement est en arabe, qui n’est pas une langue familiale
– l’enseignement de la langue elle-même, principalement l’arabe, accessoirement le français, serait trop formel et abstrait.

Les parents se tournent donc massivement vers le privé, général ou professionnel, en général francophone, ce qui est indispensable pour trouver du travail et cela à un point tel que l’on ferme des écoles publiques. Ce phénomène n’est pas propre au Maroc et est massif dans de nombreux pays, surtout quand une autre langue est nécessaire pour trouver un emploi, tel l’anglais, le français ou le portugais en Afrique.

Yves Montenay
Les Echos du Monde Musulman – 2 février 2017

 

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